le commencement
15h27 – Albert était là, immobile, comme si un crime venait d’être commis sous ses yeux.
Le crime : un déménagement.
15h30 – Il fixait sa chambre vide, les paupières lourdes, comme si cligner des yeux aurait pu tout faire réapparaître. Les murs pâles, autrefois couverts d’affiches et de dessins punaisés, étaient maintenant nus, lisses, aseptisés. Sa mère avait même gratté les traces de ruban adhésif. Pour rendre la pièce plus propre.
15h35 – Tout était froid. Les murs, d’un bleu pâle presque gris sous la lumière terne de l’après-midi, semblaient s’éloigner, agrandissant l’espace, le rendant plus vide. Trop vide. Comme si on avait effacé les dernières preuves qu’il avait existé ici.
15h40 – La lumière extérieure filtrait faiblement à travers la fenêtre poussiéreuse. Le vent soufflait dehors, faisant grincer les branches de l’arbre devant la maison. Même ce bruit semblait porteur d’une mélancolie nouvelle.
Albert resta immobile.
15h45 – Il aurait voulu ressentir de la colère. Hurler. Refuser de partir. Mais quelque chose en lui s’était refermé depuis l’annonce du déménagement, quelques semaines plus tôt. Une fatigue étrange, une lourdeur constante, comme si ses émotions étaient devenues trop lourdes à porter.
15h50 – La voix de sa mère monta du rez-de-chaussée, brusque, impatiente.
— Albert ! Dépêche-toi un peu !
Il ne répondit pas. Son regard restait accroché au coin vide où son lit se trouvait encore la veille.
15h55 – C’était étrange comme une pièce pouvait changer aussi vite. Hier encore, cette chambre était vivante. Aujourd’hui, elle avait des allures de tombeau.
16h00 – Sa mère cria de nouveau, plus fort cette fois.
— Albert, viens vite ! Nous devons partir avant que la pluie commence !
Toujours aucun mot. Pourtant, il entendait l’agitation dans le reste de la maison : des boîtes qu’on déplaçait, des portes qui claquaient, les pas rapides d’Emma, sa petite sœur, qui courait partout, excitée.
16h05 – Emma vivait ce déménagement comme une aventure. Elle parlait sans cesse de la nouvelle ville, de la nouvelle école, des nouveaux amis qu’elle allait se faire.
Albert aurait aimé ressentir la même chose.
Mais lui ne voyait que ce qu’il perdait.
16h10 – Quatorze ans. Quatorze ans, et il devait tout recommencer dans une ville inconnue, en plein milieu de l’année scolaire. Rien que d’y penser, son estomac se nouait.
16h15 – Une nouvelle école. De nouveaux regards. De nouvelles personnes. Des couloirs remplis d’inconnus. Et Albert détestait les inconnus.
16h20 – Il détourna enfin les yeux vers son dernier sac, posé au sol. Le vieux sac bleu marin, craquelé, avec sa fermeture éclair qui coinçait et sa bretelle droite déchirée. Il l’avait depuis des années, et malgré ses défauts, il refusait de s’en séparer.
16h25 – À l’intérieur : quelques vêtements, une couverture, un matelas gonflable roulé maladroitement. Toute sa vie semblait tenir là-dedans.
Albert s’accroupit lentement pour le ramasser. Ses doigts serrèrent la poignée, comme s’il s’agrippait à un dernier lien avec ce qu’il abandonnait.
16h30 – Il regarda une dernière fois la chambre. Le silence lui faisait mal.
16h35 – Des souvenirs lui revenaient en désordre : les soirées passées près de la fenêtre à regarder la pluie, les nuits à jouer sur son téléphone sous les couvertures, les rares moments où il riait encore avec Emma, avant que tout ne devienne compliqué.
Tout semblait déjà loin.
16h40 – Comme si cette chambre appartenait à une autre époque.
16h45 – Albert s’approcha de la porte. Il posa sa main sur le cadre, comme pour s’imprégner une dernière fois de ce lieu. Puis il referma doucement la porte derrière lui.
16h47 – Le clic sec du verrou résonna dans le couloir vide. Et pendant une seconde, il eut l’impression de fermer bien plus qu’une porte.
16h50 – Il descendit lentement les quinze marches. Chaque marche grinçait sous ses pieds, comme si la maison elle-même protestait contre son départ.
16h55 – En bas, il s’arrêta au milieu du salon. La maison ne ressemblait déjà plus à une maison.
