Dark Bond

All Rights Reserved ©

Summary

Entre secrets, soif de vengeance et cicatrices du passé, un lien sombre et indéfectible se tisse. Pour faire tomber Vittorio, Aria et Caleb devront transformer leur méfiance en une alliance explosive. Car dans cette guerre de pouvoir, le danger ne vient pas seulement de ceux qui les poursuivent, mais de ce qu'ils commencent à ressentir l'un pour l'autre.

Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapter 1

ARIA

On dit souvent que la violence ne résout rien, mais ce genre de morale est un luxe pour ceux qui vivent à l'abri. Celui qui a inventé ce proverbe n'a jamais senti ses doigts craquer contre la mâchoire d'un mec, juste pour s'assurer que son propriétaire ne changera pas les verrous le lendemain. Briser un nez, c'est moche, mais c'est toujours moins douloureux que de dormir sur un trottoir.

Le métal du grillage s'enfonce dans mes omoplates. Autour de nous, le vacarme est assourdissant. Des dizaines d'hommes sont agrippés aux mailles de fer de la cage, les yeux brillants de cette excitation malsaine que procure la vue d'un combat clandestin. Ils ne sont pas là pour le sport. Ils sont là pour voir lequel de nous deux finira au sol... Et en sang.

Un instant, je baisse les yeux sur mes chaussures. Elles sont mon seul point d'ancrage dans ce chaos. Le cuir est éraflé, les lacets sont durcis par la poussière et le sang séché, mais elles ne me trahissent jamais. Elles me permettent de tenir debout sur ce béton glissant, où la moindre erreur d'appui se paie d'un aller simple pour le sol.

En moi, c'est la tempête. Malgré l'adrénaline qui cogne dans mes tempes et qui me hurle de mordre, j'ai peur. Une peur froide, viscérale, qui me tord les entrailles à chaque fois que ce type s'approche. C'est un secret que je ne dirai jamais, mais chaque seconde dans cette cage est une lutte contre l'envie de m'enfuir. La peur, c'est comme le feu. Soit, elle te consume, soit elle te sert de carburant.

Je resserre mes points, sentant le coton des bandages tiré sur ma peau. Je relève le menton, fixant ce type avec tout le mépris dont je suis capable.

__ Sérieusement ? je lance, en penchant la tête sur le côté alors qu'il prépare son énième coup. On va faire ça toute la nuit ? Je commence à m'ennuyer, là. Si tu pouvais te dépêcher de bouffer le sol, ça m'arrangerait, j'ai une série qui m'attend.

Il rugit et se jette sur moi. C'est exactement ce que j'attendais.

Marcus disait que la force d'un homme est sa plus grande faiblesse si tu sais comment la rediriger. Je n'essaie pas de l'arrêter, je l'aide juste à tomber plus vite.

Je pivote et plonge sous son épaule au moment où son poing siffle dans le vide. Ma main gauche guide sa tête vers le bas pendant que mon genou droit monte à sa rencontre.

Le choc est brutal. Le cartilage de son nez implose dans un bruit sec qui résonne jusque dans ma hanche. Le sang, poisseux et chaud gicle sur mon jean. Mon adversaire s'arrête net, cherchant son équilibre, puis bascule, s'écrasant sur le sol froid à présent maculé de son sang.

Le bruit mat du corps qui s'effondre sur la dalle accompagne maintenant le silence de la foule. Les parieurs sont figés, la bouche ouverte, réalisant que le combat est fini.

J'essuie une goutte de sang qui perle sur ma pommette, vestige d'un de ses coups de début de round, et jette un regard méprisant au reste de la salle.

Je porte mon masque de dégoût et d'indifférence à la perfection. Mais à l'intérieur, j'ai le cœur au bord des lèvres, mes jambes tremblent si fort que je crains qu'elles ne me lâchent devant la foule.

Les vestiaires puent l'humidité et le désinfectant bon marché qui tente de masquer l'odeur de moisi. Sous le grésillement du néon qui agonise, je m'assois sur le banc en bois bancal.

L'adrénaline est partie, me laissant seule avec la réalité de mon corps : mon genou droit a doublé de volume, mes phalanges brûlent sous les bandages et une migraine commence à me scier le crâne.

