L'Invitation du Velvet

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Summary

À l'aube des adultes, Nathalie Bouchard, une étudiante de 18 ans timide et réservée, s’apprête à franchir une porte qu'elle n'a jamais osé pousser. Dans un monde vibratoire de lumières néon et de rires ininterrompus, elle découvre le Velvet, un club de strip-tease où les ombres dansent au rythme de musique envoûtante. L'existence de Nathalie est sur le point de basculer lorsqu'elle croise le regard intense de Jessie, une danseuse charismatique. À travers leurs échanges, Nathalie ressent une attirance indéniable et inexplorée qui remet en question tout ce qu'elle pensait savoir sur elle-même. Elle se retrouve plongée dans un tourbillon d'émotions, oscillant entre curiosité et appréhension, alors qu'elle commence à explorer sa sexualité et à se libérer des contraintes de son éducation. Au fil de sa rencontre avec Jessie, Nathalie déchiffre les complexités du désir, de la vulnérabilité et de l'amour dans un monde qui semble parfois cruel. Alors qu'elle navigue entre amitié, intimité et découverte de soi, elle réalise que chaque choix qu'elle fait la rapproche un peu plus de la femme qu'elle est destinée à devenir.

Status
Complete
Chapters
11
Rating
n/a
Age Rating
18+

Première Chute

La chaleur de l’été lui collait à la peau. Nathalie traînait un peu derrière le groupe, les doigts serrés autour de son sac à main en bandoulière. Les rires de Claire résonnaient, clairs et cristallins, tandis que Simon gesticulait en racontant une anecdote dont elle n’avait pas saisi le début.

La soirée avait été bien arrosée. Les quatre comparses marchaient machinalement, titubant légèrement sur le trottoir de la main. Nathalie trébucha sur le trottoir inégal et vit celui s’approcher rapidement de son visage.

Une main apparu saisissant son bras. Sa chute avait tiré son chemiser vers le haut libérant le bas de son ventre à l’air libre. Une seconde s’y posa, arrêtant sa chute. Nathalie releva les yeux et aperçu Lucas qui l’aidait à se relever.

Les doigts de Lucas effleurèrent sa taille avant de se retirer. Elle sentit la chaleur de sa paume à travers le tissu fin de son chemisier.

« T’es correcte, Nath ? »

Il parlait bas,Claire et Simon couvrait presque sa voix.

Nathalie hocha la tête, les joues déjà roses. Elle ajusta son chemisier d’un geste maladroit, les doigts tremblants.

« Ouais… merci. »

Lucas ne la lâcha pas tout de suite. Son pouce frôla le creux de son poignet, là où les veines battaient un peu trop vite. Elle baissa les yeux, fixa leurs pieds presque collés l’un à l’autre.

« Pas question que j’te laisse abîmer ton sourire sur le trottoir. »

Nathalie lui sourit et lui donna une petite tape amicale sur l’épaule.

« Qu’est-ce que j’ferais pas sans mon chevalier, hein ? »

Le quatuor reprit sa marche se moquant amicalement de la chute de Nathalie. Ils arrivèrent devant la façade d’un club de danseuses nues. Le néon clignotait, projetant des éclats roses sur le visage de Simon. Lucas regarda Simon. Il haussa les épaules, un sourire en coin.

« Pourquoi pas ? On est là pour s’amuser, non ? »

« Allez, les filles, une dernière folie avant de rentrer ! »

Simon désigna l’enseigne pourpre du Velvet, ses lettres néon clignotant comme un appel.

« On dit toujours qu’on veut essayer des trucs nouveaux, non ? »

Lucas acquiesça, un sourire en coin.

« Ouais, et pis, c’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de voir ça en vrai. »

Claire croisa les bras, une mèche noire échappée de sa queue de cheval collée à sa tempe.

« Mouais… J’ai pas envie de me sentir comme un weirdo qui déshabille des yeux des filles en petite tenue. »

Nathalie sentit son cœur battre un peu plus vite. Elle n’avait jamais mis les pieds dans un endroit comme ça. Juste l’idée de franchir cette porte la faisait hésiter. Ce n’était pas du dégoût, mais plutôt une curiosité nerveuse. Elle s’avança d’un pas, les doigts crispés sur la bretelle de son sac.