17h00 – Les meubles avaient presque tous disparu. Des cartons étaient empilés contre les murs. Certaines étagères étaient vides, comme des orbites sans yeux.
Même l’air semblait différent. Comme si la maison était en train d’oublier ceux qui y avaient vécu.
17h05 – Marguerite se tenait près de l’entrée, son téléphone coincé entre l’épaule et l’oreille.
— Oui, oui… on sera partis bientôt… Non, les dernières boîtes sont déjà dans la voiture…
17h10 – Elle leva les yeux vers Albert. Son visage était épuisé. Des cernes assombrissaient ses yeux, et ses cheveux, attachés à la hâte, trahissaient un manque de temps pour elle-même.
Albert remarqua quelque chose qu’il voyait de plus en plus souvent chez elle ces derniers temps : de l’inquiétude. Même quand elle souriait, cette ombre restait là, tenace.
17h15 – Emma traversa le salon en courant, comme une tornade.
— Albert ! Tu crois qu’il y aura une piscine près de la nouvelle maison ?
Il haussa légèrement les épaules.
— Peut-être.
17h20 – Emma fit une grimace.
— T’es jamais content…
Marguerite lança un regard fatigué à sa fille.
— Emma, ça suffit.
Le silence retomba.
17h25 – Albert regarda une dernière fois autour de lui. La télévision débranchée. Le vieux canapé, bientôt disparu. Les rideaux qui frémissaient sous le vent.
17h30 – Sa gorge se serra. Même les mauvais souvenirs lui semblaient précieux, maintenant.
17h35 – Marguerite prit ses clés.
— Bon… on y va.
Ces mots résonnèrent dans la tête d’Albert comme un glas. On y va. C’était réel, maintenant. Plus de retour en arrière possible.
17h40 – Sa mère ouvrit la porte d’entrée. L’air froid entra dans la maison. Le ciel était presque noir, chargé de nuages. Une odeur de pluie flottait déjà.
17h45 – Albert resta immobile sur le seuil, les pieds comme ancrés au sol.
Marguerite posa doucement une main sur son épaule.
— Ça va aller, mon grand.
17h50 – Cette phrase lui fit mal. Parce qu’il savait qu’elle était sincère. Mais il n’y croyait pas.
17h55 – Il sortit enfin, son sac à la main. Le vent était mordant. Les arbres se balançaient sous les rafales. La rue, d’ordinaire bruyante, semblait étrangement silencieuse.
18h00 – Certaines maisons voisines avaient les rideaux entrouverts. Des silhouettes observaient discrètement leur départ. Albert détourna les yeux. Il détestait qu’on le regarde.
18h05 – La voiture familiale était garée devant, remplie à ras bord de cartons et de sacs. Emma avait déjà grimpé à l’arrière, surexcitée.
— Je veux la place près de la fenêtre !
18h10 – Albert resta quelques secondes sur le trottoir, les yeux rivés sur la maison. C’était étrange. Pendant des années, il avait parfois rêvé de partir. De changer de vie. Mais maintenant que le moment était venu…
18h15 – … il n’avait qu’une envie : rester.
18h20 – Une goutte de pluie tomba sur sa joue. Puis une autre. Le ciel cédait.
18h25 – Marguerite ouvrit le coffre une dernière fois avant de se tourner vers lui.
— Tu viens ?
Sa voix était plus fragile que d’habitude.
Albert hocha lentement la tête avant de monter dans la voiture.
18h30 – L’intérieur était étouffant, envahi par les boîtes. Emma parlait déjà de tout ce qu’elle voulait découvrir dans la nouvelle ville, mais Albert n’écoutait pas.
18h35 – Sa mère démarra le moteur. Le bruit résonna dans le silence de la rue.
18h40 – La voiture s’ébranla lentement. Albert fixait la maison par la vitre arrière.
18h45 – Chaque seconde la rendait plus petite. Plus lointaine. Plus irréelle.
18h50 – Jusqu’à ce qu’elle disparaisse au tournant de la rue.
18h55 – Albert sentit alors quelque chose se briser en lui, doucement, comme une vitre sous la pression.
Il détourna les yeux vers la fenêtre. La pluie tombait à verse, maintenant.
19h00 – Et pour la première fois depuis longtemps… Albert eut peur.
Peur de ce qui l’attendait. Peur de devoir tout recommencer.
Mais surtout… Peur que cette nouvelle vie soit encore pire que l’ancienne.