Prologue - Laura
Laura
Italie, 14 juin 2015
— Laura, viens, on y va !
Francesca, du haut de ses quinze ans, sait exactement ce qu’elle veut. Déterminée, entêtée, elle m’entraîne là où je n’ose jamais aller. Elle insiste, pousse, ouvre les portes à ma place, me tire vers le haut sans même s’en rendre compte.
Sans elle, je me sens petite. Trop timide, trop réservée, toujours en retrait. Tout son opposé.
Et pourtant, on se complète.
On s’aime comme des sœurs, on partage tout : nos peurs, nos secrets, nos premières déceptions. Rien ne nous échappe.
— Allez, lève-toi, on a match !
Quelle idée de programmer des matchs le dimanche matin…
— Laisse-moi dormir… Mon petit frère a pleuré toute la nuit. Impossible de fermer l’œil.
— Tu dormiras après. Debout !
Francesca vit pour le foot. Elle respire foot, pense foot, parle foot.
Moi, j’aime ça… mais pas avec la même intensité.
Et pourtant, sur le terrain, tout me vient naturellement. Les gestes sont fluides, les passes évidentes, comme si je les voyais avant qu’elles n’existent. Je joue sans réfléchir.
Elle le sait. Et ça ne change rien entre nous.
Parce que je suis sa meilleure amie. Sa sœur de cœur.
Elle arrache mon drap et le laisse tomber au sol. L’air frais me fait frissonner. Je grogne, me retourne, puis entrouvre un œil.
La lumière m'éblouit aussitôt.
Mon short, mes chaussettes et ma brassière atterrissent sur moi sans ménagement. La brassière ne sert presque à rien, mais Francesca en porte une… alors moi aussi.
Je me redresse enfin, encore engourdie. Mes cheveux collent à ma nuque, ma tête est lourde, mes paupières brûlent.
Je bâille exprès, juste pour la provoquer.
— Tu pourrais faire un effort…
Je traîne jusqu’à la salle de bain, pieds nus sur le carrelage froid, et passe ma tête sous l’eau.
Glacée.
Le choc me coupe le souffle. Je sursaute, puis l’air revient d’un coup.
Elle me tend une serviette.
— Merci… mais je maintiens : j’aurais préféré dormir.
— Dépêche-toi Laura, on va être en retard.
Je cherche ma brosse du regard, encore un peu dans le brouillard.
— Laura, si on se fait griller, c’est pour toi.
— On sera à l’heure, je souffle.
Je n’en suis pas si sûre, mais je le dis quand même.
Je m’habille à la hâte, sac sur le dos, une pomme à la main. L’odeur sucrée me donne presque faim malgré la fatigue. Puis on enfourche nos vélos.
Le stade est à quatre kilomètres.
Les pavés font vibrer le guidon sous mes doigts. L’air du matin me fouette le visage. Les maisons blanches défilent, baignées d’une lumière douce.
Mes jambes sont lourdes au début, puis trouvent leur rythme.
On ne parle presque plus.
On pense déjà au match.
On arrive juste à temps.
Je lance un regard à Francesca. Elle comprend aussitôt. Un sourire discret, complice.
— Francesca, aujourd’hui, je te veux percutante. Tu coupes tout, lance l’entraîneur.
Elle hoche la tête, déjà concentrée.
— Laura, tu distribues. Écarte, cherche la profondeur.
Je fais oui, sans lever les yeux.
Je n’ai jamais aimé soutenir le regard des autres. Ça me met mal à l’aise, comme si on pouvait lire trop facilement en moi.
Je rabats légèrement mes manches, juste un réflexe. Je me positionne sur le terrain, les crampons qui s’enfoncent dans l’herbe humide.
Je respire une fois, plus lentement. Puis je me concentre.
Le coup de sifflet retentit.
Le match démarre vite. Trop vite pour réfléchir.
Le ballon circule. Je le récupère, contrôle, lève à peine la tête, et je sais déjà où jouer. Une passe dans l’espace. Francesca surgit. Comme toujours.
On se comprend sans parler.