« Peut-être que… que c’est pas si pire ? » Sa voix tremblait à peine. « On pourrait juste prendre un verre pis regarder un peu. Pour voir. »

Claire la dévisagea, un sourcil arqué. « Toi, tu veux y aller, hein ? T’es vraiment la pire influence, Nath. »

« Moi ?! » Nathalie rougit instantanément, les joues en feu. « Non, c’est pas ça, c’est juste… nouvelle expérience, comme Sinom dit. »

Simon éclata de rire et lui passa un bras autour des épaules, la serrant contre lui.

« Exactement ! Une expérience. Et si c’est à chier, on dégage. Promis. »

Lucas hocha la tête, déjà en train de sortir son portefeuille. « Allez, j’paie l’entrée pour tout le monde. Comme ça, pas d’excuses. »

Nathalie jeta un dernier regard vers l’enseigne, les lumières se reflétant dans ses pupilles. Elle inspira profondément.

Une fois. Juste pour voir.

L’air climatisé du Velvet la saisit dès l’entrée. Les portes se refermèrent derrière eux avec un clic sourd, étouffant les derniers bruits de la ville. À l’intérieur, les murs noirs absorbaient la lumière, ne laissant filtrer que des halos dorés et violets qui dansaient sur les visages. Une basse sourde vibrait sous ses pieds, remontait le long de ses jambes, lui serrait l’estomac. Elle cligna des yeux, désorientée, tandis que Claire lui chuchotait à l’oreille, amusée :

« T’as l’air d’un chevreuil avec les hautes dans la face, là. »

Simon glissa un billet de vingt au portier, un type large d’épaules aux sourcils broussailleux, qui leur désigna une table près de la scène d’un geste du menton.

« Installez-vous, les jeunes. La première tournée est offerte si vous commandez dans les cinq minutes. »

Lucas s’affala sur la banquette en velours rouge, les bras étendus sur le dossier.

« Enfin ! J’ai cru qu’on allait jamais entrer. »

Nathalie s’assit au bord de la chaise, les mains serrées sur ses genoux, comme si elle risquait de basculer si elle les lâchait. Tout lui sautait au visage: les rires, l’alcool, le parfum, la scène. Sur scène, une danseuse aux cheveux platine enroulait une jambe autour du poteau, son corps luisant sous les projecteurs, chaque geste et chaque regard semblait pensé pour la salle.

« Wow… »

Le mot lui échappa, presque inaudible.

Claire éclata de rire et lui tendit une bière fraîche, la bouteille couverte de condensation.

« Bois ça, ça va te détendre. T’as l’air prête à t’enfuir en courant. »

Nathalie porta la bouteille à ses lèvres, les doigts tremblants. Le liquide glacé lui brûla la gorge, mais la sensation la ramena un peu à elle.

Lucas se pencha vers Nathalie.

« Si t’es pas à l’aise, on part. Ok ? »

Nathalie sourit et posa une main sur son avant bras.

« T’inquiète pas, Lucas. J’suis pas une bonne sœur. J’peux encaisser, t’sais. »

Elle balaya la salle du regard.

Un homme en costume, le col de sa chemise déboutonné, glissa un billet dans la culotte d’une danseuse qui ondulait entre les tables. La femme riait, les doigts effleurant l’épaule du client avant de s’éloigner d’un pas chaloupé. Nathalie suivit des yeux le mouvement de ses hanches, hypnotique, presque mécanique dans sa perfection.

Plus loin, près du bar, une autre danseuse sirotait un cocktail, les jambes croisées sur un tabouret. Ses talons aiguilles pendaient, inertes, comme si elle venait de finir un numéro. Elle avait l’air fatiguée. Pas triste. Juste… lasse.

Un rire gras éclata derrière elle. Nathalie sursauta. Un groupe d’hommes en polo serré tapait dans leurs mains au rythme de la musique, leurs regards rivés sur la scène. L’un d’eux, bedonnant, essuyait déjà sa lèvre supérieure avec le dos de sa main.

L’odeur de parfum bon marché et de cigarette froide collait aux murs.

C’est ça, un club de strip-tease.

