A la recherche de son coeur

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Summary

Byron pensait que la légèreté suffisait pour survivre. Chelsea croyait qu’on pouvait tout réparer avec de bonnes fondations. Lui est chirurgien cardiaque, brillant, drôle et incapable de regarder trop loin devant lui. Elle est architecte d’intérieur, organisée, ambitieuse et profondément tournée vers l’avenir. Entre rénovations, nuits de Los Angeles, attirance immédiate et blessures invisibles, ils construisent peu à peu une relation aussi lumineuse que fragile. Mais quand les questions du futur commencent à apparaître — engagement, famille, stabilité — les fissures deviennent impossibles à ignorer. Parce que certains amours ne se détruisent pas par manque de passion. Ils s’effondrent sous le poids de ce qu’ils refusent d’affronter.

Status
Ongoing
Chapters
8
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1

Byron

— Et là, messieurs-dames, admirez la magie du direct ! Un petit point de suture ici, une tension bien dosée là, et hop ! C’est comme si cet intestin n’avait jamais eu l’intention de se faire la malle. On dirait presque qu’il a retrouvé son chemin tout seul, comme un grand.

Le silence du bloc opératoire numéro quatre était ma cathédrale. Mon terrain de jeu favori. Sous les lumières scialytiques qui éliminaient la moindre zone d’ombre avec une violence chirurgicale, le monde se réduisait à ce périmètre circulaire de cinquante centimètres. Tout ce qui existait en dehors de ce champ stérile n’était qu’une rumeur lointaine. Une fiction sans importance. Un bruit de fond que je m’efforçais de saturer. Ici, sous l’éclat cru des projecteurs, j’étais le maître des horloges. Le grand ordonnateur des fluides et des tissus.

Pourtant, il y avait ce paradoxe que mes internes ne comprenaient jamais tout à fait. Ma bouche ne s’arrêtait jamais. Je débitais des absurdités, des anecdotes sur mes céréales préférées, des théories fumeuses sur le dernier film de super-héros, créant un brouillage sonore permanent. Mais mes mains... mes mains appartenaient à une autre dimension.

Tandis que je plaisantais sur la susceptibilité des organes — car une rate a plus d’ego qu’une diva d’opéra — mes doigts bougeaient avec une précision glaciale. Les nouveaux internes me regardaient souvent avec cet air hésitant. La voix d’un adolescent insouciant sortant d’un corps dont les gestes étaient d’une stabilité minérale. Une froideur mécanique.

C’était le dosage parfait de mon masque d’anesthésiste personnel. Saturer l’air de conneries pour que personne ne remarque la tension qui faisait vibrer mes avant-bras. Si je parlais assez fort, le bruit de mon propre cœur devenait inaudible. Le pire, c’était que ça marchait. Jusqu’au silence.

— Beau travail, Docteur Byron, murmura Kelly, l’infirmière instrumentiste.

Elle savait que mon bavardage était mon moteur. Mon gaz hilarant.

— Merci, Kelly. Tu sais, le secret, c’est de parler aux organes. Ils sont comme les acteurs de Hollywood : très susceptibles. Si tu ne les complimentes pas sur leur éclat, ils boudent et ils ne cicatrisent pas par pur esprit de contradiction.

Je sentis les sourires derrière les masques bleus. C’était ma signature. Le chirurgien qui traitait une transplantation complexe comme une partie de Lego géante. Ma manière de survivre. Quand tout devient un jeu, on oublie plus facilement qu’on peut perdre. On évite de regarder l’abîme qui s’ouvre sous chaque incision en faisant des claquettes sur le bord du précipice. Je ne sauvais pas des vies. Je réparais des jouets cassés. C’était beaucoup plus gérable ainsi.

L’anesthésie, c’est l’art de l’absence. On retire la conscience pour ne laisser que la mécanique. J’appliquais ce principe à ma propre existence.

Une fois l’opération terminée, je quittai l’enceinte stérile. Le rituel de la décontamination était le moment où je rendais mes pouvoirs. Dans le sas, je frottai mes mains avec une vigueur punitive. Le savon antiseptique me brûlait la peau. Je voulais redevenir humain. J’enlevai ma blouse, mon calot, et je me passai de l’eau glacée sur le visage.

Dans le miroir, mes yeux bleus semblaient trop électriques. Chargés de l’adrénaline du bloc. Je tirai la langue à mon propre reflet. Un geste de gamin. Une parade pour chasser le sérieux qui menaçait de me rendre lucide sur la fragilité de ce que je venais de recoudre.

— Pas aujourd’hui, les démons. Pas aujourd’hui.

