Chapitre 1 — Un village sous chaînes
Le jour se levait à peine sur les terres sèches de Valdorne lorsque Mona ouvrit les yeux.
Pendant quelques secondes, elle ne bougea pas.
Elle resta allongée sur sa paillasse, les paupières entrouvertes, à écouter le silence fragile de la maison. Un silence de pauvres. Un silence où chaque souffle comptait, où chaque craquement du bois semblait rappeler que les murs tenaient encore debout par miracle.
À vingt-cinq ans, Mona connaissait trop bien ce moment suspendu entre le sommeil et la réalité. Ce court instant où le monde n’avait pas encore repris ses droits. Où la faim, la fatigue et les inquiétudes restaient encore à distance.
Puis la réalité revenait toujours.
Une lueur pâle traversait les fentes des volets, glissant sur le sol de terre battue comme une poussière d’argent. La nuit avait laissé son froid dans la pièce. Il s’accrochait aux couvertures, aux vêtements suspendus près de la porte, aux doigts de Mona lorsqu’elle les sortit lentement de sous le tissu rêche.
Dans le coin opposé, Sarah et Lina dormaient encore.
Sarah avait le visage enfoui contre l’épaule de Lina. Lina, elle, gardait les mains serrées contre sa poitrine, comme si elle protégeait un trésor invisible. Elles partageaient une couverture trop fine pour deux corps, mais elles ne se plaignaient jamais. Mona les observa avec tendresse.
Elles étaient encore jeunes.
Trop jeunes pour comprendre vraiment ce que signifiait avoir faim avant même que le jour commence.
Trop jeunes pour savoir pourquoi leur mère coupait parfois une tranche de pain en trois en prétendant ne pas avoir faim.
Trop jeunes pour voir les dettes dans les yeux de leur père.
Mona, elle, voyait tout.
Elle se redressa doucement, passa une main dans ses longs cheveux bruns légèrement ondulés, puis repoussa la couverture. L’air froid mordit sa peau. Elle enfila sa robe simple, son châle usé, puis ses bottes fatiguées dont le cuir commençait à se fendre sur les côtés.
Le plancher grinça.
Elle s’arrêta aussitôt.
Sarah remua légèrement, mais ne se réveilla pas.
Mona retint son souffle, attendit, puis reprit sa marche avec précaution. Près du foyer, il ne restait que des cendres grises. Elle remua doucement les braises avec un morceau de bois, espérant y trouver encore un peu de chaleur.
Rien.
Elle soupira, mais sans bruit.
Sur la table basse, il restait un morceau de pain enveloppé dans un linge. Pas assez pour quatre. Encore moins pour cinq. Mona posa les yeux dessus, puis les détourna.
À vingt-cinq ans, elle avait appris une chose : manger n’était pas toujours une question de faim.
Au moment où elle atteignit la porte, une voix basse l’arrêta.
— Mona ?
Elle se retourna.
Sa mère, Amélie, était réveillée. Elle était assise sur sa couche, les cheveux défaits, le visage pâle sous la fatigue. Pourtant, même épuisée, elle gardait cette douceur dans le regard. Une douceur qui rendait Mona plus forte et plus triste à la fois.
— Je vais au puits, murmura Mona.
Amélie baissa les yeux vers le pain.
— Prends-en un morceau avant de sortir.
— Je n’ai pas faim.
Sa mère ne répondit pas tout de suite.
Elles se regardèrent.
Toutes les deux savaient que c’était faux.
— Mona…
— Donne-le aux petites quand elles se réveilleront.
Amélie serra les lèvres. Elle avait envie d’insister. Mona le voyait. Mais dans cette maison, l’amour devait souvent céder devant la nécessité.
Alors Amélie hocha simplement la tête.
— Ton père est déjà dehors.
— Je sais.
Mona posa la main sur la poignée.
— Fais attention au village aujourd’hui, ajouta sa mère.
Mona fronça légèrement les sourcils.
— Pourquoi ?
Amélie hésita.
— On dit que le maire va passer sur la place. Il réclame les taxes de fin de saison.
La main de Mona se crispa autour du bois.
— Mais les récoltes ont été mauvaises.
— Je sais.