Ce n’était ni chic ni sordide. Juste ordinaire, d’une drôle de façon. Nathalie tourna la tête et c’est alors qu’elle la vit.

Assise au bar, légèrement en retrait, une fille aux courbes généreuses sirotait un cocktail rouge sang. Sa robe moulante, d’un noir profond, épousait chaque contour de son corps, laissant deviner plus qu’elle ne montrait. Ses cheveux noirs ondulés tombaient sur ses épaules. Mais ce qui frappa Nathalie, ce furent ses yeux. Brun foncé, presque noirs, ils brillaient d’une intelligence tranquille, d’une chaleur qui semblait la transpercer même à distance.

Elle tournait lentement son verre entre ses doigts, les ongles vernissés d’un rouge assorti à ses lèvres. Puis, comme si elle avait senti le poids du regard de Nathalie, elle leva la tête. Leurs yeux se rencontrèrent.

Un sourire, lent et délibéré, étira les lèvres de Jessie. Ce n’était pas un sourire agressif, mais plutôt un sourire complice. Elle inclina légèrement la tête, juste assez pour que Nathalie comprenne : Je te vois.

Une chaleur étrange lui serra le ventre. Nathalie sentit ses joues s’embraser, mais cette fois, ce n’était pas de la gêne. C’était quelque chose de plus chaud, de plus lourd, qui lui serrait la poitrine.

Simon suivit son regard et siffla entre ses dents.

« Oh, celle-là, j’la laisserais me faire mal. »

Claire lui donna un coup de coude.

« Ferme-la, Simon. T’es pathétique. »

Mais Nathalie n’entendait plus. Elle ne quittait pas la fille des yeux. Et quand elle se leva enfin, d’un mouvement fluide, pour se diriger vers l’arrière-salle, elle eut l’impression que le monde autour d’elle s’arrêtait.


La musique ralentit. Des percussions sourdes se mêlèrent à des cordes plaintives. Une voix féminine, rauque et chaude, chuchotait des paroles en arabe à travers les haut-parleurs. Les lumières s’atténuèrent, ne laissant qu’un halo doré envelopper la scène.

La voix du DJ résonna, traînante, presque sensuelle.

« Et maintenant, mesdames et messieurs… Accueillez notre sublime et envoûtante… Jessie ! »

Un frisson parcourut l’assistance. Nathalie sentit ses doigts se crisper autour de sa bouteille, ses ongles s’enfonçant dans le verre froid. Elle ne respirait plus. C’était elle. La fille du bar. Jessie.

Le rideau s’écarta.

Jessie apparue au centre de la scène, drapée dans une robe longue, fendue jusqu’à la cuisse, d’un rouge qui contrastait avec sa peau dorée. Ses cheveux noirs, libérés de toute attache, cascadaient sur ses épaules en vagues souples. Elle se tenait droite, les hanches légèrement décalées, un sourire énigmatique aux lèvres. Puis, d’un mouvement fluide, elle fit glisser une main le long de son corps, comme pour se présenter, pour s’offrir.

La musique prit possession d’elle.

Jessie commença à danser.

Pas comme les autres. Pas des mouvements mécaniques, calculés pour exciter. Non. Elle glissait avec une fluidité qui la distinguait des autres. Ses hanches ondulaient en cercles lents, ses bras s’élevaient avec une grâce féline, ses doigts traçant des motifs invisibles dans l’air. Chaque pas était une caresse, chaque rotation une invitation. Nathalie ne clignait même plus des yeux. Elle était hypnotisée.

Puis Jessie tourna lentement le dos au public, les mains agrippant le haut de sa robe. Un à un, les boutons cédèrent sous ses doigts experts. La robe s’ouvrit, révélant son dos nu, la courbe de sa taille, la naissance de ses fesses. Un murmure d’admiration parcourut la salle. Nathalie sentit sa gorge se serrer.

« My God ! ».

La robe tomba à ses pieds.

Jessie se retourna, vêtue seulement d’un soutien-gorge noir en dentelle et d’un string assorti. Sa poitrine était généreuse, ferme, ses seins légèrement soulevés par la dentelle soulignait sa poitrine sans rien cacher de l’effet qu’elle produisait. Elle avança d’un pas, les talons aiguilles cliquetant sur le parquet, puis s’agenouilla au bord de la scène, à moins de deux mètres de Nathalie.