Je sortis du bloc en traînant mes sabots de plastique. J’avais besoin de sucre. Une dose massive de caféine. N’importe quoi qui ne rappelle pas l’odeur métallique du sang cautérisé. En traversant le couloir, je tombai sur Ace. Mon frère jumeau. Mon miroir inversé. Celui qui n’avait jamais reçu la dose d’anesthésie nécessaire pour supporter la vie. Il était adossé au distributeur, les bras croisés. Lui portait son cuir usé. Son arrogance de “badboy”. Moi, je portais des sabots gribouillés de dinosaures et un t-shirt de Captain America.

— Encore en train de faire le clown, Byron ?

— Quelqu’un doit bien s’occuper du spectacle, Ace. Le rire, c’est de la morphine gratuite.

Il secoua la tête. Mais je vis cette petite lueur d’inquiétude au fond de ses prunelles. Il savait. Il était le seul à connaître le dosage exact de mon masque. Il savait que ma légèreté était un maquillage épais.

Une fois seul dans la salle de repos, je m’affalai dans un vieux fauteuil en simili-cuir. Le silence commençait à faire effet. Comme une dose de morphine injectée trop vite. Engourdi. Vulnérable. C’était dans ces moments-là, quand le rideau tombait, que le passé tentait de crocheter la serrure de ma conscience.

Soudain, une alarme retentit dans l’aile pédiatrique. Bip. Bip. Bip.

Le son me percuta. Une décharge de mille volts en plein sternum. Ce n’était qu’une alerte de routine, mais mon corps refusa d’écouter la raison. Une nausée soudaine me submergea. Un haut-le-cœur acide.

Ma main droite se mit à trembler.

Incontrôlable.

Comme si mes nerfs essayaient de déchirer ma peau pour s’enfuir.

L’obscurité.

La poussière.

Les sirènes.

Les cris.

J’avais six ans. Je m’étais glissé sous le sommier, le nez dans la poussière, serrant mon ours en peluche. Je me répétais que c’était un jeu. Un cache-cache géant. Si je transformais les cris qui venaient de la cuisine en bruitages de dessins animés, alors la réalité ne pourrait pas m’infecter. Ace était apparu sur le pas de la porte. Son visage d’enfant déjà marqué par une maturité qui me terrifiait.

“Sors de là, Byron. On s’en va. Maintenant.”

Je sursautai violemment. Une goutte de café brûlant s’écrasa sur mon t-shirt. La douleur fut une bénédiction. Elle me ramena ici. À Los Angeles. Je respirai par à-coups. Le cœur cognant contre mes côtes comme un oiseau qui se brise les ailes contre les barreaux d’une cage.

Respire, Byron. Un. Deux. Trois. Expire. Tu es un chirurgien réputé. Tu n’es pas ce gosse sous un lit.

Je me forçai à sourire à la pièce vide. Un réflexe pavlovien. Je sortis mon téléphone et lançai une application de jeux débiles. Aligner des bonbons colorés... Voilà ce dont j’avais besoin pour recoudre ma propre cohérence. Mon esprit d’enfant était mon bunker. Ma zone de sécurité. Tant que je pouvais m’émerveiller devant un gadget inutile, les ombres du Queens restaient sagement à la porte de l’anesthésie.

Le destin. Mon mot préféré. Mon anesthésie préférée aussi.

J’aimais croire que tout était écrit d’avance dans un grand scénario cosmique. Si les tragédies n’étaient que des rebondissements narratifs, alors je n’avais plus à porter le poids de la culpabilité. Je n’étais qu’un acteur. Et l’acteur n’est pas responsable du sang sur le plateau.

Je devais m’occuper de la maison de ma mère. Une vieille bâtisse qui avait besoin d’un sérieux rafraîchissement. Pour n’importe qui, c’était une corvée. Pour moi, c’était une opportunité magnifique. Maquiller la grisaille. Mettre des couleurs vives là où les souvenirs s’étaient incrustés dans le papier peint. J’avais surtout besoin de repeindre les souvenirs avant qu’ils recommencent à parler.

Je me levai. Je jetai mon gobelet vide dans la corbeille.

— Demain, on commence le prochain niveau du jeu. On va mettre du jaune partout.

Je sortis de la salle de repos. J’ignorai la pointe de douleur persistante dans ma poitrine. Cette sensation de fissure que l’on essaie de masquer avec du maquillage de clown.

Je montai dans ma voiture jaune citron. Un modèle trop voyant. Parfait pour l’image de “Docteur Fun” que je cultivais. Je restai un long moment les mains posées sur le volant. Fixant le parking sans vraiment le voir.