Tout s’enchaîne. Les courses, les appels, les contacts. Le bruit des crampons, les cris, le souffle court.
Et puis… ça devient simple.
Fluide.
Évident.
On joue mieux que d’habitude. On marque rapidement, puis encore une fois. Le score creuse l’écart sans qu’on ait besoin d’y penser.
Puis le coup de sifflet final retentit.
Le match est gagné.
Après, on se retrouve autour de la collation. Boissons fraîches, focaccia, mortadelle, provolone. L’odeur du pain chaud, le sel sur les doigts, les rires qui remplissent l’air.
On refait le match, on critique l’arbitre, on parle fort.
C’est notre dimanche à nous. Toujours le même : le foot, les rires, cette impression que rien ne peut vraiment nous atteindre.
Rien d’exceptionnel.
Juste… notre dimanche.
— À mardi ! lance Francesca en se levant.
— À mardi ! répond l’équipe.
On remonte sur nos vélos.
— On passe au barrage ?
Je ralentis légèrement.
— On ne devrait pas…
— Allez. Juste pour se rafraîchir. Et Enzo traîne souvent là-bas… Peut-être que Diego sera avec lui.
Je soupire.
Elle déborde. Moi, je freine.
Mais je finis toujours par céder.
— D’accord. Mais cinq minutes, pas plus.
Son visage s’éclaire aussitôt.
— Je t’aime.
— Moi pas. Et si on a des problèmes, c’est pour toi.
— Promis.
Un sourire.
Trop facile.
Trop léger.
Comme si cette décision ne pesait rien. Comme si rien ne pouvait vraiment déraper.
Sauf que cette fois… elle ne tient pas sa promesse.
Parce que ce jour-là, tout bascule.
Un bruit sourd.
Puis le vide dans mon ventre.
— Laura… aide-moi !
Sa voix déchire l’air.
Je me retourne.
Elle est dans l’eau. Trop loin. Déjà emportée.
Je ne l’ai pas vue tomber.
Le barrage s’ouvre dans un grondement brutal.
Le courant arrive d’un coup. Violent. Incontrôlable.
— Francesca !
Je plonge.
Le froid me saisit, m’arrache le souffle. L’eau s’engouffre dans ma bouche. Je tousse, je lutte, j’avance.
Je la vois.
Ses bras battent. Son regard reste accroché au mien.
Je tends la main.
Encore un peu.
Encore.
Mais la distance ne se réduit pas.
Le courant me tire en arrière, me plaque, m’emporte.
Je bois la tasse.
Une fois.
Deux fois.
— Tiens bon !
Elle disparaît.
Réapparaît.
Ses mouvements ralentissent.
Puis elle replonge.
Et cette fois…
elle ne remonte pas.
Le courant est trop fort.
L’eau trop profonde.
Et moi… rien.
Je lutte encore, quelques secondes. Peut-être plus.
Puis je comprends.
Je n’y arriverai pas.
J’atteins la rive à bout de forces, le corps lourd, les bras tremblants.
Je m’effondre sur la berge.
Seule.
Francesca.
Ma meilleure amie.
Ma sœur.
Ma moitié.
On retrouve son corps le soir même.
Ce jour-là, je perds tout.
Ma joie.
Mon équilibre.
Mon avenir.
Sans elle, quelque chose se creuse en moi.
Alors je m’accroche à ce qu’il reste : mes frères et sœurs, le restaurant de ma mère.
J’abandonne le foot.
Et peu à peu… je m’efface.
Je dessine, parfois.
Pour ne pas penser.
Pour occuper le vide autrement.
Comme si ça pouvait réparer quelque chose.
Mais certaines fissures ne se referment jamais.









Beau début. Emouvant, déchirant. Ecriture agréable. Fluide, résonnante. Les phrases finales, de plus en plus courtes, hurlent en moi, le silence, le fait qu'il n'y a rien qui privoque l'accident. Il arrive simplement. Une horrible porte s'ouvrant lentement, sans bruit, sur le néant où Laura est obligée de cohabiter avec son immense perte