— Tout le monde le sait.
— Lui aussi.
Ce fut pire.
Mona ne répondit rien. Elle ouvrit la porte et sortit.
L’air du matin la frappa aussitôt. Sec. Froid. Chargé d’une odeur de terre, de fumée et de poussière. Devant elle, Valdorne s’éveillait lentement sous une brume légère. Le village n’était pas grand. Quelques dizaines de maisons de pierre et de bois, serrées les unes contre les autres comme si elles craignaient de s’effondrer seules. Des chemins boueux quand il pleuvait, poussiéreux quand il faisait sec. Un vieux puits au centre. Une petite place où les marchands installaient leurs étals.
Et, au-dessus de tout cela, invisible mais présent, le poids du pouvoir.
Valdorne n’avait jamais été riche. Mais autrefois, d’après les anciens, les gens y riaient plus fort. Les portes restaient ouvertes. Les enfants couraient sans que les parents les rappellent toutes les deux minutes.
Puis le maire était arrivé.
Maître Orvan.
C’était ainsi qu’il aimait qu’on l’appelle.
Pas “monsieur le maire”.
Pas “seigneur”.
Maître.
Comme si tout le village lui appartenait.
Et, d’une certaine manière, c’était le cas.
Il possédait les greniers, contrôlait les taxes, décidait qui avait droit à vendre au marché, qui pouvait garder ses terres, qui recevait une punition, qui devait disparaître des regards pendant quelques jours. Il souriait rarement. Quand il souriait, c’était pire.
Mona prit deux seaux vides près de la porte et descendit le petit chemin vers le puits.
Déjà, plusieurs habitants attendaient. Des femmes aux mains rouges de froid. Des hommes courbés par le travail. Des enfants silencieux qui auraient dû jouer, mais qui apprenaient déjà à baisser les yeux.
Elias, son père, était là.
Grand, solide malgré la fatigue, les épaules larges sous une chemise rapiécée. Ses cheveux sombres étaient striés de gris, surtout près des tempes. Il tirait lentement la corde du puits, ses mains abîmées serrées autour du chanvre.
Lorsqu’il vit Mona, son regard dur s’adoucit.
— Tu es levée tôt.
— Pas autant que toi.
Il eut un faible sourire.
— Les champs ne se retournent pas seuls.
Mona posa ses seaux près de lui.
— Maman m’a dit qu’Orvan venait aujourd’hui.
Le sourire d’Elias disparut.
— Oui.
— On n’a presque rien récolté.
— Il ne vient pas pour comprendre. Il vient pour prendre.
Ces mots restèrent entre eux, lourds et amers.
Autour du puits, les conversations se faisaient à voix basse. Mona entendit des fragments.
— …il a déjà pris deux sacs chez les Brenn…
— …la veuve n’a plus rien…
— …son fils a parlé trop fort, paraît-il…
— …emmené derrière la halle…
Puis les voix s’éteignirent quand un garde passa non loin.
Même les murmures avaient peur.
Mona serra les dents.
Elle détestait cette peur. Elle la détestait plus que la faim. Plus que la fatigue. Plus que la poussière sous ses ongles.
La peur faisait plier les gens avant même qu’on les frappe.
Elle transforma son visage en masque calme et aida son père à remplir les seaux.
— Tu viens au champ après ? demanda Elias.
— Oui. Je passe d’abord par la place. Maman veut que je voie s’il reste des navets pas trop chers.
— Ne reste pas longtemps.
— Je sais.
Il posa une main sur son épaule.
— Mona.
Elle leva les yeux vers lui.
— Je suis sérieux. Ne reste pas longtemps.
Elle voulut répondre qu’elle savait se débrouiller. Qu’elle avait vingt-cinq ans, qu’elle n’était plus une enfant, qu’Orvan ne lui faisait pas peur.
Mais elle vit l’inquiétude dans les yeux de son père.
Alors elle hocha la tête.
— D’accord.
Elle prit un seau dans chaque main et remonta vers la maison. Ses bras tirèrent sous le poids de l’eau, mais elle continua sans ralentir. Depuis des années, elle portait plus lourd que ce qu’on attendait d’elle.
Quand elle revint, Sarah et Lina étaient réveillées.
