Chapitre 1
Égypte, 1837
Du sable.À perte de vue.
Une mer fauve, sans rivage ni repos, étendue sous le ciel comme une pensée de Dieu oubliée des hommes. Ici, tout appartenait au désert. Il régnait sans partage, immense, nu, souverain. Il se levait en dunes, s’effondrait en pentes molles, se reformait sous la main invisible du vent. Rien ne lui résistait longtemps.
Il s’insinuait partout — dans les bottes, entre les dents, dans les plis des étoffes, jusque dans les rêves. Il charriait la poussière des siècles, la cendre des morts, la brûlure blanche d’un soleil sans pitié.
Par moments, le vent le dressait en colonnes mouvantes. Alors sable et vent ne faisaient plus qu’un. Ils devenaient lame, voile, menace.
Mais le désert n’était pas seulement destruction.
Il gardait.Il couvrait.Il se taisait.
Ce n’était pas un lieu. C’était une respiration ancienne, un monde mouvant que le khamsin faisait onduler comme une mer primitive. Il n’offrait ni abri ni pardon ; il flétrissait les chairs, fendait les lèvres, raclait la peau jusqu’au sang. Et pourtant, dans cette nudité féroce, il subsistait une beauté que rien d’humain n’égalait.
Les Bédouins le savaient depuis des siècles. Drapés de lin et de silence, ils traversaient cet enfer de lumière avec une aisance que les Européens comprenaient mal. Leur peau semblait faite de la même matière que les terres qu’ils parcouraient : brunie, tannée, durcie par les années. Et leurs regards portaient quelque chose que les livres ne transmettaient pas — la mémoire sans écriture d’un peuple habitué à traiter avec le silence.
Car le désert ne consignait rien. Il ne gardait ni archive ni récit.Il se souvenait autrement : en traces effacées, en rites murmurés, en regards levés vers l’horizon.
Et parfois, il ensevelissait ce dont les hommes n’auraient jamais dû s’approcher.
— Major-Général. Nous avons trouvé l’ouverture.
La voix fendit l’air comme un caillou jeté dans une eau immobile.
Richard William Howard Vyse tourna la tête.
Sur la pente d’une dune, quelques pas plus bas, se tenait Erkan. Le jeune Soudanais avait le visage couvert de poussière et la poitrine soulevée par l’effort. Il s’était arrêté avec réserve, sans servilité, les mains jointes devant lui.
Vyse plissa les yeux.
— Parfait. Faites dégager l’accès. Je veux pouvoir entrer avant le coucher du soleil.
Sa voix était calme. Sèche. Sans éclat inutile.La voix d’un homme habitué à commander, à trancher, à obtenir.
Depuis des années, sa vie s’était réduite à une discipline étroite : creuser, observer, comparer, conjecturer ; faire parler les pierres, forcer les siècles, soumettre le silence. Il n’était pas venu en Égypte pour contempler. Il y était venu pour trouver.
Du haut de la dune, il considéra le chantier déployé au pied des pyramides. Des silhouettes minuscules s’agitaient dans l’éblouissement blanc, pareilles à des fourmis au seuil des géants. Voilà trois mois qu’il fouillait Gizeh. Trois mois à sonder les masses de Khéops, Khéphren et Mykérinos comme un chirurgien ausculte un corps trop ancien pour encore appartenir au monde des vivants.
Plus loin, le Sphinx demeurait dans son mutisme de pierre, le visage tourné vers le temps.
Vyse descendit la pente à grandes enjambées. Le sable crissa sous ses bottes.
Deux ans plus tôt, il avait déjà parcouru l’Égypte aux côtés de Giovanni Battista Caviglia. Leur collaboration n’avait pas survécu à leurs divergences. Vyse exigeait l’efficacité ; Caviglia cherchait encore à ménager les ruines. À présent, c’était John Shae Perring qui l’accompagnait — un ingénieur anglais d’un tout autre tempérament.
Là où Vyse pressait, Perring calculait.
Là où l’un imposait sa volonté, l’autre opposait la rigueur des mesures et des plans. C’était lui qui avait proposé d’employer la poudre noire avec précision lorsque burins et leviers se révélaient impuissants. Méthode brutale, peut-être. Efficace, certainement.
Vyse atteignit la tente de commandement et repoussa le pan de toile.
À l’intérieur, l’air restait chaud, mais moins brûlant, chargé d’encre, de tissu chauffé et de poussière ancienne. Perring était penché sur une table encombrée de cartes et de croquis, suivant du doigt des tracés complexes comme s’il lisait une langue silencieuse.
