L’HÉRITAGE DES OMBRES
Bienvenue dans l’Abysse.
Raid Légende n’est pas un simple récit de fantasy. C’est une immersion dans ce qui se passe quand la nostalgie d’un vieux jeu de société rencontre la noirceur de nos regrets les plus profonds.
J’ai voulu écrire cette histoire pour explorer la frontière entre le virtuel et le réel, mais surtout pour mettre en lumière la force des liens qui nous unissent face à l’inconnu. À travers Karl, Lisa et les autres, vous allez découvrir qu’on ne gagne pas un raid uniquement avec de l’acier ou de la magie, mais avec ce qu’il nous reste d’humanité quand tout le reste s’effondre.
Préparez-vous à une ascension brutale, sombre et cinématographique. Mais n’oubliez jamais la règle d’or de Galias : celui qui regarde détient la clé du destin.
Bonne lecture,
Stéphane Fortin
La poussière flottait dans les rais de lumière déclinante comme des milliers d’âmes en suspens, prisonnières d’un temps qui n’appartenait plus au monde des vivants. Dans le grenier de leur grand-mère, l’air était si épais, si saturé de particules de bois mort et de tissus décomposés, qu’on aurait pu le trancher avec l’un des vieux couteaux de cuisine qui rouillaient dans le buffet du rez-de-chaussée. C’était un silence lourd, une chape de plomb acoustique qui semblait écouter chaque mouvement, chaque respiration, et même les battements de cœur désordonnés des deux frères.
Karl essuya la sueur poisseuse qui coulait de ses tempes. La vieille maison de campagne de leur aïeule, décédée trois semaines plus tôt dans des circonstances que le médecin de famille avait qualifiées de « naturelles bien que soudaines », était un labyrinthe de souvenirs accumulés sur plusieurs générations. Le notaire, un homme sec aux doigts tachés d’encre, avait été clair : ils avaient carte blanche pour vider le grenier avant la mise en vente. Mais vider ce lieu, c’était comme pratiquer une autopsie sur le passé.
— Regarde ça, Karl, lança Kael d’une voix étouffée, presque un murmure, comme s’il craignait de réveiller les ombres tapies sous les combles.
Kael était accroupi près d’une pile de malles en cuir craquelé, tout au fond du grenier, là où la pente du toit devenait si abrupte qu’il fallait ramper. Entre ses mains, il tenait un coffret de bois sombre, d’un noir d’ébène si profond qu’il semblait absorber la lumière des rares fenêtres encrassées. Il n’y avait aucune étiquette de magasin, aucun logo industriel, seulement des motifs gravés à même le bois : des lianes s’entremêlant pour former des visages hurlants, des bouches tordues dans une agonie éternelle.
— C’est quoi ? Une boîte à bijoux ? demanda Karl en s’approchant, ses bottes faisant craquer le plancher vermoulu avec un bruit de vieux os qui se brisent.
— Trop gros pour ça. On dirait un jeu de société. Mais regarde le bois… on dirait qu’il a été brûlé au milieu d’un incendie, puis poli avec une patience de fou.
Karl s’accroupit à son tour. En posant ses yeux sur l’objet, il ressentit un malaise instinctif. Ce n’était pas la simple appréhension devant un vieil objet poussiéreux ; c’était un signal d’alarme planté au plus profond de son cerveau reptilien. Il tendit la main, hésita, puis posa ses doigts sur le couvercle. Une décharge glacée parcourut son échine, une vibration organique qui ne venait pas de la température de la pièce. Le bois était chaud. Pas la chaleur résiduelle du soleil d’été, mais une chaleur interne, pulsante, comme celle d’une peau fiévreuse ou d’un organe encore vivant.
Il retira sa main brusquement, les sourcils froncés, ses muscles tendus.
— Ouvre-le, murmura Kael.
Ses yeux brillaient d’une curiosité magnétique, presque malsaine. Kael avait toujours été celui qui cherchait les limites, celui qui ne pouvait s’empêcher de regarder au bord du gouffre. Karl, malgré son rôle de grand frère protecteur, sentit sa propre volonté s’effriter devant l’attrait de l’inconnu.
