Chapitre 1
Avril
L’amour est une arnaque et on continue de nous raconter le contraire. Je joue avec mon stylo pendant que je réfléchis à cette vie que je mène, cherchant quel sens je veux lui donner, mais elle n’en a pas. Je soupire. J’approche de mes trente ans et, finalement, qu’est-ce que j’ai accompli ? Que sont devenus mes rêves ?
Je vois passer certains de mes collègues devant ma porte ; il faut que je me remette au travail. Ma cliente arrive dans une demi-heure et je n’ai pas vraiment avancé. Je range mon stylo dans le pot à crayons licorne que mes collègues m’ont offert l’année dernière pour mon anniversaire. Mon téléphone vibre et la colère monte rapidement. Je le déverrouille.
Tom : Pourquoi tu réagis comme ça ? T’abuses franchement.
Bah voyons.
C’est toujours le même scénario : le mec m’invite à dîner, il est sympa, on rigole bien, puis il finit par tenter de me mettre dans son lit. Sauf que je suis du genre à prendre mon temps, étant donné que sur mon profil Tinder, il est bien inscrit que je recherche du sérieux. Mais je n’arrive à rencontrer que des tocards en manque de sexe. Ou bien des bigleux qui ne savent pas lire ?
Et ce mec est le quatrième à faire comme si c’était moi le problème. Il a essayé de m’embrasser, pour finir par insister pour monter dans mon appartement. J’ai refusé plusieurs fois et il a pris la mouche. Le dernier avant celui-ci m’a carrément lâchée en plein milieu du repas lorsqu’il m’a clairement dit qu’il comptait m’emmener au septième ciel. J’ai réussi à me retenir de rire tellement c’était gênant, et j’ai répondu avec tout mon calme légendaire que j’allais surtout rester avec mon chat. Forcément, vous connaissez la suite : il est devenu rouge et m’a traitée de tocarde avant de se barrer.
Je grogne de frustration en revenant vers ce Tom et le bloque après lui avoir envoyé plusieurs emojis de doigts d’honneur. Ma meilleure amie Tessa a trouvé son mari sur un site de rencontre, et une amie a eu la même chance, ainsi que je ne sais combien de femmes selon les magazines. Il va falloir me donner l’astuce, ou bien je n’attire que des connards ? Je fixe mon ordinateur et mon regard se pose sur l’heure.
— Et merde !
Je me lève pour aller chercher les documents que j’ai imprimés afin de les rassembler sur mon bureau et pars me faire un chocolat chaud pour me détendre. Je ne peux pas compter sur le café, je déteste ça ! Et pourtant, j’envie ceux qui arrivent à boire ça, j’aurais besoin d’un coup de boost de temps en temps.
— Livy ! Tu vas à la machine à café ? me demande ma collègue.
— Ouais, code rose.
— J’arrive !
Ma collègue Diana me suit jusqu’à la machine. Ouais, ses parents sont fans de la royauté. La pauvre a le droit à chaque fois à des regards compatissants ou, au contraire, à de longues conversations sur l’histoire de ce prénom. Alors elle endure à chaque fois. Je suis admirative de sa patience car je ne pense pas que j’en aurais eu autant. Je fais couler mon chocolat, l’odeur se diffuse dans la pièce. Diana sort une tasse pour son café avant de venir à côté de moi.
— C’est celui d’hier soir ?
— Ouais, quel connard ! je fulmine.
— Il a fait quoi celui-là ?
— La même rengaine, je soupire.
— Aucun doute, je l’avais vu direct avec sa photo de Don Juan !
Je ne suis pas en recherche imminente et désespérée de trouver quelqu’un, mais je dois avouer que je me sens seule. Être en couple commence à me travailler et peut-être que le fait de fêter bientôt mes trente ans y est pour beaucoup. Je vis seule avec mon chat roux et ce n’est pas vraiment la vie que j’avais décidé de mener. Je me voyais avec un homme et un enfant, voire deux ! On serait heureux, on aurait voyagé... mais c’était sans compter que je ne tombe que sur des mecs qui ne cherchent que du sexe ou alors qui sont complètement ennuyeux. Je ne suis pourtant pas difficile.
