Les Étés Sans Bruit

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Summary

Les Étés Sans Bruit est un roman sur l'enfance volée et préservée en même temps. Sur la guerre vue d'en bas — sans généraux ni batailles, juste des gens qui ont peur et qui agissent quand même. Sur deux adolescents qui voulaient juste vivre normalement, et qui apprennent que vivre normalement, parfois, c'est l'acte de résistance le plus courageux qui soit.

Genre
Adventure
Author
max
Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
16+

PREMIÈRE PARTIE — La ville qu'on quitte Chapitre 1

Il y avait deux valises dans l'entrée, et Julien Morel leur en voulait à mort.

Pas parce qu'elles étaient lourdes — bien qu'elles le fussent — ni parce que leur cuir craquelé sentait le grenier et la naphtaline. Non. Il leur en voulait parce qu'elles étaient là, posées sur le carrelage comme deux mauvaises nouvelles, et qu'elles signifiaient que la décision était prise, irrévocable, gravée dans le marbre aussi sûrement que les noms sur les plaques commémoratives de l'église Saint-Paul.

Julien avait treize ans, des genoux toujours écorchés, et l'opinion très arrêtée que Paris, même sous l'Occupation, était infiniment préférable à n'importe quel village de la Creuse.

— Tu n'as pas encore mis tes chaussures, dit sa sœur.

Marguerite avait quinze ans, deux ans de plus que lui, et elle utilisait ce fait comme un marteau toutes les fois qu'elle en avait l'occasion. Elle se tenait dans l'embrasure de la porte, déjà prête, déjà raisonnable, les cheveux tirés en deux nattes serrées qui lui donnaient l'air d'une petite institutrice en herbe.

— Je cherche mes lacets, répondit Julien.

— Ils sont dans tes chaussures.

— C'est là que je les cherche.

Leur mère passa entre eux deux comme une ombre pressée, un manteau sur le bras, le visage fermé de ceux qui ont pleuré la nuit et décidé que c'était fini pour un moment. Elle s'appelait Hélène. Elle avait les mains d'une femme qui avait travaillé toute sa vie et les yeux de quelqu'un qui avait perdu trop de choses pour en faire la liste.

— Julien, chausse-toi. On part dans vingt minutes.

— Vingt minutes, répéta-t-il, comme si ce délai était une insulte personnelle.

Il regarda par la fenêtre. Le boulevard était gris, comme toujours. Deux soldats allemands marchaient sur le trottoir d'en face, côte à côte, sans se parler. Une femme traversait vite la rue en serrant son filet à provisions contre elle, les yeux baissés. Rien d'anormal. C'était ça, le plus étrange : que tout ça soit devenu normal.

Julien attrapa ses chaussures.

Il ne comprenait pas vraiment pourquoi ils partaient maintenant. Enfin, si — il comprenait les mots. Sa mère avait dit : les rafles se rapprochent, les bombardements vont reprendre, ton grand-père est seul et vieux, c'est plus sûr à la campagne. Il comprenait les mots, mais il ne les croyait pas entièrement. Paris lui semblait indestructible. Paris avait toujours été là. Paris serait toujours là.

Mais la voisine du troisième, Madame Weiss, n'était plus là depuis jeudi. Et son appartement restait silencieux, avec la porte fermée à clef de l'extérieur et le paillasson toujours devant — ce petit carré de jute bête et innocent qui attendait des pieds qui ne reviendraient peut-être jamais.

Julien n'avait pas reparlé de Madame Weiss à sa mère. Il ne savait pas très bien comment.

Marguerite, elle, regardait partir Paris par la vitre du train avec un sentiment qu'elle n'aurait pas su nommer exactement. Quelque chose entre le soulagement et la honte d'être soulagée.

Elle avait entendu les adultes parler, la nuit, à travers les cloisons trop minces de l'appartement. Elle avait entendu des mots comme danger, filières, on ne sait plus à qui se fier. Elle avait entendu sa mère pleurer une fois — une seule fois, brève et étouffée — et c'était ce chagrin-là, contenu et presque silencieux, qui lui avait fait plus peur que tout le reste.

Alors Marguerite serrait dans sa poche le livre qu'elle avait glissé au dernier moment — Les Misérables, tome deux, qu'elle avait déjà lu trois fois — et elle regardait les toits de Paris défiler et s'espacer, et les jardins apparaître, et les champs s'ouvrir, et elle pensait : au moins là-bas, on entendra les oiseaux.

Julien dormait sur son épaule, la bouche légèrement ouverte, les bras croisés sur la poitrine avec l'air d'un général qui désapprouve la campagne dans laquelle on l'entraîne.

Elle lui mit son manteau sur les épaules.

Il grommela, mais ne se réveilla pas.