D’un clic sec, le fermoir en fer rouillé céda. Le bruit résonna dans tout le grenier comme un coup de feu. À l’intérieur, le velours rouge qui tapissait autrefois le fond avait viré au pourpre sombre, une teinte qui rappelait furieusement le sang séché depuis des siècles. Sur le plateau central, des lettres d’or terni, presque liquides sous le regard, formaient deux mots qui semblaient vibrer : RAID LÉGENDE.
— On dirait un vieux jeu de rôle, un truc artisanal des années 80, nota Karl, essayant de rationaliser la sensation de terreur qui lui nouait l’estomac.
Le coffret contenait un matériel d’une précision effrayante : des fiches de personnages vierges au grain épais, des dés aux formes géométriques impossibles taillés dans une matière blanche et poreuse qui ressemblait à de l’os humain, et une carte de parchemin jaunie. En la dépliant, les deux frères découvrirent le monde de Galias. C’était une topographie de l’horreur : des forêts aux noms évocateurs comme la Forêt des Murmures ou les Marécages du Trépas, entourant une montagne centrale sculptée en forme de crâne géant.
— Regarde ce papier, dit Kael en sortant une note glissée sous le plateau.
L’écriture était tremblante, celle de leur grand-mère dans ses derniers jours de délire. Les lettres semblaient avoir été tracées avec une urgence désespérée.
“Certains jeux ne devraient jamais être déterrés. Si vous lisez ceci, brûlez cette boîte. Ne lancez pas les dés. La faim de Galias est sans fin.”
Karl et Kael échangèrent un regard. Ils étaient les enfants d’une époque de pixels, de réalité virtuelle et de logique froide. Pour eux, les avertissements d’une vieille femme mourante n’étaient que les restes d’une superstition d’une autre époque, le reflet d’une démence sénile qui transforme les ombres en démons.
— Elle était complètement parano à la fin, soupira Karl, bien que son propre cœur batte à un rythme de tambour de guerre.
— Imagine si on faisait une partie ce soir ? Avec la gang. Lisa, Mathieu et Rémi. Ça nous changerait des jeux de tir en ligne. Un vrai truc de groupe, une expérience authentique.
Karl hésita. L’objet dégageait une aura pesante, une présence presque physique qui semblait l’enjoindre de refermer ce couvercle et de jeter le tout dans le foyer. Mais l’ennui de cet après-midi pluvieux et l’attrait du mystère furent plus forts que son instinct.
— D’accord. Appelle-les. On se rejoint au salon à 20 h.
Le soir même, l’orage grondait sur la ville, jetant des éclairs bleutés qui découpaient des silhouettes fantomatiques contre les rideaux. Autour de la grande table en chêne massif du salon, les cinq amis étaient réunis. L’ambiance était électrique, chargée d’une excitation nerveuse.
Lisa, avec son regard d’acier et son tempérament de feu, examinait les fiches avec un mélange de fascination et de mépris. — Je prends la Sorcière. Si on doit s’enfoncer dans ce genre de délire médiéval, je veux pouvoir tout brûler, dit-elle en faisant tourner un crayon entre ses doigts fins.
Rémi, le cerveau du groupe, celui qui passait ses nuits à analyser les systèmes de jeu complexes, s’empara du petit manuel de règles dont les pages semblaient faites de peau tannée. — Je serai le Mage. On a besoin d’un stratège pour comprendre les runes.
Mathieu, l’athlète dont la carrure imposante occupait presque tout l’espace d’un côté de la table, prit la fiche du Guerrier en riant de son rire gras et rassurant. — Karl et moi, on va tanker. On va protéger vos fesses de nerds pendant qu’on massacre tout ce qui bouge.
Kael, lui, s’empara de l’Éclaireur. Son agilité naturelle et son goût pour la discrétion faisaient de lui le candidat idéal pour se faufiler dans les replis de la carte.
— Bon, commença Karl, qui faisait office de Maître du Jeu. Les règles sont étranges. Il est écrit : « Une fois la partie commencée, personne ne peut quitter la table tant que le premier chapitre n’est pas terminé. La loyauté est le seul bouclier. » Ça vous va ?
Tous acquiescèrent avec des sourires amusés, ne voyant pas que les runes gravées sur le pourtour de la boîte commençaient à luire d’un rouge sombre, une lueur infra-rouge qui semblait pomper la chaleur de la pièce.
