Le Goût de la Cendre
Le silence de la forêt de Charlevoix n’était pas un silence de paix. C’était un silence de fer, une absence de vie si profonde qu’elle semblait peser physiquement sur les épaules de Stéphane. Dans ce secteur reculé du Nord, la neige étouffait le moindre son, transformant le monde en une cathédrale de givre où seuls les sapins, chargés de neige lourde, montaient la garde comme des sentinelles pétrifiées.
Stéphane réajusta la bretelle de son sac à dos. À quarante-deux ans, il n’était pas un vieil homme, mais les années passées loin de sa famille, les nuits blanches à essayer de construire quelque chose de solide, avaient laissé des traces plus profondes que les rides sur son front. Il connaissait la survie, la vraie. Celle qui vous apprend que la nature ne pardonne pas l’hésitation. Mais faire face à l’hiver québécois avec une boussole incertaine et, surtout, avec un adolescent qui le détestait, était le défi le plus éprouvant de sa vie.
— Encore loin ? lança Léo sans se retourner.
La voix du garçon, âgée de quatorze ans, avait cette mue cassante qui trahissait son insécurité. Il marchait plusieurs mètres devant son père, suivant une piste de motoneige à moitié effacée par la dernière tempête. Léo portait une veste bleu fluo flambant neuve — le genre de vêtement qui criait « touriste » à des kilomètres. Un cadeau de Marc, sans doute. Le genre d’équipement coûteux que l’on achète pour se donner l’illusion d’être un aventurier sans jamais avoir à affronter une seule engelure.
— On arrive au point de pause, mentit Stéphane d’une voix qu’il voulait rassurante. Un vieux camp de trappeur. On pourra manger au sec et réchauffer tes pieds.
Léo haussa les épaules, un geste qui signifiait clairement : « Peu importe. » Depuis leur départ deux heures plus tôt, la conversation avait été un champ de mines. Chaque tentative de Stéphane pour reconnecter, pour s’excuser de ses absences passées, s’était heurtée à un mur de monosyllabes ou, pire, à une comparaison avec le nouveau héros de la famille.
— Marc, lui, il nous aurait déjà emmenés au chalet en hélicoptère, avait marmonné Léo après seulement trente minutes de marche.
Cette phrase avait agi comme un coup de poignard. Marc. Le beau-père riche. L’homme « parfait » qui n’avait pas d’erreurs à réparer, pas de passé trouble, juste un compte en banque illimité et un sourire de façade. Stéphane avait serré les dents si fort qu’il avait cru les entendre craquer. Il s’était rappelé sa promesse : rester calme. Regagner le cœur de son fils, une étape à la fois, dans le seul environnement où il était encore maître de son destin : la forêt.
Ils s’arrêtèrent près d’un tronc d’épinette abattu par le poids du verglas. Stéphane sortit deux thermos de soupe et un paquet de craquelins de son sac. Le froid était vif, environ -18°C, et la vapeur de leur respiration formait des nuages denses qui se dissolvaient instantanément dans l’air sec.
— Tiens, bois ça, dit Stéphane en tendant le métal chaud à son fils.
Léo le prit sans un mot, ses yeux fixant les bois sombres avec une lassitude qui faisait mal à voir. Le silence revint, pesant, entrecoupé seulement par le craquement d’une branche sous le poids de la neige. Stéphane cherchait désespérément une phrase, une seule, qui ne provoquerait pas une étincelle de colère ou un soupir de mépris. Il voulait lui parler des étés passés, de la fois où ils avaient pêché leur premier doré, mais les souvenirs semblaient appartenir à un autre homme.
Il n’eut pas le temps de briser la glace.
Le Ciel se déchire
Ce ne fut pas un bruit, d’abord. Ce fut une vibration. Une onde basse fréquence, presque imperceptible, qui commença par faire trembler la soupe dans les thermos avant de faire vibrer les os de la cage thoracique de Stéphane. Puis, un sifflement strident déchira l’air, un bruit de métal hurlant contre l’atmosphère, un hurlement que Stéphane n’avait jamais entendu de sa vie, même lors des pires tempêtes.