Sarah était déjà en train de plier la couverture avec application, comme une adulte miniature. Lina, plus petite, frottait ses yeux encore gonflés de sommeil.
— Mona ! lança Lina en courant vers elle.
Mona posa les seaux juste à temps pour la recevoir dans ses bras.
— Doucement, petite tornade.
Lina rit contre elle.
Sarah s’approcha plus calmement.
— Tu vas au marché ?
— Oui.
— Tu peux regarder s’ils ont encore des pommes ridées ?
Mona sourit.
— Des pommes ridées ?
— Elles coûtent moins cher.
Ce détail lui serra le cœur.
Une enfant ne devrait pas savoir ça.
— Je regarderai.
Amélie posa le pain sur la table. Elle l’avait coupé en petits morceaux. Mona remarqua aussitôt qu’il y en avait un de trop.
— Maman.
— Mange, dit Amélie sans la regarder.
— Je t’ai dit que—
— Et moi, je te dis de manger.
Le ton était doux, mais ferme.
Mona prit le morceau. Petit. Sec. Presque dur.
Elle le mangea lentement.
Pas parce qu’elle avait faim.
Parce que sa mère avait besoin de croire qu’elle pouvait encore nourrir sa fille.
Un peu plus tard, Mona traversa la place du village.
Le soleil commençait à monter, dorant les toits abîmés et les murs poussiéreux. Les marchands disposaient leurs maigres marchandises : quelques légumes tordus, des bouts de tissu, du fromage dur, des herbes séchées. Rien ne semblait vraiment abondant.
Sauf les gardes.
Ils étaient partout.
Deux près de la halle. Un devant la maison du maire. Trois à l’entrée de la place. Leurs mains posées sur leurs armes, leurs regards lourds sur les habitants.
Mona avança entre les étals, le panier d’Amélie au bras.
— Mona, murmura une voix.
Elle se tourna.
C’était Neral, le vieux marchand de légumes. Il avait toujours eu de la bonté dans les yeux, même quand ses mains tremblaient de fatigue.
— Il me reste quelques navets, dit-il à voix basse. Pas très beaux.
— Combien ?
Il regarda autour de lui, puis glissa trois petits navets dans son panier.
— Prends-les.
— Je ne peux pas sans payer.
— Tu paieras une autre fois.
— Neral…
— Prends-les, enfant.
Mona resta immobile, partagée entre la gratitude et la honte.
Finalement, elle prit deux petites pièces de sa poche et les posa sur l’étal.
— Pas tout.
Neral soupira.
— Tu as le cœur trop droit pour ce village.
— C’est possible d’avoir le cœur trop droit ?
Il la regarda tristement.
— Ici, oui.
Avant qu’elle puisse répondre, un silence étrange s’abattit sur la place.
Pas un silence naturel.
Un silence forcé.
Les marchands cessèrent de parler. Les clients baissèrent les yeux. Même les enfants disparurent derrière les jupes de leurs mères.
Mona sentit son ventre se nouer.
Il arrivait.
Maître Orvan traversa la place comme un homme qui marche sur une terre conquise.
Il portait un long manteau sombre bordé de fil argenté. Ses bottes étaient propres, presque brillantes, comme si la poussière elle-même n’osait pas les toucher. Ses cheveux noirs, tirés en arrière, accentuaient la pâleur de son visage. Mais c’était son regard qui dérangeait le plus.
Froid.
Calculateur.
Vicieux.
Un regard qui ne voyait pas des personnes, mais des failles.
Il savait où appuyer pour faire mal.
Deux hommes l’accompagnaient. Des brutes au visage fermé. Derrière eux, un scribe tenait un registre contre sa poitrine.
Orvan s’arrêta au centre de la place.
— Mes chers habitants de Valdorne.
Sa voix était calme. Presque douce.
Personne ne répondit.
— Comme vous le savez, la saison a été difficile.
Un murmure parcourut la foule.
— Les récoltes sont maigres. Les greniers sont bas. Les familles s’inquiètent.
Il inclina légèrement la tête, comme s’il partageait leur douleur.
Puis il sourit.
— Mais l’ordre doit être maintenu.