Leurs yeux se rencontrèrent encore.

Jessie sourit. Un sourire qui disait : Tu aimes ce que tu vois ?

Nathalie ne pouvait plus bouger. Plus respirer. La chaleur lui montait aux joues, lui brûlait la peau. Elle sentait son cœur cogner contre ses côtes, son ventre se serrer d’une façon nouvelle, inconnue. Une tension nouvelle battait entre ses cuisses qui répondait à la musique.

Jessie se mit à quatre pattes.

Ses seins oscillaient légèrement à chaque mouvement, leurs pointes frôlant presque le sol. Elle avança, félines, ses yeux rivés sur Nathalie, comme si elle était sa proie. Comme si elle était la seule personne dans la pièce.

Nathalie n’arrivait plus à regarder ailleurs.

La poitrine de Jessie bougeait à chaque inspiration, les pointes durcies se dressaient, suppliantes. Nathalie imaginait leurs textures sous ses doigts. Leur chaleur. Leur fermeté.

« Calice, elle va lui sauter dessus », murmura Simon, amusé.

Claire éclata de rire.

« Nath, t’as l’air d’une statue. Fermes la bouche, tu vas avaler des mouches. »

Mais Nathalie n’entendait plus. Elle était ailleurs. Dans un endroit où il n’y avait que Jessie, sa peau, ses courbes, cette chaleur qui lui montait entre les jambes, qui lui faisait serrer les cuisses l’une contre l’autre, comme pour étouffer ce trouble qui montait en elle.

Jessie se releva enfin, d’un mouvement souple, et fit un dernier tour de scène, saluant d’un geste théâtral avant de disparaître dans les coulisses, son corps luisant sous les applaudissements.

Le silence retomba.

Nathalie cligna des yeux et revint à elle. Sa respiration était courte, saccadée. Ses doigts tremblaient autour de sa bouteille, maintenant tiède.

« Eh ben… » Claire la fixait, un sourcil levé, un sourire en coin. « T’es où, là ? Sur quelle planète ? »

Nathalie sursauta, comme tirée d’une transe.

« Quoi ? »

Sa voix était rauque, étranglée.

« T’as même pas cligné des yeux depuis cinq minutes, » ricana Simon. « T’as l’air d’avoir vu un fantôme. Ou… d’avoir envie d’en voir un. »

« Arrêtez ça ! »

Nathalie sentit ses joues s’embraser. Elle baissa les yeux, gênée, mais ne pouvait s’empêcher de jeter un dernier regard vers l’endroit où Jessie avait disparu.

« Oh, j’sais ce que t’as vu, toi, » lança Claire, moqueuse, en suivant son regard. « Et c’est pas un fantôme, c’est une déesse. »

« Une déesse qui t’a mangée des yeux, » ajouta Lucas, un rire dans la voix. « T’es sûre que t’es hétéro, Nath ? Parce que là, t’as l’air… très intéressée. »

« Fermez-la ! »

Nathalie leur lança un regard noir, mais son ton manquait de conviction. Elle se sentit exposée et vulnérable. Comme s’ils avaient vu quelque chose qu’elle ne comprenait pas encore elle-même.

« Allez, avoue, » insista Claire, en lui donnant un coup de coude. « T’as jamais regardé une fille comme ça, hein ? »

Nathalie serra les dents.

« J’ai… J’ai pensé à autre chose, c’est tout. »

« À autre chose ? »

Simon éclata de rire.

« Ouais, bien sûr. À tes devoirs, peut-être ? »

« Ou à comment Jessie bougeait ses hanches, » renchérit Lucas, imitant un mouvement de bassin exagéré.

« Ok, arrêtez ! C’est assez là ! »

Nathalie sentit ses joues brûler. Elle voulut protester, mais les mots moururent dans sa gorge. Parce qu’ils avaient raison. Elle avait déshabillé des yeux. Elle avait regardé. Et pire : elle avait aimé ça.

« Bon, allez, » soupira Claire, en se levant. « J’vais me chercher un autre verre. Nath, tu viens ? »

« Non, je… J’reste ici. »

Nathalie secouait toujours la tête, comme pour chasser les images qui lui brûlaient la rétine.