— Je vais supprimer l’application, j’en ai marre !
— Faudrait que je demande à mon frère s’il n’a pas des copains célibataires.
— Non, laisse tomber, ça viendra quand ça viendra. Je dois me faire une raison, je soupire à nouveau.
— Livy, tu es belle, tu es intelligente et je ne veux pas que tu penses que tu n’es pas assez bien, me console mon amie. Mais ne les laisse pas penser que c’est toi le problème !
— Merci, je pense que le monde est devenu trop hostile, c’est tout, fais-je d’un air faussement dramatique.
On se sourit, amusées. On boit quelques gorgées en silence, profitant de ce calme qui fait du bien. Je surveille tout de même l’heure, mon rendez-vous est proche.
— Tu viendras demain à la fête de départ à la retraite d’Amanda ?
— Je serai là, je suis tellement triste qu’elle s’en aille, je fais la moue.
— Moi aussi, surtout qu’apparemment c’est un gars qui va la remplacer, il se fait muter.
— Avec la chance que j’ai, ce sera un connard.
— Ne sois pas négative.
Amanda part à la retraite. C’était ma collègue avec qui je faisais équipe. Elle est adorable, efficace et toujours à se préoccuper des autres. Une mère de famille incroyable, j’adorais entendre ses histoires. Elle me montrait des photos de ses enfants, je les ai vus grandir. Elle me parlait de ses voyages avec son mari qui est adorable, soit dit en passant. Cela nous arrivait d’aller boire un verre ensemble, ou bien de dîner chez eux. Mais elle nous quitte et, forcément, quelqu’un doit la remplacer. Je ne sais pas encore qui, à part le fait que ce sera un homme. Tessa et Diana ont essayé de négocier pour en savoir plus, mais la direction n’a pas voulu. Quelle bande de cons, eux aussi ! Comme si c’était un secret d’État, ou qu’on allait recevoir une célébrité ! Je pose ma tasse dans le lave-vaisselle et me dépêche de retourner à mon bureau où ma cliente arrive dans à peine cinq minutes.
***
Après ce rendez-vous, je suis libre en cette fin d’après-midi pluvieuse. Je fais un rapide débriefing à Amanda qui prend des notes. Je peux sentir une drôle d’émotion à lui faire mon dernier compte-rendu, en voyant les cartons à côté de son bureau.
— Tu aurais des informations sur ton futur remplaçant ? je demande, un peu gênée.
— Je ne sais pas ma belle, désolée. Tout ce que je sais, c’est que c’est un homme qui se fait muter. Il travaillait en France, je crois, me répond la future retraitée d’un doux sourire.
— En France ? Eh bien...
— Comme tu dis, mais à ce que j’ai compris, ce sera un très bon élément. Je pense que vous ferez du bon travail.
Elle me sourit. Je la remercie et repars bredouille. Je prends mes affaires, range mon bureau et rentre chez moi. Je le saurai bien assez vite. Je pense que samedi il prendra son poste, à moins que ce ne soit que lundi ? Je déteste ce genre de suspense. En arrivant à la maison, je caresse la tête d’Oliver qui se frotte à mes jambes affectueusement.
— T’es le seul homme sur lequel je peux compter.
Il miaule pour seule réponse, mais ça me convient. Pas de dispute, pas de négociation. C’est plus simple. Je checke les réseaux sociaux, Instagram particulièrement, et je vois que mes parents s’éclatent au Portugal. Je souris, ils sont si heureux tous les deux. Ce sont mes modèles, ils sont si complémentaires, je les envie. Ils se sont rencontrés par hasard lors d’un voyage ; ma mère avait toujours voulu découvrir les pays hispaniques, alors elle y est allée avec des amis. Hasard de dingue, mon père était en vacances avec ses parents, ils avaient la vingtaine passée. Ils étaient dans le même camp de vacances et se sont donc croisés régulièrement jusqu’à s’échanger leurs numéros et se rendre compte qu’ils habitaient la même région. Leur histoire, je la trouve magnifique. Ils sont si beaux ensemble, équilibrés, se respectant.