Mona sentit ses doigts se refermer autour de l’anse de son panier.
— Les taxes dues au royaume seront payées. En grain, en pièces, en bétail, ou en service. Peu importe la forme. Mais elles seront payées.
Un homme dans la foule baissa la tête.
Une femme étouffa un sanglot.
Orvan continua :
— Ceux qui coopèrent seront protégés. Ceux qui mentent seront punis.
Son regard glissa lentement sur la place.
Puis il tomba sur Mona.
Il s’y arrêta.
Trop longtemps.
Mona sentit une chaleur désagréable lui monter au cou. Elle ne baissa pas tout de suite les yeux. Pendant une seconde, elle soutint son regard.
Une seule.
Mais ce fut suffisant.
Le sourire d’Orvan s’élargit légèrement.
Elias avait raison.
Il ne fallait pas attirer son attention.
Mona détourna finalement les yeux, non par faiblesse, mais parce qu’elle savait que le courage inutile pouvait coûter cher à ceux qu’elle aimait.
Un vieil homme s’avança alors.
C’était Joren, un ancien berger qui vivait seul depuis la mort de sa femme. Il tenait son bonnet entre ses mains tremblantes.
— Maître Orvan… je n’ai pas assez cette fois.
Le maire tourna lentement la tête vers lui.
— Pas assez ?
— Mes chèvres sont mortes pendant l’hiver. Il me reste seulement de quoi passer quelques semaines.
Orvan fit mine de réfléchir.
— Alors tu admets cacher quelque chose.
— Non, je—
— Tu viens de dire qu’il te restait de quoi vivre.
Joren pâlit.
— C’est tout ce que j’ai.
— Justement.
Un signe de la main.
Les deux hommes d’Orvan s’avancèrent.
Tout se passa vite.
Trop vite.
Ils attrapèrent Joren, le poussèrent au sol. Son panier tomba, renversant quelques légumes minuscules dans la poussière. L’un des gardes lui arracha une bourse presque vide de la ceinture.
Personne ne bougea.
Mona entendit une femme murmurer une prière.
Elle sentit la colère monter en elle.
Brûlante.
Violente.
Elle fit un pas.
Puis un autre.
— Mona.
La voix d’Elias claqua derrière elle, basse mais dure.
Elle s’arrêta.
Son père venait d’apparaître à l’entrée de la place. Il ne criait pas. Il ne faisait pas de geste. Mais son regard disait tout.
Pas maintenant.
Pas comme ça.
Mona tremblait presque.
— Ce n’est pas juste, murmura-t-elle.
— Je sais.
— Alors pourquoi—
— Parce qu’ils attendent qu’on leur donne une raison.
Elle comprit.
Orvan n’attendait que ça.
Un mot trop fort.
Un geste.
Une révolte minuscule qu’il pourrait écraser devant tout le monde pour rappeler au village qui tenait les chaînes.
Mona resta figée, la gorge serrée.
Orvan, lui, avait vu.
Bien sûr qu’il avait vu.
Son regard revint vers elle. Il pencha légèrement la tête, intrigué, amusé peut-être.
Puis il déclara :
— Que cela serve de leçon.
Ses hommes reculèrent. Joren resta au sol quelques secondes, tremblant, humilié.
Le maire repartit comme il était venu.
Lentement.
Proprement.
Comme si rien de tout cela ne l’avait sali.
Lorsque ses pas s’éloignèrent enfin, la place reprit vie, mais d’une vie malade. Les gens ramassaient leurs affaires en silence. Certains évitaient de regarder Joren. D’autres faisaient semblant d’être occupés.
Mona, elle, s’approcha de lui.
Elle posa son panier, s’agenouilla et ramassa les légumes un à un.
— Tu ne devrais pas, murmura Joren.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il t’a remarquée.
Mona l’aida à se relever.
— Qu’il remarque.
Joren la regarda avec une peur triste.
— Tu parles comme ceux qui finissent par disparaître.
Ces mots la frappèrent plus fort qu’elle ne l’aurait voulu.
Elias s’approcha, posa une main sur son bras.
— Rentre.
— Père—
— Rentre, Mona.