« Dommage, » murmura Claire, un sourire malicieux aux lèvres. « Parce que j’parie que Jessie est juste derrière le bar. Pis j’ai comme l’impression que t’aurais vraiment aimé lui parler. »

Nathalie sursauta.

« Quoi ? Non ! Je— »

Mais Claire était déjà partie, riant, laissant Nathalie seule avec ses pensées. Et ce feu, ce feu qui refusait de s’éteindre.


Le tissus rouge des sièges collait légèrement à ses paumes moites. Nathalie fixait le bord de la scène, sans cesser de fixer l’endroit où Jessie avait disparu. Les rires de ses amis résonnaient autour d’elle, mais elle n’écoutait plus. Elle était encore prisonnière de cette image : ces hanches, ces seins, ce sourire, qui lui brûlaient l’esprit.

Puis, un mouvement.

Un éclair rouge.

Jessie ressortit des coulisses en silence. Nathalie crut d’abord qu’elle traversait simplement la salle… jusqu’à ce que la danseuse change imperceptiblement de trajectoire.

Son cœur trébucha.

Non… non, elle ne vient pas ici.

Jessie avançait lentement, avec une assurance troublante. La robe noire épousait ses hanches comme un secret, et la lumière dorée s’accrochait à ses courbes comme si elle refusait de la laisser partir.

Nathalie ne respirait plus.

À mi-chemin, Jessie leva les yeux. Et tout se figea.

Ce n’était pas un regard lancé au hasard : c’était un accrochage. Ce regard n’avait rien d’un hasard. Il était pour elle. Comme si Jessie savait exactement où elle était assise depuis le début.

Nathalie sentit une chaleur monter sous ses côtes, lente, presque douloureuse.

« Calice… » souffla Lucas, mais sa voix semblait lointaine.

Jessie arriva devant la table et s’arrêta. Vraiment près. Beaucoup trop près pour une inconnue.

Nathalie sentit son parfum, vanillé et épicé. Elle sentit son ventre se contracter sans qu’elle comprenne pourquoi. Jessie ne regarda ni Simon, ni Claire, ni Lucas. Elle la regarda, elle.

Seulement elle.

Un sourire effleura les lèvres rouges de la danseuse, un sourire lent, comme si elle savourait la réaction de Nathalie avant même qu’elle ne l’ait eue.

« Salut, toi. »

Elle n’avait dit que deux mots, mais Nathalie en resta muette.

Ses talons glissèrent légèrement sous la table. Elle sentit ses doigts se crisper sur sa bière, qu’elle n’avait pourtant plus en main. Jessie inclina un peu la tête, observant Nathalie comme si elle lisait quelque chose dans son visage, quelque chose de précis, d’intime.

« Je peux m’asseoir ? »

Sa voix était chaude. Elle n’avait même pas attendu la réponse avant de glisser sur la banquette, si près que leurs cuisses se frôlèrent. Un frisson remonta le long de la colonne de Nathalie, vif comme une étincelle.

Jessie déposa son coude sur le dossier, tourna son corps vers elle, et son genou toucha légèrement celui de Nathalie, juste assez pour que Nathalie ne pense plus à rien d’autre.

« Tu t’appelles comment ? » murmura Jessie, les yeux rivés aux siens.

Nathalie ouvrit la bouche. Son ventre se noua. Rien ne sortit. Jessie sourit encore, cette fois avec une pointe d’amusement tendre, comme si ça lui plaisait.

Puis un son sorti de la bouche de Nathalie.

« N… Nath… Nathalie. »

Le nom sortit dans un souffle. Jessie sourit, comme si elle venait de lui offrir un cadeau.

« Nathalie. » Elle répéta son prénom avec lenteur. « Joli. Ça te va bien. »

Nathalie rougit.

Pourquoi est-ce qu’elle me fait cet effet ?

« Pis— Hmm— Pis toi… » Nathalie hésita. « C’est Jessie, c’est ça ? »

« Oui. » Jessie inclina légèrement la tête, ses yeux bruns foncés capturant les siens.

Jessie sourit, satisfaite.

