Chapitre 1
Omniscient
Trois mots. Projet Zénith validé. Et quelque chose clochait. Elle fixa l’écran. Le pouce suspendu au-dessus du téléphone. Comme si le verrouiller pouvait annuler ce qui venait de se produire. Un froid net lui remonta le long de la colonne vertébrale. Une impression de déséquilibre. Comme une structure parfaite… sur le point de céder.
Océane ajusta ses lunettes de soleil sur le pont de son nez, sentant la chaleur déjà lourde de neuf heures du matin caresser ses épaules. On pouvait construire pour se protéger… ou pour s’exposer. Elle avait choisi de se protéger.
Elle descendit les marches de son immeuble de Silver Lake. Son pied droit évita la fissure du béton. Toujours. Elle n’avait pas regardé l’heure. Elle n’en avait pas besoin. Le métro l’avala. L’odeur de café brûlé et de sueur lui souleva le cœur. L’anonymat. Enfin. Personne ne pouvait l’atteindre. Une goutte de condensation tomba du plafond du wagon et s’écrasa sur son poignet, froide et insistante comme une intrusion.
Le café Intelligentsia était sa première barrière contre le chaos.
— Americano. Noir. Deux glaçons.
Sa voix était calme, dépourvue de toute fioriture émotionnelle. Elle rangea son téléphone sans regarder l’écran. Elle effaça les appels de sa tante. Une seconde de trop. Puis vérifia un compte. Capucine — École. Solde insuffisant. Elle ne bougea pas. Elle verrouilla l’écran. Le reste pouvait s’effondrer plus tard.
Elle reprit sa marche vers l’Arts District. Ce quartier était son terrain de jeu favori : un mélange fascinant de vieux entrepôts de briques rouges et de lofts ultra-modernes aux lignes minimalistes. Pour les autres, c’était un quartier branché. Pour Océane, une structure.
En franchissant la porte monumentale en verre de l’agence Build & Beyond, l’odeur familière du papier de qualité et du bois de cèdre l’enveloppa. À peine avait-elle posé son sac sur son bureau scandinave que la réalité de l’open-space la rattrapa.
— Tu as encore battu le soleil, Océane ?
Elle ne leva pas les yeux. La voix de Nick trancha dans le silence comme une lumière trop vive.
— Le soleil est prévisible. Pas les gens.
Nick s’approcha, un mug à la main, s’appuyant sur le rebord de son bureau avec une décontraction qui l’agaçait autant qu’elle la fascinait. Il portait une chemise en lin froissée et ce sourire permanent de celui qui n’a jamais eu à tout reconstruire.
— Relax, Océ. Le client veut plus d’ouvertures.
— Plus d’ouvertures, c’est plus d’exposition.
— Il veut voir l’océan.
— Alors qu’il sorte.
Nick la regarda longuement et posa trois doigts sur son épaule. Elle ne recula pas. Mais ses omoplates se soulevèrent.
— Tu devrais venir dimanche.
Sa poitrine se contracta. Sortir, rire, se détendre… Elle n’avait plus appris.
Et elle n’avait pas de place pour ça. Elle avait Capucine. Elle avait son travail. C’était suffisant.
— Non. J’ai promis à Capucine de l’aider pour son projet de design, mentit-elle. Elle veut postuler pour un stage d’été. Une autre fois, Nick.
— Tu dis ça chaque semaine, Océane. Ta sœur a quatorze ans, elle a besoin d’une sœur, pas d’un deuxième professeur. Je suis sûr qu’elle aimerait sortir un peu de Silver Lake elle aussi.
— C’est mon organisation, Nick. Pas la tienne. Glendale maintenant ?