Elle voulut protester, mais elle vit Joren essuyer discrètement le sang au coin de sa bouche. Alors elle se tut.
Autour d’eux, les murmures avaient repris.
Mais cette fois, ils ne parlaient pas seulement du maire.
— On dit qu’un garçon de l’Est a été choisi…
— Tais-toi.
— Il paraît qu’il a reçu une créature blanche comme la lune.
— Des histoires.
— Ce ne sont pas des histoires. Mon frère a vu les cavaliers du roi passer il y a trois jours.
Mona ralentit malgré elle.
Choisi.
Ce mot.
Encore.
Une vieille femme répondit d’une voix tremblante :
— Les choisis reviennent toujours quand le monde va mal.
— Ou bien c’est parce qu’ils reviennent que le monde va mal.
— Ne dis pas ça.
Un autre homme murmura :
— Cela fait des années qu’on n’en avait pas vu autant.
— Des années ? Des décennies, plutôt.
— Pas pour le dragon.
Un silence brutal suivit cette phrase.
Même Mona sentit son cœur ralentir.
Le dragon.
Personne ne disait ce mot à voix haute.
Pas vraiment.
Dans les histoires, il existait des élus liés à des créatures mystiques : loups d’ombre, cerfs aux bois de cristal, lions ailés, renards à plusieurs queues, oiseaux de feu, serpents d’eau, bêtes anciennes dont les noms avaient été oubliés.
Mais le dragon…
Le dragon était autre chose.
Un être suprême.
Une force presque divine.
Le dernier lien draconique remontait, disait-on, à six cents ans.
Six cents ans sans qu’aucun humain ne soit choisi par un dragon.
Six cents ans à raconter que cela ne reviendrait jamais.
Six cents ans à espérer que ce soit vrai.
Car dans les légendes, l’apparition d’un dragon annonçait toujours une chose : un monde prêt à brûler pour renaître.
Mona sentit un frisson lui parcourir la nuque.
Elle avait entendu ces histoires enfant. Amélie les racontait parfois, le soir, quand le feu était encore assez fort pour dessiner des ombres sur les murs. Sarah adorait les passages avec les créatures. Lina avait peur des dragons mais demandait toujours qu’on continue.
Mona, elle, n’avait jamais su si elle y croyait.
Les choisis étaient réels, oui. Tout le monde le savait. Certains naissaient dans des familles nobles, d’autres dans des villages perdus. Un jour, quelque chose les appelait. Une marque. Un rêve. Un œuf. Une pierre vivante. Un chant que personne d’autre n’entendait.
Puis la créature apparaissait.
Et leur vie changeait pour toujours.
Mais ces choses-là arrivaient aux autres.
Aux héros.
Aux princes.
Aux enfants nés sous de grands signes.
Pas aux filles de fermiers qui comptaient les morceaux de pain.
Pas à elle.
Elle avait vingt-cinq ans.
Elle n’était plus une enfant à qui l’on pouvait faire croire qu’une légende viendrait réparer le monde.
Mona reprit sa marche.
Des histoires, se répéta-t-elle.
Rien que des histoires.
Pourtant, les mots restèrent en elle.
Plus tard, dans les champs, le soleil était déjà haut.
La terre était dure, sèche, presque hostile. Mona frappait le sol avec la bêche, encore et encore, jusqu’à sentir ses paumes chauffer. À quelques rangées d’elle, Elias travaillait en silence. Amélie était restée à la maison avec Sarah et Lina pour réparer des vêtements et préparer ce qu’il restait de repas.
Le monde semblait normal.
Dur, injuste, cruel.
Mais normal.
Et pourtant, Mona n’arrivait pas à oublier la place.
Le regard d’Orvan.
Joren au sol.
Les murmures.
Le dragon.
Elle planta la bêche dans la terre plus violemment que nécessaire.
— Tu vas casser le manche, dit Elias sans lever les yeux.
— Il est déjà presque cassé.
— Alors raison de plus.
Mona souffla, essuya son front du revers de la main.
— Tu crois aux choisis ?
Cette fois, Elias s’arrêta.
Il resta penché sur son outil, silencieux.
— Pourquoi tu demandes ça ?
— Les gens en parlaient ce matin.