Les dents serrées, je défaits mes bandages. Le retrait de la ouate libère une pression insupportable. Sans la contention des bandes, ma plaie se remet à battre au rythme de mon cœur, un cognement lourd, sur mes phalanges en feu, qui irradie jusque dans mes os. C'est une agonie lancinante, comme si quelqu'un pressait une lame chauffée à blanc contre ma chaire à vif. La porte grince... je n'ai pas pas besoin de me retourner pour savoir qui c'est. L'odeur de l'eau de Cologne bas de gamme et du cigare précède toujours Bernie.

- Sacré combat, Aria. Tu l'as plié en deux, ce connard.

Je retire mon débardeur trempé pour enfiler un sweat propre. Je sens ses yeux dévorer mes cicatrices ainsi que ma peau nue avec une insistance qui me donne envie de me doucher à l'acide sulfurique.

- Mon fric, Bernie, je lâche, la voix rauque. Pas de compliments, pas de débriefing. Juste les billets.

Il s'approche beaucoup trop près. Je vois ses doigts boudinés tripoter une liasse de billets dans la poche de sa veste puis, un sourire gras aux lèvres, il s'appuie contre le casier en fer.

- T'es toujours aussi pressée. On pourrait fêter ça, non ? J'ai une bouteille de whisky dans le bureau, on pourrait discuter de ton prochain contrat...

Je me redresse d'un coup, mon sweat à moitié enfilé. Malgré la douleur, j'avance vers lui. Même si je suis plus petite que lui, je sais exactement où frapper pour lui faire ravaler son sourire.

- Bernie, regarde-moi bien, je siffle, mes yeux ancrés dans les siens. Je viens d'envoyer au tapis un mec qui pesait le double de toi juste parce que je m'ennuyais. Imagine ce que je pourrais faire à un porc dans ton genre si je suis de mauvaise humeur.

Il se fige. Son sourire s'efface, laissant place à une lueur de peur minable. Sans un mot, Bernie sort la liasse et la jette sur le bois du banc.

- T'es une grande malade, ma pauvre fille. Marcus ne t'a vraiment pas loupée.

Le nom de mon mentor, dans sa bouche, c'est comme un crachat sur un autel. Je ramasse l'argent sans le quitter des yeux, et compte les billets avec une lenteur provocante. Le compte y est... Presque.

- Ajoute cinquante balles.

- Pour quoi faire ? bafouille-t-il.

- Pour le pressing. Ton boxeur a saigné sur mon débardeur préféré.

En grognant, il sort un dernier billet de sa poche et me le tend avec dédain. Je le lui arrache des doigts, attrape mon sac de sport et me dirige vers la sortie, sans un regard en arrière.

- À la semaine prochaine, Aria ! hurle-t-il alors que je passe la porte. Si t'es pas encore en taule ou à la morgue !

Sans répondre, je m'enfonce dans la ruelle sombre. L'air frais de la nuit vient piquer ma peau encore chauffée par le combat. Je suis seule, mon corps est endolori, mais j'ai assez de fric en poche pour tenir un mois. Alors que je m'enfonce dans le noir, la mention de Marcus par ce déchet me brûle plus que mon arcade ouverte.

Je n'ai pas gagné. J'ai juste survécu un jour de plus.

La ruelle derrière le club est un boyau de briques sombres qui pue la poubelle mouillée. Dès que la lourde porte en fer se referme derrière moi, le silence tombe sur mes épaules comme une chape de plomb. C'est le moment que je déteste le plus. Celui où les cris de la foule s'éteignent et où je me retrouve seule avec le bruit de mes propres pas.

Je boite légèrement, mes chaussures résonnant sur le pavé irrégulier. À chaque pas, une décharge électrique remonte de mon genou jusqu'à mes lombaires. La douleur sourde, lancinante, me rappelle que je ne suis pas invincible. Je sors une cigarette de ma poche - un peu écrasée, comme moi - et je l'allume d'une main tremblante. La fumée me brûle la gorge, mais c'est un mal familier. Un mal que je contrôle.

Je traverse le quartier industriel, là où les lampadaires grésillent une lumière orange délavée, donnant à la ville un air de morgue à ciel ouvert. Je surveille chaque ombre, chaque recoin. Marcus disait que le moment où tu te crois en sécurité est celui où tu es la plus facile à cueillir.

- Paranoïaque jusqu'au bout, pas vrai le vieux ? je murmure entre deux bouffées.

Je repense à la gueule de Bernie. À sa remarque sur lui. Tout le monde dans ce milieu pense que je suis sa chose, son chef-d'œuvre de violence. Ils ne voient pas les heures passées à pleurer de rage sur un sac de frappe parce que je n'arrivais pas à tenir ma garde. Ils ne voient pas les soirs où il restait assis dans le noir, sans dire un mot, simplement pour m'apprendre à ne pas avoir peur du silence.