Il leva les yeux.
— Alors ?
— C’est ouvert. Les ouvriers élargissent encore la brèche.
Un sourire fatigué, mais sincère, éclaira le visage de l’ingénieur.
— Enfin. Viens. Bois d’abord, ou tu vas te dessécher sur place.
Il lui tendit un verre d’eau. Vyse but d’un trait. L’eau avait un goût de métal et de salut.
Perring posa l’index sur un dessin de coupe.
— Si mes calculs sont justes, nous avons atteint un niveau supérieur au grand passage. L’ouverture pourrait nous conduire vers une cavité inexplorée… ou du moins non documentée. Si la structure conserve sa logique interne, il peut y avoir au-dessus de la chambre principale un volume de décharge. Ou une chambre dissimulée.
Son regard brillait d’une fièvre purement intellectuelle — la joie de celui qui devine l’ordre derrière le chaos.
Vyse, lui, ne regardait déjà plus le plan.
— Assez de théories. Allons voir.
Au-dehors, une détonation sourde roula entre les blocs de pierre. La toile de la tente vibra brièvement.
Perring releva la tête.
— Voilà qui répond à notre impatience.
Ils quittèrent la tente ensemble.
Le soleil, au zénith, écrasait le plateau de Gizeh d’une lumière si brutale qu’elle semblait ronger les contours. Pendant plusieurs minutes, ils marchèrent dans la fournaise, suivant un sentier de sable tassé entre déblais et outils abandonnés. Devant eux, les trois pyramides dominaient le monde de toute leur masse — non comme de simples monuments, mais comme des montagnes façonnées par une volonté étrangère à la mesure humaine.
Erkan vint à leur rencontre.
— Monsieur, l’accès est prêt.
Perring acquiesça.
— Des torches.
Le jeune homme repartit aussitôt et revint avec trois longues torches résinées. Il en tendit une à chacun des Européens, conserva la troisième et les alluma au briquet à silex. Une lueur orange vacilla sur leurs visages, presque absurde sous le soleil.
Vyse désigna un des ouvriers, un homme sec au front luisant de sueur.
— Toi. Tu passes devant.
L’ouvrier baissa brièvement la tête. Il n’y avait là ni insolence ni empressement, seulement l’obéissance née de la nécessité.
La brèche s’ouvrait dans une partie haute du conduit, là où la poudre avait fait éclater la pierre. Des fragments jonchaient encore les abords. L’homme se glissa le premier à l’intérieur, s’aidant des mains pour se laisser tomber de l’autre côté. Un nuage de poussière ancienne monta aussitôt. Puis Vyse entra à son tour, suivi de Perring et d’Erkan.
Le contraste fut si brutal qu’ils s’arrêtèrent tous les quatre.
La fraîcheur du lieu les saisit comme une eau souterraine. Non pas une fraîcheur humide, mais un froid sec, minéral, enfermé depuis des siècles dans les reins de la pyramide. L’air n’était pas corrompu ; il était clos. Il semblait avoir attendu, immobile, que des hommes reviennent enfin troubler son repos.
Le silence, surtout, était presque insupportable.
Le moindre frottement de sandale, le moindre soupir paraissait une profanation.
— Avance, ordonna Vyse.
L’ouvrier fit quelques pas dans le couloir, le torse légèrement courbé, les épaules tendues à l’excès. La lumière de sa torche glissa sur les parois.
À première vue, la pierre paraissait nue.
Ni inscription. Ni relief. Ni dorure. Rien qu’une surface pâle, poudreuse, dépouillée jusqu’à l’os.
Perring fronça les sourcils. Il s’approcha d’un mur, leva la main, hésita un instant, puis y passa les doigts. Sous ce simple contact, une pellicule épaisse de poussière se souleva. Il toussa, détourna le visage, attendit que l’air se calme — et, lorsque les volutes retombèrent, la pierre révéla enfin ce qu’elle cachait.
Une fresque.
Des formes émergèrent du voile des siècles : silhouettes de prêtres, lignes d’écriture, figures solaires, ciel constellé d’étoiles bleues sur fond sombre. Les pigments, éteints mais non morts, conservaient quelque chose d’irréel.
Perring approcha sa torche.
— Mon Dieu…
Sa voix n’était plus qu’un souffle.
Il dégagea un second pan de mur avec précaution. D’autres signes apparurent, d’autres figures, des motifs géométriques, le disque solaire entouré de bras stylisés.
— Les murs ne sont pas nus, murmura-t-il. Ils dormaient.
Vyse observa à peine les peintures.