— Les gens parlent quand ils ont peur.
— Donc tu n’y crois pas ?
Il se redressa lentement.
— J’y crois.
Mona fut surprise.
— Vraiment ?
Elias regarda l’horizon, là où les terres sèches disparaissaient vers les collines sombres.
— J’ai vu un choisi une fois. J’étais jeune. Plus jeune que toi.
— Avec quelle créature ?
— Un loup gris. Plus grand qu’un cheval. Ses yeux brillaient comme des braises sous la cendre.
Mona oublia presque de respirer.
— Qu’est-ce qu’il faisait ici ?
— Il traversait le village avec des soldats du roi. Tout le monde s’était caché pour le regarder. Il avait l’air… triste.
— Triste ?
Elias hocha la tête.
— Les enfants croient que les choisis deviennent libres. Les adultes savent qu’ils deviennent importants. Et les gens importants appartiennent toujours à quelqu’un.
Mona baissa les yeux.
— Et le dragon ?
Elias se raidit.
— Ne parle pas de ça trop fort.
— Pourquoi ?
— Parce que certains hommes tueraient pour une rumeur.
Elle pensa au maire.
Puis au roi dont on parlait rarement, loin dans sa capitale, assis sur un trône qu’aucun paysan de Valdorne ne verrait jamais.
— Le roi veut les choisis ? demanda-t-elle.
— Le roi veut tout ce qui peut renforcer son pouvoir.
— Même les créatures ?
— Surtout les créatures.
Le vent passa entre eux.
Elias reprit son outil.
— Travaille maintenant.
Mona comprit qu’il n’en dirait pas plus.
La journée continua.
Longue.
Épuisante.
À midi, ils mangèrent un peu de pain, deux navets bouillis et quelques herbes. Sarah et Lina vinrent jusqu’au champ avec Amélie. Lina courut entre les rangées en inventant une histoire où elle commandait un lion ailé. Sarah lui dit que les lions ailés ne choisissaient pas les petites filles qui avaient peur des grenouilles.
— Je n’ai pas peur des grenouilles ! protesta Lina.
— Hier tu as crié.
— Elle m’a sauté dessus !
Mona rit malgré elle.
Un vrai rire.
Bref, mais réel.
Amélie la regarda avec douceur, comme si ce son était plus précieux qu’une pièce d’or.
Pendant un instant, Mona oublia Orvan.
Elle oublia les taxes.
Elle oublia les chaînes.
Il n’y avait que le soleil, ses sœurs, son père, sa mère, et cette minuscule paix arrachée à une journée difficile.
Mais la paix ne durait jamais longtemps à Valdorne.
Au loin, une cloche sonna.
Une fois.
Puis deux.
Elias se tourna aussitôt vers le village.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Mona.
— Convocation.
Amélie pâlit.
— Encore ?
La cloche sonna une troisième fois.
Tous les habitants devaient se réunir quand elle sonnait ainsi. Refuser, c’était attirer les gardes chez soi.
Elias serra la mâchoire.
— On y va.
La place était déjà pleine lorsqu’ils arrivèrent. Orvan se tenait sur l’estrade de bois devant la halle. Derrière lui flottait la bannière du royaume : un soleil noir entouré de flammes rouges.
Mona n’aimait pas cette bannière.
Elle donnait l’impression que même la lumière pouvait être corrompue.
Orvan leva les mains.
— Habitants de Valdorne, une nouvelle importante nous est parvenue.
La foule retint son souffle.
— Des rumeurs circulent dans plusieurs villages du royaume. Des signes. Des choix. Des créatures anciennes qui s’éveillent.
Mona sentit son père se tendre près d’elle.
— Le roi Ravenor, dans sa grande sagesse, ordonne que toute information concernant un choisi soit immédiatement rapportée aux autorités locales.
Des murmures éclatèrent.
Orvan sourit.
— Cacher un choisi sera considéré comme trahison.
Le mot tomba comme une lame.
Trahison.
— Aider un choisi à fuir sera puni par la confiscation des biens, l’emprisonnement… ou pire.
Il laissa le silence faire son œuvre.
Puis il ajouta :
— Le roi ne cherche pas à nuire aux élus. Au contraire. Il souhaite les protéger. Les guider. Les placer là où leur don servira le royaume.