Aujourd'hui, le silence est tout ce qu'il m'a laissé.

Je grimpe les quatre étages de mon immeuble, une cage d'escalier qui sent le détergent. Chaque marche est un défi pour mon genou. Arrivée devant ma porte, au fond du couloir, je m'arrête. Mon rituel ne change jamais. Je vérifie le petit morceau de scotch transparent que je place toujours en bas du cadre.

Il est intact.

Je soupire, une buée légère s'échappant de mes lèvres. Je tourne les trois verrous. Un, deux, trois clics. Ma forteresse de solitude m'accueille.

L'appartement est plongé dans le noir. Je n'allume pas la lumière tout de suite. J'aime laisser mes yeux s'habituer à l'obscurité, sentir l'espace autour de moi. Je jette mon sac de sport dans un coin - l'odeur de sueur s'en échappe immédiatement - et me dirige vers la cuisine pour boire un verre d'eau, directement au robinet.

Mon visage est un désastre que le miroir piqué de la salle de bain me renvoie sans pudeur, à peine éclairé par la lueur blafarde de la rue. L'arcade est gonflée, bleue, une traînée de sang séché barre ma joue, et quelques mèches brunes s'échappent de ma queue de cheval.

- T'as une mine superbe, Aria, je me dis à mi-voix. On dirait que t'as perdu un combat contre un mixeur.

Je sors la liasse de billets de ma poche et la pose sur le lavabo. C'est le prix de ma dignité. Quelques bouts de papier froissés pour lesquels j'ai risqué de finir avec une hémorragie cérébrale. Je commence à faire couler l'eau froide pour nettoyer mes plaies, quand soudain, un frisson me parcourt l'échine.

Ce n'est pas un bruit. C'est un changement de pression dans l'air. Et cette odeur...

Une odeur que je ne connais pas, mais que mon instinct me dit que c'est une menace. ça sent le cuir et le tabac froid. Rien à voir avec la crasse de Bernie ou la sueur de la cage.

Les mains sous le filet d'eau, je me fige avant de couper le robinet : je ne suis pas seule.

Le silence qui suit est lourd, épais, presque solide. Mes mains sont encore humides, l'eau glacée n'a pas suffi à calmer le feu de mes phalanges. Je reste immobile devant le miroir, les yeux fixés sur le reflet de la porte entrouverte derrière moi.

La peur me remonte dans la gorge, acide. Ce n'est plus l'appréhension d'un coup de poing dans l'arène, mais la terreur de réaliser que mon sanctuaire vient d'être profané.

Mes chaussures ne font aucun bruit sur le linoléum. D'un mouvement lent, presque imperceptible, je me glisse dans l'angle mort de la porte. Marcus m'a appris que dans une pièce sombre, le premier qui bouge est le premier qui meurt. Je ne respire plus que par petites bouffées, le cœur battant à tout rompre contre mes côtes, comme s'il essayait de s'échapper avant le massacre.

Doucement, je laisse glisser ma main vers le bord du lavabo, là où je garde toujours mon cran d'arrêt caché sous une pile de serviettes rêches. Mes doigts effleurent le manche froid. Ce n'est qu'un bout d'acier, mais c'est le seul ami qui me reste ce soir.

- Je sais que vous êtes là, je lance d'une voix que j'essaie de rendre stable. Et si vous venez pour les autographes, c'est raté, j'ai déjà rangé les feutres.

Pas de réponse. Juste le bruit d'un pas dans le salon, suivi du craquement du parquet près du couloir menant à la salle de bain. Ils sont plusieurs, au moins deux. Et ils ne sont pas là pour discuter de mon dernier combat.

D'un geste sec, j'éteins la lumière de la salle de bain.

Le noir m'enveloppe, mais je connais chaque fissure de ce parquet, chaque obstacle de ces trente mètres carrés. Je bondis hors de la pièce, ma lame sortie. Dans le salon, deux silhouettes massives se détachent de la lumière des réverbères. Elle filtre à travers les rideaux troués, dessinant leurs contours sans révéler leurs visages.

- Aria, dit quelqu'un au fond de la pièce, d'une voix vide d'émotion. Tu nous as fait perdre beaucoup de temps avec tes bêtises dans cet entrepôt.