Karl prit les dés d’os. Sa main tremblait de manière incontrôlable. Il sentit une pression s’exercer sur sa poitrine, comme si l’air devenait solide. — “Vous vous tenez aux Frontières de Galias. Devant vous, le brouillard se lève sur une terre qui a soif de sang. Lancez pour l’initiative.”
Il lâcha les dés sur le plateau de bois. Le bruit qu’ils firent ne fut pas celui de l’os percutant le bois, mais celui d’un coup de tonnerre assourdissant qui fit vibrer les vitres de la maison. Soudain, les lumières du salon grillèrent dans un claquement électrique terrifiant. L’obscurité devint totale, absolue, seulement interrompue par les éclats spasmodiques de la foudre à l’extérieur.
— C’est pas drôle, Karl ! Arrête tes gadgets ! cria Lisa, dont la voix montait dans les aigus.
— C’est pas moi ! Je n’ai rien fait !
Une odeur insupportable de soufre, de terre humide et de charnier envahit brusquement l’espace. Le sol sous leurs pieds sembla perdre sa consistance, se transformant en une substance visqueuse, une gueule ouverte qui les aspirait. Un vertige atroce, une nausée qui semblait leur retourner l’âme, les saisit tous. Karl essaya désespérément d’attraper la main de son frère, mais ses doigts ne rencontrèrent que le vide glacé d’une dimension en train de se déchirer.
Puis, le silence. Un silence de mort. Plus de pluie contre les vitres, plus de bruits de voitures dans la rue, plus de vrombissement familier du réfrigérateur.
Karl ouvrit les yeux. La douleur irradiait dans chaque fibre de son corps. Il n’était plus assis dans son fauteuil. Il était allongé sur une terre noire, brûlée, dont la cendre s’élevait en volutes paresseuses. Le ciel au-dessus de lui était d’un violet électrique, zébré de nuages de cendres qui masquaient un soleil pâle et malade.
Il tenta de se redresser et poussa un hurlement de pure terreur. Ses mains n’étaient plus ses mains. Elles étaient emprisonnées dans des gantelets d’acier lourd, éraflés, tachés de ce qui ressemblait à de la rouille... ou à du sang séché. À sa ceinture pendait une épée massive, une arme de bourreau dont le pommeau était sculpté en forme de crâne grimaçant.
— Kael ? Lisa ? hurla-t-il, sa voix résonnant avec un écho métallique dans le casque qu’il sentait sur sa tête.
À quelques mètres de là, une silhouette encapuchonnée se releva péniblement au milieu des décombres d’une forêt de pins calcinés. C’était Lisa. Mais ses yeux ne reflétaient plus la peur ; ils brillaient d’une lueur pourpre surnaturelle et ses doigts crépitaient d’une énergie noire qui semblait dévorer l’air environnant.
— Karl ? C’est toi ? murmura-t-elle, sa voix devenue grave, chargée d’une puissance qui n’appartenait pas à une étudiante de vingt ans. Où sommes-nous ?
Avant qu’il ne puisse répondre, un rugissement bestial, vibrant de haine et de faim, déchira l’air. Venant de la forêt d’ébène qui bordait la plaine, des silhouettes voûtées commencèrent à émerger. Des créatures aux yeux jaunes, à la peau verdâtre et pustuleuse, maniant des lames rouillées.
— Les gobelins... souffla Kael, qui était apparu derrière un rocher, vêtu de cuir sombre, un arc déjà bandé dans ses mains avec une précision de prédateur. Ce n’est plus un jeu, Karl. On est dedans. On est devenus les fiches.
À cet instant, un message apparut dans l’air, flottant devant leurs yeux en lettres de feu qui semblaient brûler leur rétine :
QUÊTE 1 : SURVIVRE À L’EMBUSCADE DES FRONTIÈRES. VICTIMES REQUISES : 10 GOBELINS. DÉFAITE : MORT DÉFINITIVE DANS LE MONDE RÉEL.
Le premier gobelin bondit, sa bave fétide éclaboussant le métal froid de l’armure de Karl. Le choc de la réalité allait bientôt s’imposer à eux dans une explosion de violence organique. Le raid ne faisait que commencer, et la forêt de Galias réclamait son premier sacrifice.