— Nous reviendrons avec du monde pour tout relever. Continuons.
Le couloir déboucha sur une première salle, basse, cubique, presque vide. Aucune offrande. Aucun sarcophage. Rien qui ressemblât aux fastes attendus d’une sépulture royale. Une deuxième galerie suivit, plus étroite encore, puis une autre chambre apparut.
Celle-ci n’était pas totalement vide.
Au centre, seul dans la poussière, se dressait un piédestal.
Il n’était ni imposant ni richement sculpté ; à peine un socle étroit, conique, haut d’environ un mètre, comme si toute l’architecture de la pièce avait été conçue pour soutenir cette unique présence. Rien autour. Pas de coffre. Pas d’ornement. Pas de corps. Seulement cette forme absurde et silencieuse, posée là comme un défi.
Vyse s’arrêta.
Perring fit lentement le tour de la salle, cherchant du regard d’autres indices.
— C’est impossible. Une chambre si soigneusement dissimulée pour… cela ?
Erkan, lui, n’avançait plus. Ses yeux allaient du piédestal aux murs, puis du plafond aux ténèbres derrière eux, comme si le lieu lui inspirait une peur que les autres ne possédaient pas.
Vyse s’approcha du socle.
Au sommet, quelque chose affleurait sous la poussière. Une petite forme sombre, presque indistincte. La flamme de sa torche trembla dans sa main. Il n’entendait plus ni Perring ni les pas de l’ouvrier ; seulement le battement lourd de son propre sang.
Encore un pas.Puis un autre.
Il arriva devant le piédestal.
La chose était là, à demi ensevelie dans la poudre du temps. Trop petite pour être un trésor. Trop singulière pour n’être qu’un débris.
Il souffla doucement.
Un mince nuage gris se dispersa, révélant l’éclat d’une chaîne d’or, fine comme un fil de lumière morte. Au bout pendait un objet minuscule : un cylindre à huit pans, taillé dans une pierre orangée si mate qu’elle semblait boire la lueur au lieu de la renvoyer.
Vyse tendit la main.
Ses doigts se refermèrent sur l’objet.
Et la pyramide répondit.
Un grondement sourd jaillit des profondeurs, énorme, inhumain, comme si une masse colossale s’éveillait sous leurs pieds. Le sol vibra. Une pluie de poussière tomba du plafond. Les murs, un instant, semblèrent gémir.
— Sortez ! cria Perring.
Le second choc fut plus violent. L’ouvrier lâcha un cri rauque. Erkan recula contre la paroi. La torche de Vyse vacilla si brutalement qu’une traînée de braises s’éparpilla sur le sol.
Alors ils se mirent à courir.
Ils rebroussèrent chemin à travers les couloirs étroits, trébuchant dans la poussière, heurtant les murs, se bousculant dans l’urgence aveugle. Les torches crachaient leur fumée, les ombres bondissaient sur les fresques à peine révélées, donnant l’illusion de figures en mouvement. Derrière eux, le grondement roulait encore, intermittent, pareil à la colère d’un géant enterré vivant.
La brèche apparut enfin, trou de lumière blanche dans l’obscurité de pierre.
L’ouvrier passa le premier. Perring poussa Erkan devant lui. Vyse se hissa à son tour, la main fermée sur le pendentif comme si sa vie dépendait de sa poigne. Dehors, plusieurs hommes du chantier s’étaient déjà précipités, alarmés par les secousses. Des cordes furent jetées, des bras tendus. On les tira hors de l’ouverture avec une brutalité salutaire.
À peine eurent-ils touché le sable qu’ils s’éloignèrent en chancelant.
Dix mètres.Puis quinze.Puis vingt.
Ce fut alors qu’un fracas démesuré éclata dans les entrailles de la pyramide.
Une colonne de fumée noire jaillit par la brèche avec une violence presque organique, comme l’expiration d’une créature monstrueuse. Les hommes se jetèrent au sol, les avant-bras sur la tête, les yeux fermés contre les débris et la cendre. Le souffle du choc leur passa au-dessus comme une vague brûlante.
Puis tout s’arrêta.
Le silence retomba d’un seul coup.
Plus de vibration. Plus d’écho. Rien.
Seulement le vent du désert, le cri lointain d’un oiseau invisible, et ce soleil écrasant qui continuait de régner comme si le monde n’avait pas vacillé une seconde plus tôt.
Perring se redressa le premier, toussant, la chemise couverte de poussière.
— Richard… Qu’avez-vous pris ?
Vyse ne répondit pas immédiatement.