— C’est quoi ça ? demanda Léo, la voix brisée par une inquiétude soudaine.
Stéphane releva la tête, plissant les yeux contre la clarté grise du jour. Au-dessus des cimes noires des sapins, le ciel semblait littéralement s’ouvrir. Un objet tomba à une vitesse fulgurante, traînant derrière lui une queue de flammes d’un bleu électrique, presque surnaturel. Ce n’était pas un météore ; la trajectoire était trop erratique, trop contrôlée, puis soudainement perdue.
BANG !
L’impact fut d’une violence inouïe. Un projectile percuta la neige à moins de deux mètres de Léo. L’impact projeta une gerbe de glace pulvérisée et de terre gelée au visage du garçon. Stéphane écarquilla les yeux, le cœur battant la chamade. Là, dans le trou noirci par la chaleur, un sneaker d’enfant rouge et blanc brûlait. Un simple soulier humain, encore fumant, dégageant une odeur atroce de caoutchouc fondu et quelque chose d’autre... une odeur métallique, chimique, mélangée à celle de la viande grillée.
— LÉO, BOUGE ! hurla Stéphane, l’instinct prenant le dessus sur la stupéfaction.
Il n’eut pas le temps d’atteindre son fils. Un deuxième son, bien plus massif, fit craquer la forêt entière. Un morceau de fuselage, une plaque de métal tordue grosse comme une voiture, dévala du ciel en tournoyant comme une hache géante. Elle faucha la cime d’un sapin centenaire avec une facilité déconcertante avant de s’écraser dans le sol à quelques mètres de Stéphane.
La terre gelée explosa sous la puissance cinétique. Stéphane fut soulevé de terre par l’onde de choc et projeté dans la neige poudreuse. Ses oreilles bourdonnaient, un sifflement permanent remplaçant tout autre son. Aveuglé par la neige et la fumée, il rampa, les mains cherchant frénétiquement dans le chaos blanc.
— LÉO ! LÉO, RÉPONDS-MOI !
Il agrippa enfin le collet de la veste bleu fluo et tira son fils contre lui avec une force née de la terreur pure. Il le plaqua sous son propre torse, faisant rempart de son corps.
— Regarde pas ! Reste contre moi ! Ne bouge plus !
Mais le véritable cauchemar ne faisait que commencer. Par-delà le rideau de fumée et de sapins brisés, un avion de ligne massif apparut entre les nuages. C’était un transporteur gigantesque, un vol de ligne qui n’avait rien à faire dans ce corridor aérien. Il descendait dans une spirale de mort, le fuselage fendu en deux comme une coquille d’œuf. Les réacteurs, encore hurlants dans un dernier souffle d’agonie, crachaient des traînées de feu noir qui marquaient le ciel gris d’une balafre indélébile.
Dans un vacarme apocalyptique, un tonnerre qui sembla durer une éternité, l’avion s’écrasa à quelques dizaines de mètres devant eux. Le choc fut si puissant que Stéphane crut que la montagne elle-même allait s’effondrer. Des débris, des morceaux de bagages, des fragments de plastique et de métal volaient partout, déchiquetant la forêt environnante. Un nuage colossal de neige pulvérisée, de kérosène et de décombres recouvrit tout, plongeant le monde dans une pénombre infernale.
Le Silence de la Mort
Puis, le silence revint. Un silence artificiel, hanté par le crépitement sinistre des arbres en feu et le gémissement du métal qui refroidit trop vite.
Stéphane se releva péniblement, le corps endolori, chaque muscle hurlant de douleur. Il serrait toujours Léo contre lui. Le garçon tremblait de tout son long, ses dents claquant de manière incontrôlable. Son visage était couvert de cendres noires. Sa colère envers son père, ses reproches sur le divorce, son admiration pour Marc... tout cela s’était évaporé, remplacé par une terreur si pure qu’il n’arrivait même plus à pleurer.