Après avoir mangé et pris une douche, je me plonge dans un bon livre avant d’aller me coucher. Ça m’aide à m’évader, à me couper du monde et à vivre des aventures que je ne pourrais pas connaître dans la vraie vie.
***
Pour le dernier jour d’Amanda, j’ai enfilé ma robe portefeuille terracotta avec une fente au niveau de la cuisse ; elle m’a toujours dit que c’était sa robe préférée dans mon dressing. Étant friande de lingerie, mon péché mignon, j’ai opté pour mon body en dentelle noire qui me fait un décolleté pigeonnant. J’enfile mes bas et les accroche au porte-jarretelles. Personne ne sait ce qui se cache sous cette robe, mais moi je le sais et j’adore ça ! Je ne suis pas quelqu’un qui porte de la lingerie pour être provocante. Même si je suis toujours en lingerie sexy en dehors de mes règles, cela ne se voit quasiment jamais. J’aime la beauté de la lingerie et cela reste mon plaisir personnel. Lorsque j’étais jeune, j’admirais les revues de Victoria’s Secret, les vitrines des marques remplies de dentelle et de couleurs glamour. Mais je n’osais jamais, jusqu’à me dire que je n’avais qu’une vie. J’enfile mes escarpins noirs, un peu de mascara pour faire ressortir mes yeux bleus et un rouge à lèvres rose. Je suis prête à partir. Mon travail me permet de m’habiller avec un peu d’élégance, nous devons représenter l’entreprise. Je laisse mes longs cheveux blonds retomber jusqu’en bas de mon dos ; j’adore mes ondulations.
La journée se passe de façon classique, même si je garde une pensée pour ma collègue qui fait son dernier jour. À chaque fois, je me dis : « c’est notre dernier chocolat ensemble », « notre dernier dossier », « notre dernière réunion ». Et nous voilà en fin de journée, dans la grande salle de réunion, à boire et à manger en compagnie de nos collègues et de quelques supérieurs.
— Tu te rends compte, vingt ans qu’elle est dans les murs, me chuchote Tessa.
— Ouais, elle était incroyable.
— Eh les filles, matez Josh, là-bas.
Je tourne mon regard vers le brun, qui vient de faire une dinguerie et a craqué son chino. Il se marre et agite son fessier troué avec ses potes à côté de lui. Je lève les yeux au ciel. J’ai l’impression d’être de plus en plus aigrie en ce moment. Ou bien j’ai l’impression d’être entourée de mecs immatures.
— Ma petite Livy, commence Amanda en s’approchant de moi. C’est officiel, demain ton nouveau coéquipier arrive. J’ai débarrassé mon bureau, mais tu pourras lui montrer. Tout est classé dans les classeurs et les cahiers, il n’a plus qu’à reprendre là où je me suis arrêtée.
— Je te remercie, tu vas me manquer.
— Oh, toi aussi ma petite gazelle. J’ai vécu de belles années et même si je sais que ça va me manquer, je vais pouvoir profiter de mes enfants et mes petits-enfants.
— J’en suis sûre, ils sauront te distraire avec leurs aventures.
— Oh, je n’en doute pas ! Ils ont le don pour cela, rit-elle.
Je retiens une larme, elle m’enlace et je la serre fort. Amanda a décidé d’arrêter de travailler en présentiel, mais a trouvé une boîte qui ne pratique que le télétravail pour être plus disponible. Elle m’a expliqué qu’elle pourrait gérer son emploi du temps comme elle le souhaite. Ça m’aurait presque donné envie de postuler, mais si je faisais ça, je ne sortirais plus de chez moi. Je la laisse retourner à la fête, jetant un œil par la fenêtre. Le soleil se couche, les couleurs sur la ville sont magnifiques. Un mélange d’orange et de rose.
— Livy, ça va ? me demande Tessa.
