Chapitre I
Vingt-deux heures venaient de sonner au clocher invisible de Bastos. L'heure où les grilles des ambassades se ferment comme des paupières lourdes, où les palmiers royaux inclinent la tête sous le poids de l'averse. La pluie, d'abord guerrière, tambourinait sur les toits de tuiles vernissées, sur les capots lustrés des berlines assoupies, sur les vitres teintées des demeures que le silence monnaye au prix fort. Puis, lassée de sa propre colère, elle s'était faite dentelle, une bruine tiède qui brouillait les réverbères en halos d'or pâle, comme si la nuit elle-même avait choisi de regarder le monde à travers des larmes.
Dans ce quartier où chaque portail dissimule un jardin taillé au cordeau, où les murs se parent de bougainvilliers pourpres comme d'une pudeur luxueuse, l'Omega Night Club palpitait. Il ne hurlait pas. Il vibrait. De ses entrailles capitonnées de velours noir s'échappait une bass, un pouls tellurique qui montait le long des trottoirs humides, se glissait sous les semelles vernies des voituriers, et venait mourir en frissons contre les vitres des villas endormies. La musique était une promesse chuchotée. Un appel païen dans la cathédrale du conformisme.
À l'intérieur, les néons dessinaient des constellations artificielles au plafond. Les corps, affranchis des convenances diurnes, se mouvaient dans une liturgie profane. Et au centre de cette marée humaine, Teshana.
Elle venait d'achever sa danse. Non pas une danse, mais l'offrande d'un feu. Ses hanches avaient dicté la mesure au DJ, ses épaules avaient réécrit les lois de la gravité, ses cheveux frisés, métisse splendeur, ruisselaient sur le haut de son dos comme une cascade d'ébène et de cuivre, dénoués par l'effort. Quand la dernière note s'était tue, un silence d'une seconde, épais et sacré, avait enveloppé la salle. Puis l'ovation. Non pas des applaudissements, mais un rugissement, celui que pousse la meute devant celles qui savent.
Les pommettes hautes, la peau d'ambre clair où se mêlaient deux continents, le regard sombre et profond comme un puits de nuit, elle traversa la foule qui s'ouvrait devant elle tel que la Mer Rouge devant une prophétesse. Les regards la frôlaient, avides, suppliants, mais glissaient sur elle sans la retenir, comme l'eau sur le marbre. Elle poussa la porte capitonnée de la loge.
La loge sentait le talc, la laque Elnett et les secrets. Une ampoule nue auréolait le grand miroir cerné d'ampoules, transformant chaque reflet en icône. Carla, drapée dans un kimono de soie écarlate, retouchait l'ourlet de ses cils. Aisha, déjà en scène dans sa tête, faisait tournoyer entre ses doigts un éventail de plumes noires.
- Te voilà, Reine de Saba. Lança Carla sans lever les yeux, un sourire en coin. Sa voix avait la rondeur du miel et le tranchant d'une lame. Les hommes, ce soir, ils ont failli mettre le feu aux banquettes. J'ai vu le gouverneur de... enfin, tu sais qui. Il a renversé son verre quand tu as cambré les reins.
Teshana défit la fermeture éclair de sa combinaison constellée de strass. Le tissu glissa le long de sa peau métisse, ambrée et lumineuse, révélant une lingerie noire, sobre, une armure plus qu'une parure.
-Le gouverneur, répéta-t-elle d'une voix posée, une voix de source profonde que nulle sécheresse n'atteint. Il offre des bouquets quand il faudrait offrir des respects.
Aisha éclata d'un rire clair, un carillon dans la pénombre. Elle était menue, une statuette d'ébène aux yeux fendus en amande, et chaque geste chez elle semblait chorégraphié.
-Tu es cruelle, Tesh. Mais c'est pour cela qu'ils reviennent. Tu es la seule qu'ils ne peuvent pas acheter, alors ils essaient plus fort. Regarde-moi. Elle se leva, ajusta le bustier de cuir qui gainait son torse. "Moi, je leur donne ce qu'ils veulent. Toi, tu leur montres ce qu'ils n'auront jamais. C'est une autre sorte de danse."
Teshana enfila un pantalon fluide, une blouse de soie ivoire. En se rhabillant, elle quittait un sacerdoce. "Ils ne me sollicitent pas, Aisha. Ils sollicitent l'idée qu'ils se font de moi. La fille qui danse. La fille qui, peut-être, un soir..." Elle laissa sa phrase en suspens, une arabesque inachevée. Ses doigts, fins et longs, attrapèrent une serviette pour éponger son cou, là où quelques boucles frisées, trempées, s'enroulaient encore" Mais la fille rentre chez elle. Seule. Toujours."
Carla posa enfin son pinceau à mascara. Son regard, sous des paupières charbonneuses, se fit soudain grave, presque maternel. « Tu es trop belle pour être libre, Teshana. C'est une malédiction. Les hommes comme ceux de ce soir, ils collectionnent les belles choses pour prouver qu'ils existent. Et toi, tu refuses d'être une chose. Alors ils te désirent jusqu'à la haine. »
Un silence. Seul le battement étouffé de la musique filtrait à travers les murs. Dehors, la pluie avait cessé de rugir. Elle chuchotait maintenant, repentante.
« À toi », dit Teshana en tendant l'éventail à Aisha. « La scène est une maîtresse jalouse. Ne la fais pas attendre. »
Aisha hocha la tête. Elle déposa un baiser léger sur la joue de Teshana, un parfum de vanille et de poudre. « Souhaite-moi les applaudissements. » Puis elle disparut, avalée par le couloir sombre qui menait à l'autel des vanités, là où les projecteurs transforment les femmes en comètes.
