La renarde et le Bêta Tome 2

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Summary

Léna supportait déjà difficilement les loups, les rois et Darian. L’apparition d’une queue rousse dans son miroir n’a rien arrangé. Médecin brillante, cartésienne jusqu’à l’insolence, elle refuse d’accepter les absurdités surnaturelles qu’on lui impose. Pourtant, son corps change. Ses instincts aussi. Et d’anciens ennemis semblent la chercher avant même qu’elle comprenne ce qu’elle devient. Darian, bêta de Sis, guerrier redoutable et charmeur insupportable, sait seulement une chose : le lien entre eux est réel. Même si Léna menace de l’empoisonner à chaque conversation. Entre attirance explosive, secrets de lignée et pouvoirs qui échappent à toute logique, Léna devra choisir : disséquer ce monde… ou y régner. Car une première queue est apparue. Et ce n’est que le début.

Genre
Fantasy
Author
Nour
Status
Ongoing
Chapters
13
Rating
n/a
Age Rating
16+

Chapitre 1 — Trois jours

Trois jours.

Cela faisait exactement trois jours que Léna avait franchi de nouveau les portes de Sis, et elle regrettait déjà presque d’être revenue.

Presque.

Elle se tenait devant la haute fenêtre de la chambre qu’on lui avait attribuée dans l’aile est du palais, les bras croisés, observant les toits de pierre gris bleuté qui descendaient vers la ville basse. Plus loin, les remparts découpaient la montagne, massifs, familiers… et pourtant étrangers.

Tout semblait identique.

Rien ne l’était.

Le marché du matin s’animait déjà dans les rues : cris des marchands, claquement des charrettes, fumée des fours, appels des gardes aux portes. Une vie normale. Une paix chèrement gagnée.

Cinq ans plus tôt, elle avait quitté cet endroit avec la certitude de ne jamais y revenir.

Et pourtant elle était là.

— Mauvaise idée, murmura-t-elle pour elle-même.

La porte s’ouvrit sans frapper.

Une jeune servante entra avec un plateau chargé de thé fumant, de pain chaud et de fruits coupés. Elle s’inclina aussitôt.

— Pardon, Dame Léna. Je pensais que vous dormiez encore.

— Si j’étais encore couchée, tu m’aurais réveillée quand même.

La servante leva des yeux affolés, ne sachant si c’était une plaisanterie. Léna lui sourit pour la rassurer.

— Respire. Je plaisante.

La jeune fille rougit.

— Tout le monde parle de vous au palais.

— Voilà qui me remplit de joie.

— Ils disent que vous avez changé.

Léna prit une pomme sur le plateau.

— Ils disent aussi sûrement trop de choses.

La servante hésita.

— Ils disent surtout que le seigneur Darian n’a pas encore accepté votre retour.

Le croquant sec de la pomme résonna dans la pièce.

— Alors il faudra qu’il s’entraîne, répondit-elle d’un ton léger.

La servante s’inclina de nouveau avant de disparaître.

Dès qu’elle fut seule, le sourire de Léna s’effaça.

Darian.

Trois jours à Sis. Trois jours à sentir sa présence partout sans réellement le voir.

Elle l’avait aperçu de loin dans la cour d’entraînement, silhouette sombre parmi les guerriers. Une fois sur les remparts. Une fois dans le grand hall, traversant la pièce sans même tourner la tête.

Il l’évitait.

Avec méthode.

Avec talent.

Avec une froideur si nette qu’elle en aurait ri… si cela ne lui faisait pas autant mal.

Elle posa la pomme et souffla longuement.

Pourquoi est-ce que ça me touche encore ?

Elle connaissait la réponse. Parce qu’une partie d’elle n’était jamais vraiment partie.

Les cinq années passées dans le royaume humain avaient été pleines, utiles, parfois heureuses.

Elle avait travaillé dans les hôpitaux militaires reconstruits après la guerre. Elle avait appris de nouveaux traitements, étudié les plantes rares, opéré sous pression, sauvé des vies, perdu d’autres. Elle avait voyagé de ville en ville. Elle avait gagné respect et réputation.

Elle n’était plus la jeune femme improvisant des soins au milieu du chaos.

Elle était devenue excellente.

Et pourtant, certaines nuits, elle se réveillait avec l’impression d’entendre encore les vents de Sis contre les murailles.

Ou une voix grave prononçant son nom comme une accusation.

Elle n’avait jamais écrit à Darian.

Lui non plus.

Mieux ainsi, s’était-elle répétée pendant cinq ans.

Mensonge.

Elle prit sa veste et quitta la chambre.

Les couloirs du palais semblaient plus étroits qu’avant. Ou peut-être était-ce elle qui avait grandi.

Les regards la suivaient partout.

Curiosité. Surprise. Méfiance. Admiration parfois.

Léna saluait d’un signe de tête, continuait d’avancer, refusait de se laisser atteindre.

Elle descendit vers l’infirmerie principale, vaste salle voûtée dont les fenêtres hautes laissaient entrer une lumière froide. Des guérisseurs s’activaient autour de tables chargées de bandages, mortiers, décoctions fumantes.

Le responsable des lieux, un homme sec aux cheveux argentés nommé Varek, releva les yeux en la voyant.

— Vous êtes en retard.

— Bonjour à vous aussi.

— Ici, nous commençons à l’aube.

— Dans le royaume humain aussi. Là-bas, on ajoute juste la politesse.

Quelques aides étouffèrent un rire.

Varek pinça les lèvres.

— Si vous êtes venue impressionner tout le monde avec votre langue, vous perdez votre temps.

— Non. Seulement le vôtre.

Il la fixa, puis désigna une table.