— Ça va, c’est demain que je vais être moins bien.
— Ça va aller. Et puis, on sera là avec Diana.
— Au fait, tu as prévu quelque chose pour tes 30 ans ? demande Tessa en remuant les sourcils.
— Non, ne me parle pas de ça, pitié...
— Tu sais, je ne l’ai pas si mal vécu, moi. Au final, ce n’est qu’un chiffre.
— Mais toi tu as un petit ami adorable, un enfant de deux ans et, en plus, tu as vécu plein de choses, je soupire.
— Tu peux toujours en vivre, des aventures, Liv’. Ton anniversaire est dans trois mois, alors disons que l’on pourrait faire des activités que tu n’as encore jamais faites ?
— C’est vrai ? Tu penses ?
— Mais oui ! Fais ta liste de choses que tu veux faire et on verra ce qu’on peut organiser, répond Tessa avec douceur.
— Ça va être trop bien ! lance Diana, tout excitée.
Tessa a raison, il n’est pas trop tard pour vivre des aventures. En rentrant, je me suis lancée dans l’écriture d’une liste de choses que j’adorerais faire. Je ne sais pas si tout sera possible, mais ça me redonne le sourire. Je m’endors avec des rêves plein la tête, et j’en oublie que demain, je rencontre mon nouveau coéquipier. Que tout va basculer et que mon quotidien risque d’être complètement chamboulé.
Pourtant, ce matin, je suis sereine et prête à l’heure. En ce nouveau jour, j’enfile ma jupe crayon blanche avec mon chemisier préféré, bleu avec des fleurs. Des cuissardes crème et mon blazer gris perle. Je file au travail, je passe les portes avec le sourire, salue tout le monde et saute dans l’ascenseur. Le soleil brille et je veux croire que cette journée sera réussie. Ce soir, je suis en week-end !
Arrivée à mon étage, je salue Jamy à la compta, Tessa, puis Diana. Mais en me rapprochant, je me rends compte que quelque chose cloche. Tessa me regarde d’un air inquiet et Diana fait les gros yeux. Mon téléphone vibre plusieurs fois dans ma poche, mais c’est trop tard. C’était sûrement une alerte de mes amies pour me prévenir. Un code rouge. Mais je crois qu’il aurait fallu des signaux de fumée pour que je comprenne que j’allais dans une direction dangereuse.
— Ah, bonjour Livy ! Je vous présente votre équipier à partir d’aujourd’hui, me salue Jack, mon supérieur.
— Bonjour... Je vous remercie... fais-je d’une voix chevrotante.
Je tente de garder un visage impassible pour que personne ne remarque que je suis complètement choquée. C’est bien un homme qui prendera la suite d’Amanda, mais il n’est pas français. Il est anglais, et c’est mon béguin de quand j’étais gamine. Un amour de jeunesse que je pensais oublié... sauf que lorsque je croise son regard, mon cœur se met à battre furieusement dans ma poitrine, mes joues se colorent et je ne sais plus ni ce que je dois dire, ni quoi faire.
— Enchanté Mlle Jones. Je m’appelle Tyler Williams, se présente-t-il en me tendant la main.
Je pose mes yeux sur sa main, déglutis et me force à la prendre. Elle est grande et chaude. Le duvet de ma nuque se hérisse et je le sais immédiatement. Je suis foutue.
Un silence anormal règne dans la pièce alors que, d’habitude, c’est plutôt bruyant. Une fois que nos mains se décrochent et que mon supérieur nous laisse en nous disant qu’il est sûr que nous allons faire une équipe de choc, l’ambiance redevient normale. Et comme si quelqu’un avait brisé le charme, Tyler me toise et tourne les talons pour aller s’asseoir à son bureau. Et moi, je ne suis plus qu’une pauvre fille qui ne sait plus où se mettre. En fait si : je fais demi-tour. J’ai conscience d’avoir l’air d’une fille qui fuit, mais là, c’est un code rouge. Tessa et Diana me voient arriver et, d’un regard, on se comprend.