Mona entendit un homme murmurer :
— Servira le roi, plutôt.
Un garde tourna la tête. L’homme se tut aussitôt.
Orvan reprit :
— Quant aux histoires absurdes concernant le retour d’un dragon…
Un frémissement traversa la foule.
— …je vous conseille de ne pas les répéter. Les contes nourrissent les enfants, mais les mensonges nourrissent la rébellion.
Son regard balaya l’assemblée.
Et, encore une fois, il trouva Mona.
Elle ne sut pas pourquoi.
Mais cette fois, elle ne baissa pas les yeux.
Le sourire d’Orvan disparut presque.
Presque seulement.
— Rentrez chez vous, conclut-il. Et souvenez-vous : le royaume voit ceux qui croient pouvoir se cacher.
La foule se dispersa lentement.
Elias attrapa Mona par le bras, sans brutalité mais avec urgence.
— On rentre.
— Il a peur, murmura Mona.
— Quoi ?
— Orvan. Le roi aussi peut-être. Ils ont peur des choisis.
Elias la fixa durement.
— Et c’est précisément pour cela qu’il ne faut jamais parler ainsi en public.
— Mais si les choisis sont censés protéger le monde—
— Les histoires ne disent pas tout.
— Alors dis-moi ce qu’elles cachent.
Il ne répondit pas.
Ce silence l’agaça plus qu’un refus.
De retour à la maison, la soirée tomba lentement.
Amélie prépara une soupe claire, presque plus d’eau que de légumes. Sarah raconta à Lina une version inventée de la convocation où le maire se faisait mordre par une chèvre géante. Lina riait si fort qu’elle en oubliait presque la faim.
Mona, assise près du foyer, regardait les flammes faibles danser.
Elle pensait au roi Ravenor.
À Orvan.
Aux choisis.
Aux créatures.
Elle imaginait un cerf aux bois de cristal traversant une forêt sous la lune. Un renard à neuf queues disparaissant entre les ombres. Un loup immense marchant auprès d’un enfant. Un dragon noir déployant ses ailes au-dessus des montagnes.
Puis elle secoua la tête.
Pourquoi pensait-elle à ça ?
Elle n’était personne.
Une fille de ferme.
Une sœur.
Une fille.
Une villageoise parmi d’autres dans un lieu que le monde avait oublié.
Après le repas, Elias verrouilla la porte. Amélie coucha Sarah et Lina. La maison sombra peu à peu dans le calme.
Mona, elle, ne trouva pas le sommeil.
Elle resta éveillée, les yeux ouverts dans le noir.
Dehors, le vent s’était levé.
Il passait entre les planches, sifflait sous la porte, faisait trembler les volets.
Puis elle l’entendit.
Pas un bruit.
Pas vraiment.
Plutôt une sensation.
Comme un appel lointain.
Un frisson qui ne venait pas du froid.
Mona se redressa lentement.
Son cœur battait plus vite.
Elle regarda autour d’elle. Sarah et Lina dormaient. Amélie ne bougeait pas. Elias respirait profondément près du mur.
Tout était normal.
Et pourtant…
Quelque chose l’appelait.
Pas avec des mots.
Pas avec une voix.
Avec une certitude.
Mona se leva sans comprendre pourquoi et s’approcha de la petite fenêtre. Elle poussa légèrement le volet.
La nuit recouvrait Valdorne.
Au-delà des maisons, au-delà des champs, les collines formaient une ligne sombre sous les étoiles.
Mona fixa l’horizon.
Là-bas.
Elle ne savait pas ce qu’il y avait.
Elle ne savait pas pourquoi elle en était sûre.
Mais quelque chose, dans l’obscurité, semblait l’attendre.
Elle resta longtemps ainsi, immobile, la main posée contre le bois froid.
Puis, très loin, derrière les collines…
Une lueur apparut.
Brève.
Presque invisible.
Comme une braise qui s’éveille.
Puis plus rien.
Mona cessa de respirer.
Le vent souffla plus fort.
Et, pour la première fois de sa vie, elle eut la sensation étrange que le monde venait de prononcer son nom.