« Alors, Nathalie… »

Elle se pencha légèrement, juste assez pour que Nathalie sente son souffle chaud contre son oreille.

« Qu’est-ce qu’une fille comme toi fait dans un endroit comme ça? »

Nathalie sentit son visage s’embraser.

« Je… »

Elle bafouilla, cherchant ses mots.

« Mes amis m’ont traînée ici. J‘étais jamais venue dans un… un club comme ça. »

Jessie éclata d’un rire doux, cristallin.

« Jamais ? »

Elle haussa un sourcil, amusée.

« Alors c’est ta première fois ? »

Nathalie hocha la tête, gênée.

« Oui. »

« Et alors ? »

Jessie se rapprocha encore, son épaule frôlant la sienne.

« Ça te plaît ? »

Nathalie ouvrit la bouche, puis la referma.

Comment répondre à ça ?

« Je— » Elle hésita. « C’est… différent. »

Jessie rit à nouveau, un son chaud et enveloppant.

« Différent, hein ? »

Elle posa une main sur le bras de Nathalie, ses doigts effleurant sa peau nue.

« Et moi ? Je suis différente aussi ? »

Nathalie sentit son cœur s’emballer.

Elle me touche. Elle me touche vraiment.

« Oui, » murmura-t-elle, sans réfléchir.

Jessie sourit, satisfaite.

« Tant mieux. »

Elle retira sa main, mais seulement pour prendre une gorgée de son verre, un cocktail rouge sombre, avec une cerise qui flottait à la surface.

« Toi aussi, t’es... différente. »

Nathalie cligna des yeux, surprise.

« Moi ? »

« Oui, toi. »

Jessie la regarda, ses yeux sombres brillants sous la lumière tamisée.

« Tu n’es pas comme les autres filles qui viennent ici. Tu n’es pas là pour rire, pour te moquer, pour jouer les dures. »

Jessie se pencha à nouveau, sa voix devenant un murmure.

« Tu es là parce que tu ressens quelque chose. N’est-ce pas ? »

Nathalie sentit son estomac se nouer.

Elle a raison.

« Qu’est-ce que tu étudies, Nathalie ? »

La question la prit au dépourvu.

« Euh… »

Elle se racla la gorge.

« J’suis au cégep. En sciences humaines. »

« Sciences humaines, » répéta Jessie, comme si elle goûtait les mots. « Tu aimes ça ? »

« Oui. »

Nathalie hocha la tête, soulagée de parler d’un sujet moins… dangereux.

« J’aime lire, écrire, analyser les choses. »

« Une intellectuelle, » murmura Jessie, un sourire en coin. « T’es du genre à observer avant de parler. »

Nathalie sentit une chaleur lui monter aux joues.

« Alors, Nathalie… »

Elle se rapprocha à nouveau, son parfum enveloppant Nathalie comme une couverture.

« Tu veux une danse ? »

Nathalie sursauta.

« Quoi ? »

« Une danse privée. »

Jessie sourit, ses lèvres rouges s’étirant en une courbe sensuelle.

« Une cabine. Toi pis moi. Rien de compliqué.. »

Nathalie sentit son cœur s’arrêter. Elle bafouilla.

« Je… J’peux pas. J’ai pas assez d’argent. »

Jessie éclata de rire, un son chaud et rassurant.

« Ne t’inquiète pas pour ça. »

Elle posa une main sur la sienne, ses doigts s’entrelaçant aux siens.

« C’est moi qui offre. »

Nathalie sentit son souffle se bloquer.

« Non, je… » Elle retira sa main, gênée. « J’peux pas. Vraiment. M… Merci quand même. »

Jessie la regarda, surprise, puis amusée.

« Pourquoi pas ? »

« Parce que— »

Nathalie chercha désespérément une excuse.

« Parce que mes amis sont là. Ils vont rire de moi. »

Jessie sourit, comme si elle comprenait.

« D’accord. »

Elle se leva, son corps se déployant avec souplesse..

« Mais si tu changes d’avis… »

Elle se pencha, ses lèvres frôlant presque l’oreille de Nathalie.

« Je serai au bar. »

Nathalie sentit un frisson lui parcourir l’échine. Jessie se redressa, lui lança un dernier sourire, puis s’éloigna, ses hanches ondulant à chaque pas. Nathalie la regarda partir, le cœur battant à tout rompre.