— Papa... balbutia Léo. Y’a des gens... faut aller voir... s’ils sont encore...
Stéphane fixa le brasier. L’avion était là, une carcasse de métal fumante, un squelette d’acier au milieu d’un cratère de désolation. L’odeur chimique du kérosène lui brûlait les poumons, rendant chaque respiration pénible. Fuir était l’option la plus logique. Partir loin avant que les réservoirs n’explosent. Mais alors qu’il s’apprêtait à forcer Léo à se lever, son regard fut capté par un mouvement à travers une fenêtre brisée du fuselage tordu.
Une main.
Une main humaine sortait par l’ouverture, les doigts s’agrippant au cadre de métal noirci. Elle semblait bouger avec une lenteur atroce, cherchant désespérément une prise dans l’air glacial.
— Quelqu’un bouge, murmura Stéphane, plus pour lui-même que pour son fils.
Malgré la peur qui lui nouait les entrailles, malgré l’absurdité de ce soulier en feu tombé du ciel, Stéphane ne pouvait pas faire demi-tour. Pas devant son fils. Il devait montrer à Léo qu’il restait un homme d’action, que les histoires de courage qu’il racontait n’étaient pas que des mots. Il devait être le père que Léo méritait.
— Reste derrière moi, Léo. Très proche. Si je te dis de courir, tu ne te retournes pas. Tu fonces vers la piste de motoneige. Compris ?
Léo acquiesça, incapable de prononcer un mot. Ils s’avancèrent vers l’épave, leurs bottes s’enfonçant dans une neige devenue une boue noire de suie et de sang. Chaque pas les rapprochait de l’insupportable chaleur du brasier. Stéphane sortit son couteau de survie, un geste réflexe pour se donner une contenance, bien qu’il sache qu’une lame ne pèserait rien face à un tel désastre.
En arrivant à quelques mètres de la carlingue brisée, Stéphane s’arrêta net. Le temps sembla se figer.
La main qu’il avait vue bouger était toujours là. Mais de près, la réalité le frappa comme une décharge électrique. La peau qui la recouvrait était parcheminée, sèche, jaune comme du vieux cuir. En dessous, les articulations et les os étaient parfaitement visibles. Ce n’était pas la main d’un passager qui venait de s’écraser. C’était de l’os poli par le temps, dépouillé de toute chair fraîche depuis des décennies.
Stéphane fit un pas de côté pour voir à l’intérieur de la section brisée du fuselage. Ce qu’il vit le fit basculer dans un vertige d’horreur pure.
Alignés sur les sièges, encore attachés par leurs ceintures de sécurité parfaitement bouclées, des dizaines de squelettes fixaient le vide. Leurs vêtements étaient en lambeaux, mangés par les siècles. Il n’y avait aucun corps frais. Pas une goutte de sang chaud sur les débris de plastique. Juste deux cents squelettes blanchis par le temps, installés dans un avion qui venait de s’écraser sous ses yeux.
— Papa... pourquoi... pourquoi ils sont tout blancs ? demanda Léo derrière lui, la voix étranglée.
Stéphane ne répondit pas. Il n’avait aucune réponse. Comment un avion de ligne moderne pouvait-il contenir des morts vieux de plusieurs générations ? Et surtout, qui — ou quoi — avait fait bouger cette main quelques secondes plus tôt ?
Il agrippa la main de Léo, la serrant jusqu’à lui faire mal, sentant l’urgence hurler dans ses veines.
— On s’en va, Léo. On s’en va d’ici TOUT DE SUITE.
Mais alors qu’ils faisaient demi-tour pour s’enfoncer dans la sécurité relative des bois, un nouveau son emplit la forêt. Un bourdonnement cristallin, musical et terrifiant, venu d’en haut. Le ciel gris commença à bouillonner. Un tourbillon de feu se forma au-dessus du cratère, et une ombre gigantesque, de la taille d’un stade de football, commença à descendre lentement à travers la brume, occultant la lumière du jour.
La chasse venait de commencer.