Ace passa devant mon pare-brise. Parfois, j’aurais aimé avoir sa force brute. Sa capacité à regarder le sang en face sans raconter une blague. Mais la seule fois où j’avais essayé d’être vulnérable, j’avais fini en mille morceaux. Alors, j’avais patiemment recollé les débris avec du ruban adhésif coloré.

Je démarrai en faisant crisser les pneus. Musique à fond. En conduisant, je repensai à la décoratrice dont l’hôpital m’avait glissé le nom : Chelsea. Le nom sonnait sérieux. Presque rigide. J’imaginais une femme avec des lunettes sur le nez. Une règle de trente centimètres pour mesurer mon niveau de maturité.

— Ça va être drôle. On va voir si elle survit au “Bleu Caneton” sans faire une syncope nerveuse.

Je rentrai chez moi. Une maison moderne remplie de gadgets de collection et de bornes d’arcade. Ma bulle. Mon Neverland personnel. Ici, rien ne rappelait le Queens. Rien ne rappelait la rigueur froide de la chirurgie.

Je me préparai un bol de céréales multicolores pour le dîner. Le privilège sacré de l’adulte qui refuse de grandir. Je m’installai devant un film d’animation japonais. Mais pour la première fois, les couleurs me semblèrent ternes. Comme si le contraste avait été baissé à mon insu.

L’alarme de tout à l’heure avait laissé un goût métallique dans ma bouche.

Une saveur de vieux scalpel rouillé.

Le passé avait réussi à contaminer mon présent malgré toutes mes précautions d’hygiène mentale.

Il fallait que je contacte cette Chelsea. Rapidement. J’avais besoin de changer les murs de la maison de ma mère, certes. Mais au fond de moi, dans cette zone d’ombre que je n’explorais jamais sans être sous sédation, je savais que j’avais surtout besoin d’un nouveau décor pour continuer à jouer mon rôle. J’avais besoin que quelqu’un d’autre s’occupe de maquiller la structure pour que je puisse continuer à m’occuper des paillettes.

Le sommeil finit par me cueillir sur le canapé. Mes rêves furent agités. Des scalpels qui se transformaient en crayons de cire. Des cris d’enfants qui devenaient des rires de cirque trop stridents.

Le jeu devenait risqué.

Quelque chose fuyait dans le système.

Mais je n’avais aucune intention de quitter la table de jeu.

Le destin m’attendait au tournant. Sous la forme d’une femme terre à terre qui n’aimait probablement pas les céréales multicolores. Et moi, le chirurgien aux mains de dieu et au cœur de gosse, j’étais prêt à lui offrir le spectacle de sa vie.

Tout en priant pour qu’elle ne cherche pas à voir ce qu’il y avait sous le pansement.

Le lendemain matin, j’appelai le numéro de l’agence. Une voix de secrétaire m’informa que Chelsea passerait cet après-midi pour le premier état des lieux. Une visite de routine, paraît-il. Pour moi, c’était le début de l’opération “Maquillage de Masse”. Je passai ma matinée au bloc, enchaînant les interventions avec ma verve habituelle, mais avec cette pointe d’impatience qui me brûlait les doigts.

Je quittai l’hôpital en trombe, direction la vieille bâtisse de ma mère. Sur le trajet, je me demandais si cette Chelsea verrait la fissure que je n’osais pas regarder moi-même.

Sûrement pas.

Les décoratrices s’occupent de la lumière, pas de l’obscurité.

En garant ma voiture devant le perron délavé, je sentis de nouveau cette vibration dans mon poignet. Une alerte. Un signal de rejet. J’enfonçai mes mains dans les poches de mon sweat à capuche à l’effigie d’un manga célèbre et je forçai un sourire.

Le rideau allait se lever. Le premier acte de cette nouvelle pièce était sur le point de commencer. Chelsea ne savait pas encore dans quel hôpital psychiatrique déguisé en maison elle mettait les pieds. Et moi, j’espérais juste qu’elle n’apporterait pas de scalpel à la place de ses pinceaux.

Le silence de l’allée était pesant. Comme une anesthésie qui tarde à faire effet. J’attendais. J’observais la rue. Et j’espérais, contre toute attente, que le jaune que je voulais mettre partout suffirait à occulter le gris du Queens.

Tant que la musique restait forte, je pouvais encore danser sur le bord du précipice.

Il ne restait plus qu’à attendre que la voiture de Chelsea apparaisse au coin de la rue. Pour le meilleur, ou pour le pire diagnostic de ma vie.