« Calvaire, Nath. »

La voix de Claire la fit sursauter.

« Tu lui a tombé dans l’œil pas rien qu’un peu. »

Nathalie se tourna vers son amie, les joues en feu.

« Quoi ? Non ! »

Claire éclata de rire, les yeux brillants d’amusement.

« Oh, arrête. »

Elle prit une gorgée de sa bière, sans quitter Jessie des yeux.

« Elle t’a dévorée du regard. Pis toi, t’as l’air d’une gamine qui vient de voir le Père Noël. »

Nathalie sentit son visage s’embraser.

« Ferme-la, Claire. »

Mais elle ne pouvait pas nier la vérité. Elle avait aimé ça… et elle en voulait plus.


Nathalie se leva d’un mouvement brusque, les doigts serrés autour de son verre presque vide.

« Je… j’vais aux toilettes. »

Claire leva les yeux, un sourcil arqué.

« T’es sûre ? T’as l’air d’une biche perdue dans le centre-ville. »

« Ça va, » mentit Nathalie en forçant un sourire. « J’ai juste besoin de… me rafraîchir. »

Elle se faufila entre les tables, évitant les clients trop près, trop bruyants. L’air était lourd, chargé de parfum bon marché et de sueur. Elle atteignit enfin le couloir menant aux toilettes, soulagée.

Une main se referma sur son poignet.

Nathalie étouffa un cri, se retournant d’un coup sec. Jessie se tenait là, silhouette élancée dans la pénombre, ses yeux bruns foncés captant la lueur bleutée des néons.

« Viens. »

Sa voix était douce, mais ferme. Sans attendre de réponse, elle tira Nathalie vers un couloir latéral, étroit et mal éclairé, où les bruits du club s’estompaient en un bourdonnement lointain. Nathalie sentit son pouls s’emballer, ses talons claquant sur le carrelage froid.

« Où… où est-ce qu’on va ? »

Jessie ne répondit pas. Elle s’arrêta devant une porte discrète, marquée d’un simple panneau doré : « VIP ». D’un geste fluide, elle sortit une clé de son décolleté et l’inséra dans la serrure. La porte s’ouvrit avec un clic étouffé.

À l’intérieur, la pièce était un contraste saisissant avec l’agitation du club. Un canapé de velours rouge occupait le centre de la pièce, entouré de lumières tamisées qui projetaient des ombres sur les murs. Une odeur de vanille et de bois de santal flottait dans l’air, apaisante. Nathalie hésita sur le seuil, les doigts crispés autour de la bandoulière de son sac.

« Entre. »

Jessie posa une main au creux de son dos, une pression légère mais insistante. Nathalie obéit, les jambes tremblantes, et s’assit sur le bord du canapé, les genoux serrés. Le velours était doux sous ses paumes moites.

Jessie ferma la porte derrière elles. Le déclic de la serrure lui parut soudain très fort.

Elle s’approcha lentement, sans mouvement brusque. Puis elle s’assit à côté de Nathalie, assez près pour que leurs cuisses se frôlent. La chaleur de son corps traversa le tissu fin de la jupe de Nathalie, lui brûlant la peau.

« Tu es nerveuse. »

Ce n’était pas une question. Nathalie déglutit, les yeux rivés sur ses mains.

« Un peu. »

Jessie sourit, un sourire lent et complice.

« C’est normal. »

Elle tendit la main, effleurant du bout des doigts le bras de Nathalie, remontant jusqu’à son épaule.

« La première fois, c’est toujours comme ça. »

La première fois ? Ces mots firent hésiter Nathalie. Est-ce qu’elle parlait de la danse ? Ou de… autre chose ?

« Pourquoi tu m’as amenée ici ? » murmura-t-elle, la voix à peine audible.

Jessie retira sa main, mais seulement pour se pencher en arrière, s’appuyant contre le dossier du canapé. Elle croisa les jambes, le tissu de sa robe glissant sur sa peau dorée.

« Parce que je t’ai vue. »

Ses yeux ne quittèrent pas ceux de Nathalie.