— Trois cas de fièvre noire ce matin. Aucun remède efficace. Si vous êtes aussi brillante qu’on le prétend, montrez-le.

Enfin.

Du travail.

Léna retira sa cape et se mit immédiatement à l’ouvrage.

Elle examina les malades, interrogea les proches, sentit les potions utilisées, observa les yeux injectés de sang, la respiration courte, les spasmes dans les doigts.

Pas une simple fièvre.

Quelque chose d’autre.

Une toxine ? Une magie résiduelle ? Une contamination par morsure ?

Son esprit s’animait enfin comme il savait le faire.

Deux heures plus tard, elle avait isolé les patients, modifié les décoctions, ordonné un nettoyage complet des bassines d’eau et interdit l’usage d’une herbe locale qui aggravava les symptômes.

Varek la regardait en silence.

— Quoi ? demanda-t-elle sans lever les yeux.

— Rien.

— Vous pouvez dire “vous aviez raison”.

— N’abusez pas.

Elle sourit malgré elle.

Travailler lui faisait oublier le reste.

Presque.

En sortant de l’infirmerie, elle s’arrêta net.

Au bout du couloir, appuyé contre une arche de pierre, Darian l’observait.

Il n’avait pas changé.

C’était faux, évidemment.

Il avait changé partout où cela comptait.

Plus large d’épaules. Plus dur dans la posture. Le visage plus taillé, les traits plus sévères. Son regard surtout… plus calme en surface, plus dangereux dessous.

Le garçon qu’elle avait connu avait disparu.

L’homme devant elle imposait le silence à tout un couloir sans dire un mot.

Les aides baissèrent les yeux et s’éloignèrent aussitôt.

Léna resta seule face à lui.

— On m’avait dit que tu savais parler, lança-t-elle.

— On m’avait dit que tu savais prévenir avant de disparaître cinq ans.

Toujours aussi direct.

Elle s’approcha lentement.

— J’étais occupée.

— À quoi ?

— À devenir meilleure que toi dans quelque chose.

Un éclat passa dans ses yeux, fugace.

— Impossible. Tu n’as jamais su obéir.

— Et toi tu n’as jamais su sourire.

Le silence retomba entre eux, dense.

Elle sentit alors la vérité sous leurs piques faciles : ni l’un ni l’autre n’étaient préparés à cette conversation.

Darian se redressa.

— Les cas de fièvre noire augmentent près du nord. Si tu as une idée utile, donne-la à Varek.

— “Bonjour Léna, tu m’as manqué” aurait aussi été acceptable.

Sa mâchoire se contracta.

— Ne joue pas avec ça.

La légèreté quitta son visage.

— Je ne joue pas.

Pendant une seconde, quelque chose vacilla entre eux. Un souvenir vivant, dangereux.

Puis il recula d’un pas.

— Reste loin des remparts nord. Nous enquêtons sur des disparitions.

— Tu me donnes des ordres maintenant ?

— Je t’évite des ennuis.

— Depuis trois jours, tu m’évites surtout moi.

Il la fixa si intensément qu’elle en oublia presque de respirer.

— Si je t’évitais vraiment, dit-il enfin, nous n’aurions pas cette conversation.

Puis il tourna les talons et partit.

Léna resta immobile, furieuse de sentir son cœur battre aussi fort.

Insupportable homme.

Le soir tomba tôt sur Sis.

La ville s’illumina de torches et de lanternes suspendues. Depuis sa fenêtre, Léna voyait les patrouilles circuler sur les murailles.

Elle n’avait presque pas mangé.

La fièvre noire la préoccupait. Les symptômes n’étaient pas naturels. Et il y avait autre chose… quelque chose qu’elle n’osait pas nommer.

Depuis son arrivée, son corps réagissait étrangement.

Des montées de chaleur soudaines. Une hypersensibilité aux odeurs. Des frissons sans cause. Des rêves où elle courait à travers une forêt inconnue.

Et cette sensation derrière le bas du dos.

Comme une tension cachée sous la peau.

Elle posa ses notes et se leva brusquement.

Assez.

Elle avait affronté des champs de bataille, des pestes, des chirurgies impossibles. Elle n’allait pas se laisser intimider par quelques symptômes absurdes.

Elle ferma la porte à clé.

Retira sa veste.

Puis passa la main derrière elle.

Rien.

Elle souffla, presque honteuse de sa propre imagination.

Puis la douleur la frappa.

Violente.

Elle plia en deux avec un cri étouffé, s’agrippant au bord du lit. Une chaleur brûlante traversa sa colonne vertébrale jusqu’au bassin.

— Non… non…

Sa respiration se brisa.

Sous sa peau, quelque chose bougeait.

Vivait.

Elle tomba à genoux.

Ses doigts tremblants cherchèrent derrière elle.

Touchèrent une matière douce.

Dense.

Impossible.

Léna tourna la tête.

Et vit, sortant de sa robe froissée, une longue queue rousse aux reflets cuivrés.

Elle resta figée.

Le monde entier sembla suspendu.

— …Quoi ?

La queue remua légèrement.

Léna poussa un hurlement étranglé.

Au même instant, on frappa violemment à la porte.

— Léna !

La voix de Darian.

— Ouvre !

Elle regarda la porte. Puis la queue. Puis la porte.

— Va-t’en !

— J’ai entendu ton cri.

— Je vais très bien !

— Tu mens mal.

La poignée bougea.

— N’entre surtout pas !

Silence de l’autre côté.

Puis, d’une voix plus basse :

— Léna… qu’est-ce qui se passe ?

Elle fixa encore la queue qui frémissait derrière elle.

Et pour la première fois depuis longtemps, la brillante médecin n’avait absolument aucune réponse.