- Désolée de gâcher votre soirée ciné, je siffle en me mettant en garde, mes chaussures cherchant désespérément une prise sur le bois glissant. Mais, j'aime pas qu'on entre chez moi sans frapper. C'est mauvais pour ma tension.

Le plus proche s'avance. Il ne charge pas comme le bœuf de la cage. Il bouge avec une précision me glace le sang. Je n'attends pas. Je lance un coup de pied sec, visant le tibia. Ma chaussure percute l'os, mais le type ne bronche pas. Il encaisse la douleur comme s'il ne la ressentait pas.

À cet instant je réalise que la fête est finie. Ce n'est plus Bernie ou les parieurs du dimanche. Ce sont des pros. Et eux ne laissent jamais de pourboire.

Le premier type fond sur moi avec une détente brusque, efficace. Je ne cherche pas à bloquer l'impact de plein fouet, le poids de son avant-bras contre mes côtes suffirait à me plier en deux. Je plonge sur le côté, mes pieds glissent sur le tapis qui finit sa course contre le buffet dans un froissement de laine usée. Dans le même mouvement, j'envoie ma poêle en fonte vers son visage.

Le choc est d'une pureté presque jouissive. Un clong lourd, vibrant, le bruit du métal qui rencontre un os frontal. C'est le genre de son qui te fait vibrer les dents et laisse un écho métallique dans toute la boîte crânienne. Le type est stoppé net, la tête projetée en arrière. Il ne tombe pas, il titube, les mains portées à ses yeux, le sang commençant déjà à poisser ses doigts. Une seconde de répit. Une seule.

- Un partout, je siffle, les poumons en feu.

Mais le deuxième n'a pas attendu que son collègue reprenne ses esprits. Il me saisit par l'épaule, avec une poigne qui s'enfonce dans mon muscle et me projette contre la table de la cuisine. Le choc me coupe net l'envie de plaisanter. Je percute le bord du plateau en bois de plein fouet, les côtes en première ligne. Le choc se répercute au fond de mes poumons, expulsant mon souffle dans un hoquet douloureux. Je m'écroule sur le côté, le corps en vrac. Mes doigts griffent désespérément la nappe en toile cirée pour essayer de rester accrochée à quelque chose.

Je n'ai pas le temps de reprendre mon souffle que le deuxième type me surplombe déjà.

Son poing descend dans mon champ de vision avec la lourdeur d'une massue. Dans un réflexe guidé par la peur, je me laisse glisser de la table pour finir au sol, les genoux s'écrasant sur le parquet. Un bruit sec et mat déchire l'air juste au-dessus de mon crâne : son coup vient percuter de plein fouet le dossier de la chaise en pin. Je devine au grognement étouffé du type qu'il vient de s'éclater les phalanges. Et oui, le bois est plus dur que les os.

Je rampe sur le sol poisseux de la cuisine, mes pieds cherchant désespérément une prise entre les miettes et la poussière. Ma main finit par rencontrer le manche de mon cran d'arrêt, tombé dans la confusion. Je le déploie d'un geste sec, le petit clic de la lame étant le seul son qui me redonne un peu d'assurance.

Je me redresse péniblement, adossée au meuble de l'évier. Entre le combat dans la cage et ce guet-apens, j'ai l'impression que chaque fibre de mes muscles est en train de se dissoudre. La sueur me pique les yeux, se mélangeant au sang de mon arcade qui ne s'arrête plus de couler.

- Vous... vous auriez pu frapper, je parviens à cracher, avec une voix faible. J'aurais peut-être fait du café.

Le type qui s'est éclaté la main contre la chaise jure entre ses dents, secouant son poing endolori. L'autre, celui au crâne marqué par ma poêle en fonte, s'approche une main plaquée sur son arcade. Il ne hurle pas, il ne m'insulte pas. C'est ça qui me donne la nausée : ce calme de professionnel.

Je saisis une bouteille de whisky entamée sur le plan de travail et je la fracasse d'un coup sec contre le rebord en inox. Le verre éclate, le liquide ambré se répand sur mes mains, piquant mes plaies ouvertes comme mille aiguilles chauffées au fer rouge. Je tiens le goulot comme une promesse de sang, mais l'épuisement transforme mes bras en blocs de plomb.

- Les voisins... j'essaie de dire, mais ma voix s'étrangle.

- Tes voisins ne feront rien et tu le sais, Aria, répond l'un d'eux, d'une voix calme dans l'ombre du couloir. Personne ne viendra.