Elle se replongea dans ses fichiers avec une vigueur qui signifiait la fin de la discussion. Elle ouvrit son agenda. Samedi 10h — ‘Brunch Nick’. Elle traça une ligne rouge. À côté, elle écrivit : ‘0,3% retard projet Glendale’. Elle referma. Le brunch n’était plus qu’une variable éliminée. Sur son écran, les lignes vertes et blanches du logiciel formaient une grille sécurisante. Elle aimait ce travail technique, où chaque millimètre comptait. Dans ce monde numérique, les erreurs étaient signalées en rouge avant même de causer des dégâts. La vie réelle n’avait pas cette courtoisie.
Océane passa le reste de la matinée à s’enclaver dans ses chiffres. Elle vérifia trois fois les calculs de résistance au vent pour un projet de tour à Downtown. Elle ajusta l’inclinaison d’une rampe d’accès. Pour elle, le silence n’était pas un ennemi, c’était une armure. Elle avait passé la dernière décennie à s’assurer qu’aucun sentiment ne vienne oxyder ses fondations.
À midi, elle refusa l’invitation de Nick pour aller manger des tacos au coin de la rue. Elle préféra rester à son bureau, grignotant une barre de céréales en observant les passants à travers la baie vitrée de l’agence. Ils avaient l’air légers. Elle ne comprenait pas comment ils faisaient. Comment on pouvait vivre sans anticiper la chute. Sans prévoir l’effondrement. Un départ, une trahison, une perte, et la structure s’effondrait. Elle, elle le savait.
Métro, café, bureau, métro, Capucine. C’était un cercle fermé. Pour elle, les liens étaient des attaches dangereuses. Même avec Nick, elle gardait une distance de sécurité. Elle appréciait son talent, elle respectait sa loyauté de binôme, mais elle ne le laissait jamais voir l’envers du décor. Elle ne lui parlait jamais de New York. Elle ne lui parlait jamais de la douleur de l’adolescence.
L’après-midi fut consacré à une réunion tendue avec un promoteur immobilier. Océane y brilla par sa froideur et son efficacité. Elle pointait chaque faille dans le budget, chaque risque structurel. Elle n’était pas là pour se faire aimer, elle était là pour que le projet soit parfait. Quand la réunion se termina, elle sentit une fatigue immense l’envahir, mais elle la refoula. Elle ignorait la fatigue.
Elle retourna à son poste et trouva un petit post-it jaune collé sur son écran. L’écriture de Nick était désordonnée, presque illisible.
« N’oublie pas de respirer, Océ. À demain. »
Elle froissa le papier et le jeta à la corbeille. Nick voyait trop de choses. C’était dangereux.
Le téléphone sur son bureau vibra. Un message de Capucine.
« Hey ! J’ai fini mes devoirs. On mange quoi ce soir ? Et ne me dis pas de la salade, j’ai besoin de réconfort après mon contrôle de maths. »
Océane sentit un léger sourire, presque imperceptible, étirer ses lèvres. Elle touchait du bout des doigts le porte-clé que sa sœur avait fabriqué à quatre ans, juste après leur déménagement. Elle l’avait gardé sur elle pendant tout ce temps. Capucine était la raison pour laquelle Océane s’était battue pour devenir cette femme de fer. Elle voulait que sa sœur grandisse dans une maison solide, sans jamais manquer de rien, sans jamais subir la pitié des autres.
Elle rangea ses affaires avec soin. Chaque stylo à sa place. Elle éteignit son ordinateur, vérifiant que tout était bien sauvegardé. Elle aimait l’idée que tout était en ordre.
À dix-huit heures, elle quitta l’agence. La lumière de Los Angeles commençait à décliner, devenant orangée et douce, nappant les rues de l’Arts District. Elle marcha vers le métro, son sac sur l’épaule, son pas assuré. Elle se fondit à nouveau dans la foule souterraine.
Dans la rame du retour, elle ferma les yeux. Elle pensait être à l’abri. Elle se trompait. Un frisson lui traversa la nuque. Léger. Précis. Comme un avertissement. L’ordre tenait. Mais quelque chose venait de revenir. Et cette fois, la faille avait un nom.