Il regardait sa main droite.
Ses doigts, crispés au point d’en blanchir les jointures, s’ouvrirent enfin. La chaîne glissa sur sa paume avec un éclat discret. Au bout pendait toujours le petit cylindre orangé, intact, froid, parfaitement muet.
Perring le fixa, incrédule.
— Tout cela… pour ce fragment de pierre ?
Il tendit presque la main, puis se ravisa.
L’objet n’avait rien de précieux en apparence. Pas de joyau, pas d’inscription visible, pas de métal rare — et pourtant il dégageait quelque chose d’inquiétant, une gravité sourde, comme si sa simple présence faussait imperceptiblement l’air autour de lui.
Vyse le considéra longuement. Quelque chose, dans son visage, avait changé. Non pas une exaltation visible. Au contraire. Une sorte de fixité nouvelle, glaciale, presque absente, comme si son esprit venait de se porter ailleurs.
Puis, sans répondre à Perring, il se détourna et prit la direction de la tente.
— Richard ! lança l’ingénieur.
Aucune réaction.
Vyse marchait vite, d’un pas raide, la chaîne serrée dans sa main comme un talisman arraché à la nuit du monde.
Lorsqu’il pénétra dans la tente, il repoussa si brusquement la toile que celle-ci se mit à battre derrière lui. D’un revers sec, il écarta cartes, compas, carnets et instruments, faisant tomber au sol une partie du travail accumulé depuis des semaines. Il posa ensuite le pendentif au centre de la table avec une précaution presque religieuse.
Ses mains se mirent aussitôt à fouiller dans un coffre. Il en tira des feuillets reliés, des notes de voyage, des copies de textes, des pages couvertes d’une écriture serrée, jaunies par le sable et le temps. Il les parcourut fébrilement — non comme un homme affolé, mais comme quelqu’un qui sait exactement ce qu’il cherche et redoute presque de le trouver.
Perring entra à son tour, encore essoufflé.
— Richard, allez vous m’expliquer, à la fin ?
Vyse ne l’écoutait déjà plus.
Il tourna une page.Puis une autre.
Enfin, son geste s’interrompit.
Il resta immobile, penché sur une feuille déchirée dont l’encre pâlie survivait à peine. Ses yeux relisaient la même ligne, encore et encore. Lentement, le sang quitta son visage, puis y revint d’un coup, plus vif.
Perring s’approcha.ctogonale
— Qu’y a-t-il ?
Vyse leva vers lui un regard si étrange que l’ingénieur en eut un mouvement de recul.
— Ce n’est pas une simple pierre, dit-il.
Sa voix était basse. Presque calme.
— Richard…
— Si ce document dit vrai, nous ne venons pas de mettre la main sur un bijou funéraire. Nous avons trouvé une clef.
Le mot demeura suspendu dans l’air.
Perring fronça les sourcils.
— Une clef ? Pour quoi ?
Vyse regarda le pendentif orange. La petite masse octogonale reposait sur le bois comme une braise morte.
— Je l’ignore encore. Mais je sais une chose : cet objet ne doit pas rester ici.
Il replia les feuillets avec un soin fébrile, les glissa dans sa besace, puis prit la chaîne entre ses doigts. Au contact de la pierre, il marqua une hésitation infime — à peine visible — avant de passer le pendentif autour de son cou.
À cet instant, quelque chose se fixa définitivement en lui.
Sa posture se redressa. Son regard se durcit. On eût dit qu’une résolution étrangère venait de traverser sa volonté propre.
Il referma sa sacoche.
— Je pars pour Londres.
Perring le dévisagea, stupéfait.
— Maintenant ?
— Immédiatement.
— Après ce qui vient d’arriver ? Vous abandonnez le chantier ?
Vyse leva enfin les yeux vers lui.
— Je ne l’abandonne pas. Je vous le confie. Continuez les fouilles. Relevez tout. Cachez ce qui doit l’être. Notez chaque détail. Et surtout… ne laissez personne approcher de cette chambre sans votre ordre.
Le ton n’admettait pas de réplique.
— Richard, dit Perring plus lentement, si cet objet a provoqué l’éboulement — ou quoi que ce soit que nous avons ressenti — alors il est peut-être dangereux. Nous devrions agir avec méthode, attendre, réfléchir—
— Réfléchir ? coupa Vyse.
Ce n’était pas un cri. C’était pire : une voix basse, tendue, presque coupante.
Il s’approcha de l’ingénieur.