Ils chargent ensemble, sans un mot de plus, avec juste la volonté de me broyer.

Je m'acharne sur le premier : je frappe, je griffe, tentant de maintenir la distance avec mon goulot de bouteille. Je sens la résistance de son veston sous ma lame de verre, j'entends son souffle court, mais je ne vois pas arriver le second qui me percute de tout son poids.

L'impact est brutal. Nous nous écrasons contre le buffet ; les assiettes volent et se fracassent au sol dans un vacarme de fin du monde. En pleine lutte, je tente d'enfoncer mon genou dans l'aine de mon agresseur, mais une main puissante s'écrase soudain contre ma carotide.

Un bras comme un étau se referme sur mon cou. On me tient par-derrière.

Je me débats, je cherche l'air, mes doigts labourant désespérément la peau de son avant-bras, mais sa prise est ferme. Le sang ne monte plus dans mon cerveau. Des taches noires brouille ma vision, dévorant les contours de ma cuisine. Mes jambes deviennent du coton, mes bras retombent contre mon corps.

- Doucement, Aria, murmure, celui qui me maintiens, dans mon oreille. Plus tu te bats, plus ça fait mal.

Je n'ai même plus la force de répliquer. Ma tête bascule en arrière. La dernière chose que je vois, c'est le plafond craquelé de mon salon qui laisse place à l'obscurité. Puis, une aiguille s'enfonce dans mon cou pour finir le travail.

Le réveil est une agonie lente. Ce n'est pas comme sortir d'un sommeil profond, mais plutôt comme remonter à la surface d'un puits de goudron. Ma tête pèse une tonne, mes paupières sont soudées par une fatigue chimique qui me donne la nausée.

Je tente de bouger les bras, mais un choc métallique me ramène brusquement à la réalité. Mes poignets sont entravés au dossier d'une chaise en métal. Les liens me mordent la peau, là où, le sang semble avoir arrêté de circuler depuis une éternité. Je ne sens plus mes mains, juste des picotements glacés qui me remontent jusqu'aux coudes.

Je n'ouvre pas les yeux tout de suite. J'écoute. Le silence est relatif. Il y a un bourdonnement sourd, celui d'une ventilation industrielle lointaine, et surtout, des respirations. Beaucoup de respirations. Courtes, saccadées, tremblantes.

Quand mes paupières acceptent enfin de s'entrouvrir, la pénombre me saute au visage. Je ne suis pas dans une cellule propre, mais dans une sorte d'entrepôt poisseux qui sent le renfermé, la poussière et la sueur rance.

En face de moi, des silhouettes se dessinent. Je ne suis pas seule. Des dizaines de femmes sont là, attachées comme moi sur des chaises ou prostrées au sol, les mains liées. Des visages pâles, des yeux écarquillés qui captent la moindre lueur. Le silence est entrecoupé de sanglots étouffés, ceux qu'on retient pour ne pas attirer l'attention.

- Réveillée ? murmure une voix brisée juste à ma gauche.

Je tourne la tête. Une jeune femme, à peine plus jeune que moi, me fixe. Elle a une trace de coup sur la tempe et ses lèvres sont gercées.

- Où on est ? je croasse, ma gorge brûlait comme si j'avais avalé du verre pilé.

- Dans l'antichambre, répond-elle dans un souffle. Ils attendent que tout le monde soit conscient pour le tri. Ne fais pas de bruit. S'ils t'entendent parler, ils reviennent avec les seringues.

Une étincelle de rage se rallume sous la chape de plomb du sédatif. Ils ont souillé mon appart, ils m'ont traînée ici comme un sac de viande, et ces enfoirés pensent m'avoir mise au pas. Mais on m'a appris une chose, une seule qui compte vraiment : tant que ton cœur bat, tu es une menace.

Un bruit de verrou massif résonne dans le vide de l'entrepôt. Une porte en fer racle le sol au fond de la salle, laissant entrer une lumière crue qui nous aveugle toutes. Des silhouettes d'hommes apparaissent dans l'embrasure. Ils avancent lentement avec assurance, sans crier, comme si tout dans cette pièce leur appartenait.

La lumière me brûle les rétines. Je serre les dents, immobile, attendant que le monde cesse d'être une tache blanche. La violence ne résout rien, disent les gens bien nés. Je regarde mes liens,puis ces femmes brisées autour de moi, et je me jure que, si je sors d'ici, je vais leur apprendre que certains proverbes s'écrivent avec les dents cassées. Les leurs.