« Pas comme les autres. Pas comme un client de plus. »

Nathalie sentit son estomac se nouer.

« Comment, alors ? »

Jessie hésita, comme si elle pesait ses mots. Puis elle soupira, un son presque imperceptible.

« J’étais un peu comme toi, avant. Il y a quelques années. »

Nathalie cligna des yeux, surprise.

« Toi ? »

« Oui. »

Jessie sourit, mais cette fois, il y avait une ombre dans son regard.

« J’étais perdue. Curieuse, mais apeurée. »

Nathalie sentit une boule se former dans sa gorge.

« Pis… pis toi, t’as trouvé ? »

Jessie éclata d’un rire sans joie.

« Trouvé quoi ? »

Elle se redressa, ses doigts jouant avec le bord de sa robe.

« Ce que je voulais ? Non. Pas vraiment. »

Son expression s’adoucit.

« Mais j’ai appris à faire avec ce qui tombait, faute de mieux. Et à en faire quelque chose. »

Nathalie la regarda, fascinée. Il y avait une vulnérabilité dans sa voix, une fissure dans cette armure de confiance qu’elle portait comme une seconde peau.

« C’est pour ça que tu danses ? » demanda-t-elle, hésitante.

Jessie hocha la tête, les yeux baissés.

« Oui. » Elle marqua une pause. « Enfin… non. Pas juste pour ça. »

Elle se tut, comme si les mots lui coûtaient. Nathalie attendit, le cœur battant.

« Pourquoi dans ce cas ? Pour l’argent ? »

« Pour l’argent, oui. Mais aussi parce que— »

Jessie s’interrompit et baissa les yeux avant de reprendre.

« J’ai— J’ai une fille, » finit par dire Jessie, la voix basse. « Aya. Elle a deux ans. »

Nathalie sentit son souffle se bloquer.

« Une fille ? »

« Oui. »

Jessie releva les yeux, et Nathalie y vit une lueur de fierté, mêlée à une douleur ancienne.

« Son père… il est parti. Avant même qu’elle naisse. Il a disparu, comme ça. »

Elle claqua des doigts.

« Et moi, je me suis retrouvée seule. Avec un bébé, des dettes, et aucune idée de comment m’en sortir. »

Nathalie sentit une vague de compassion l’envahir.

« Je… j’suis désolée. »

Jessie haussa les épaules, un geste qui se voulait désinvolte, mais qui trahissait une lassitude profonde.

« C’est la vie. »

Elle sourit, mais son sourire était triste.

« Alors oui, je danse. Parce que c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour subvenir à ses besoins. Pour lui offrir une vie décente. »

Nathalie la regarda, les yeux brillants.

« Tu… tu es une bonne mère. »

Jessie éclata de rire, un son chaud et sincère cette fois.

« Une bonne mère ? » Elle secoue la tête. « Je ne sais pas. Je fais de mon mieux. »

Un silence s’installa entre elles, lourd de non-dits. Nathalie sentit le poids de cette confidence, comme un cadeau fragile qu’on lui aurait offert.

« Pourquoi tu me dis tout ça ? » murmura-t-elle enfin.

Jessie se tourna vers elle, son regard intense.

« Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que tu m’as regardée. Vraiment regardée. Pas comme un objet, pas comme une danseuse. »

Elle tendit la main, effleurant la joue de Nathalie du bout des doigts.

« Comme une personne. Comme si j’étais plus que ce que je montre. »

Nathalie sentit son visage s’embraser.

« Et… et pourquoi tu m’offres une danse gratuite si tu as besoin d’argent ? »

Jessie sourit, un sourire doux, presque tendre.

« Parce que tu es fauchée, parce que tu es mignonne. »

Ses doigts glissèrent le long de la mâchoire de Nathalie, s’arrêtant sous son menton.

« Et parce que je vois quelque chose en toi. Un trouble que je connais bien. »

Nathalie sentit son cœur battre à tout rompre.

« Qu… quoi ? »

Jessie se pencha, son souffle chaud contre les lèvres de Nathalie.

« L’envie d’aller voir plus loin que ce que t’as connu jusqu’à maintenant. »

Et avant que Nathalie ne puisse répondre, Jessie posa ses lèvres sur les siennes.