— Vous n’avez pas lu ce que je viens de lire. Vous n’avez pas vu ce que cela signifie. S’il existe la moindre chance que ce texte soit authentique, alors chaque heure perdue nous éloigne de ce qui dort derrière cette découverte.
Perring soutint son regard quelques secondes, puis détourna les yeux.
Ce n’était plus tout à fait l’homme qu’il connaissait.
Vyse prit son manteau de voyage, fourra dans sa besace instruments, papiers, carnets, sans l’ordre habituel qui faisait sa réputation. L’urgence avait pris le pas sur la discipline. Il traversa la tente, souleva le pan de toile et sortit.
Perring le suivit dehors.
Le vent avait forci. Le sable courait en nappes basses autour des piquets, des caisses et des bêtes attachées. Au loin, les ouvriers regardaient encore la pyramide avec la crainte trouble des hommes qui sentent avoir assisté à quelque chose qui les dépasse.
— Erkan ! appela Vyse.
Le jeune Soudanais arriva presque aussitôt en tenant par la bride un cheval déjà sellé. L’animal frappait le sol du sabot, nerveux, l’écume au mors.
Vyse saisit les rênes, posa le pied à l’étrier et se hissa en selle. Un souffle de douleur passa sur ses traits ; ses muscles n’avaient pas encore oublié la fuite. Il serra néanmoins les mâchoires et ramena la monture à lui.
Perring fit un pas en avant.
— Richard, attendez. Au moins, dites-moi ce que vous avez trouvé.
Vyse le regarda longtemps.
Le pendentif, sous sa chemise entrouverte, pesait comme une forme obscure contre sa poitrine.
— Lorsque j’aurai des preuves, dit-il enfin, vous serez le premier informé.
Il jeta un bref regard vers la pyramide de Khéops, immense, muette, comme si rien n’en était sorti, comme si elle n’avait rien cédé.
— Continuez. Il reste ici plus de secrets qu’aucun de nous n’en soupçonne.
Puis, après un silence :
— Et priez pour que celui-ci soit le bon.
Sans ajouter un mot, il talonna sa monture.
Le cheval bondit en avant, soulevant derrière lui une gerbe de sable. En quelques instants, Vyse s’éloigna à travers le camp, puis vers les pistes menant au Nil et, au-delà, aux routes de retour vers l’Europe. Sa silhouette se découpa encore un moment dans la lumière aveuglante, droite, tendue, emportée par une résolution que rien ne semblait pouvoir ralentir.
Puis le désert l’absorba.
John Shae Perring resta immobile, les bras ballants, le regard fixé sur le point où le cavalier avait disparu.
Tout, dans ce départ, lui paraissait faux.
La précipitation. Le secret. Cette dureté soudaine dans les yeux de Vyse. Et plus encore cette impression insidieuse, presque honteuse, qui s’était insinuée en lui au moment où l’objet avait quitté le piédestal : la certitude d’avoir assisté non pas à une découverte, mais à une profanation.
Derrière lui, la grande pyramide se dressait dans sa majesté accablante.
Muette.Close.
Mais Perring n’aurait su dire si elle semblait désormais vidée de son secret… ou plus dangereuse encore qu’auparavant.
Et tandis que le vent revenait balayer les traces sur le sable, il eut la sensation obscure qu’en ce jour de l’an 1837, quelque chose venait d’être réveillé — quelque chose qui ne concernait ni l’Égypte, ni Londres, ni les ambitions dérisoires des hommes, mais un ordre plus ancien, enseveli depuis des siècles sous la pierre, la poussière… et l’oubli.
![The Moon's Weapon : the cursed mate [ MOVING TO GALATEA]](https://cdn-gcs.inkitt.com/vertical_storycovers/ipad_123f31099804e79c6de11657975bcaae.jpg)








Ce premier chapitre pose idéalement le décor ! On y découvre des personnages à la fois complexes et captivants, qui intriguent d'emblée. Sans rien révéler de l'intrigue, on sent déjà que l'histoire prend un tournant décisif et très prometteur... Ça donne terriblement envie de dévorer la suite !
Quel chapitre ! 😍 J'ai adoré du début à la fin. Tu sais vraiment comment terminer un chapitre en donnant envie de lire le suivant. J'ai tellement hâte de découvrir la suite !
Avec grand plaisir ! 🥹❤️ En tant que collègue dans le club des auteurs, je sais à quel point un commentaire peut illuminer une journée et donner envie de continuer à écrire. Alors si je peux encourager un autre auteur tout en partageant mon ressenti, c'est avec plaisir ! Sur tout quand l'histoire est incroyable comme la tienne