Prologue
Octobris 860. Plaine Viridis.
Ma chère Flora,
C’est du fond d’un campement que ces lignes te parviennent, si jamais elles te parviennent. La quatrième armée, comme une longue bête blessée, s’est couchée ce soir sur la plaine Viridis, et moi, parmi tant d’autres, je gis sous la même tente que la fatigue et que la peur.
Voilà des semaines que nous marchons. Le général Réga, inflexible comme les vieilles pierres, nous pousse d’un pas que nul homme n’a jamais été fait pour tenir. Nous marchons. Nous marchons encore. Nous marchons toujours. La route n’a plus ni commencement ni fin ; elle n’a qu’un tambour, celui de nos pas, et une clameur, celle de nos souffles. Mes pieds saignent, Flora. Mes pieds saignent et je n’ai plus la force d’y songer. Nous partons avant que l’aube daigne éclairer nos visages, et nous nous arrêtons lorsque le crépuscule a fini d’éteindre le monde. La nuit est déjà reine quand nous dressons le camp ; la nuit est encore reine lorsque nous le défaisons. Entre ces deux nuits, un maigre repas, un sommeil de bête traquée, et parfois — ô supplice — un tour de garde qui vole au sommeil ses dernières miettes.
Le moral est bas, ma douce. Il est bas comme l’eau d’un puits que l’été a bu. Chaque jour nous apporte son deuil ; chaque matin, un nouveau messager nous tend un nouveau linceul. La huitième armée n’est plus. Cent mille hommes, Flora ! Cent mille cœurs qui battaient encore il y a un mois, cent mille noms que des mères, des épouses, des enfants murmureront en vain dans le silence du soir. Les barbares les ont fauchés comme on fauche un champ ; et ceux qui ont survécu à la lame portent désormais les chaînes. Ils ne reverront plus leur patrie. Ils ne reverront plus leur foyer. Ils ne reverront plus rien, sinon la main de leurs maîtres et la nuit de leur servitude.
Je tiens ce journal, Flora, pour qu’il reste quelque chose. Si je meurs — et la mort rôde autour de nous comme un loup familier — ou si je tombe, pire encore, aux mains des vainqueurs, que demeure au moins cette trace, ces pauvres pages, cette voix que j’élève vers toi par-dessus les montagnes et par-dessus les armées. Je n’ai pas honte de te le dire : j’ai peur. J’ai peur de mourir. J’ai peur, plus encore, de ne plus jamais poser mes yeux sur les tiens. J’ai peur de cet avenir obscur qui nous ouvre les bras comme un sépulcre, et qui déjà, je le sens, resserre sur nous sa sinistre étreinte.
Mais dans cette nuit, il est deux lumières — deux pauvres lumières, mais des lumières tout de même.
La première s’appelle Témo. Dieu sait où la nature a trouvé l’argile pour pétrir un tel homme. Il est bâti comme un chêne, large d’épaules, fort comme les bœufs d’Éros ; et pourtant, dans cette carcasse de géant, loge le cœur le plus tendre qu’il m’ait été donné de connaître. Il rit. Il chante. Il raconte. De sa bouche sortent des histoires plus folles les unes que les autres, des légendes qu’il invente peut-être, des merveilles qui nous font oublier, le temps d’une lieue, que nos pieds saignent et que la mort nous suit. Témo est de ces êtres qui, dans la tempête, tiennent la lanterne.
La seconde se nomme Arva. Elle vient d’Ultar, ce pays si lointain que nos cartes en oublient les contours. Étrangère à notre terre, étrangère à notre guerre, étrangère à nos dieux, elle marche parmi nous par fidélité non pas à notre cause, mais à l’or qu’on lui verse. Mercenaire ! Le mot fait frissonner les âmes pieuses ; et pourtant, cette femme-là vaut bien des hommes libres. Elle est silencieuse comme un tombeau. Sa chevelure a la pâleur des neiges éternelles, et ses yeux — ah, Flora, ses yeux ! — sont d’un bleu si transparent, si vide de toute émotion humaine, qu’on croirait regarder à travers deux fragments de glace. Son corps tout entier est une cartographie de cicatrices. J’ignore par quel étrange chemin elle est venue cheminer aux côtés de Témo et aux miens. J’ignore ce qu’elle cherche, et j’ignore ce qu’elle fuit. Mais sa seule présence inspire aux soldats, et jusqu’aux officiers, une crainte révérentielle. On nous épargne les corvées ; on nous laisse la paix ; on détourne les yeux quand elle passe. Dans cette armée de loups, elle est quelque chose de plus que le loup, et les loups le savent.
Ma chère Flora, le clairon ne tardera plus à sonner. Il faut plier la tente, il faut reprendre la marche, il faut offrir au jour naissant ce qu’il nous reste de forces. Une dure journée nous attend — comme hier, comme demain, comme toujours. Je glisse ce journal dans ma besace, contre mon cœur, tout près de l’endroit où tu reposes en pensée. Fasse le ciel que je puisse, ce soir, rouvrir ces pages et t’écrire encore.
Si je le puis.
Si je le dois.
Si Dieu le veut.