Restée seule avec Carla, Teshana attrapa son sac, une besace de cuir souple usée par le temps. « Je file. Le dernier taxi passe à vingt-trois heures, et je n'ai pas envie de marcher jusqu'à Mokolo sous cette bruine. »
« Tu devrais laisser l'un d'eux te raccompagner », souffla Carla, sans y croire elle-même. « Juste pour ce soir. Pour ne pas sentir la pluie sur tes épaules. »
Teshana eut un geste d'une lassitude infinie. « La pluie ne me veut rien, Carla. Eux, si. » Elle ajusta sur ses épaules une veste d'homme, trop grande pour elle, volée à un frère, à un amant, à un souvenir. « Prends soin de toi. Et d'elle. »
La porte de service s'ouvrit sur la nuit lavée. L'air était moite, chargé d'odeurs de terre mouillée, de jasmin nocturne et d'essence. Bastos, à cette heure, ressemblait à une peinture que l'on aurait passée sous l'eau. Les couleurs bavaient. Les contours s'estompaient. Les villas, derrière leurs haies, n'étaient plus que des masses sombres et silencieuses, des monstres assoupis. La rue, luisante comme une peau de serpent, reflétait les enseignes lointaines en traînées de lumière liquide.
Teshana remonta l'allée qui bordait le club. Ses talons claquaient sur le bitume, un métronome solitaire dans la symphonie résiduelle de la pluie. Elle s'arrêta sous l'auvent chétif d'un ancien pressing fermé. Le néon grésillait au-dessus d'elle, dessinant un cercle blafard à ses pieds. Elle sortit son téléphone. Pas de réseau. Bien sûr. La pluie, à Yaoundé, avait cette pudeur de couper les hommes du monde pour mieux les rendre à eux-mêmes. Elle leva les yeux. Le ciel était une enclume de nuages, mais la pluie n'était plus qu'une caresse intermittente, une poignée de perles jetée par un dieu distrait. Ses boucles frisées, encore humides, collaient à ses tempes et dessinaient des serpents sombres dans le haut de son dos. Elle resserra sa veste. Elle n'avait pas froid. Elle avait ce frisson que donne la solitude choisie, celle qui isole et qui sacre à la fois.
Au loin, un moteur. Un grondement sourd, félin, qui ne ressemblait en rien aux hoquets asthmatiques des taxis jaunes. Ce son avait de l'éducation. De la race. Il s'approchait, déchirant le voile de bruine.
Et puis elle surgit.
Ce n'était pas une voiture. C'était une apparition. Une lame d'obsidienne fendant la nuit. La « Nyxian X », dernière-née des ateliers d'Étherion Motors, maison helvétique qui ne produisait que douze exemplaires par an, pour douze élus dont le nom n'apparaissait sur aucun registre. Sa carrosserie, d'un noir que la nuit elle-même jalousait, ne réfléchissait pas la lumière. Elle l'absorbait, comme un deuil. Les lignes étaient une insulte à la pesanteur, un trait de plume tracé par le vent. Pas de calandre, mais une bouche scellée, arrogante. Les phares, deux fentes d'un bleu glacial, ne projetaient pas, ils sondaient. Ils ne cherchaient pas la route. Ils la créaient.
Elle ne roulait pas. Elle glissait, à vingt centimètres du sol, sur un coussin de mépris. Le moteur était un murmure, le ronronnement d'un prédateur repu.
Teshana n'eut pas le temps de reculer. Le temps, justement, sembla suspendre son vol.
La Nyxian X passa.
Et l'eau. L'eau croupie de la chaussée, cette eau qui avait lavé les péchés de Bastos toute la soirée, se souleva en une vague noire, obscène, une main géante et sale. Elle gifla Teshana de plein fouet. De la poitrine aux chevilles, sa blouse ivoire, son pantalon fluide, sa veste protectrice, tout fut souillé, trempé, violé. L'eau glacée s'infiltra jusqu'à sa peau, lui volant sa chaleur, son souffle.
La voiture ne freina pas. Elle ne ralentit même pas. Elle continua sa course, indifférente, royale, et disparut au détour de l'avenue, avalée par la nuit comme si elle n'avait jamais existé. Elle ne laissa derrière elle que le silence, le clapotis de l'eau qui retombait, et le battement affolé du cœur de Teshana. Elle resta pétrifiée. L'eau dégoulinait de ses boucles frisées, de son nez, de ses doigts. Elle baissa les yeux sur sa blouse. Le tissu, devenu transparent, collait à sa peau métisse. La boue dessinait des arabesques funestes sur l'ivoire. Elle était une statue profanée. Une mariée à qui l'on aurait jeté des ordures.
Elle ne cria pas. Elle ne pleura pas. La colère, en elle, ne montait pas. Elle descendait. Froide, lourde, définitive, comme une pierre dans un puits. C'était une colère ancienne, la colère de toutes celles qui, un soir de pluie, avaient été éclaboussées par le monde des hommes, par leur vitesse, par leur indifférence, par leur luxe insolent.
Elle serra les poings. L'eau ruisselait entre ses doigts. Au loin, l'Omega Night Club continuait de vibrer, indifférent au drame minuscule qui venait de se jouer sur son trottoir. Aisha, à cet instant précis, devait entrer en scène, saluée par la clameur.
Teshana, elle, était seule. Trempée. Souillée. Mais debout.
Et dans le silence revenu, elle entendit distinctement le bruit de ses propres dents qui se serraient. Non de froid. De promesse.
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