Chapter 1
Première Partie
“J’ai toujours été nul pour inventer des histoires.
Je n’ai jamais su les conter correctement aux gamins lorsqu’ils me demandaient de leur lire leurs livres préférés.
“Il faut faire des voix différentes, sinon c’est pas drôle.” “Tu lis trop vite.” “Je n’aime pas ta voix, tu fais mal la voix d’une fille.”
Quand il s’agissait d’en inventer une de toutes pièces, parce que le mioche en avait marre de ses livres, c’était pire encore. Je n’ai aucune imagination pour ce genre de choses.
Mais j’espère que celle-là te plaira.
Mon imagination est pour une toute autre chose. Ça plaît rarement aux gosses, ces trucs-là. Les gosses n’aiment pas le sang. Ils n’aiment pas les cris, les pleurs, et encore moins les meurtres. C’est parce qu’ils ne comprennent pas — mais ça, ce n’est pas leur faute. C’est celle des parents.
“Maman, elle est passée où grand-mère ?”
“Elle est au paradis, mon ange. Elle ne reviendra jamais.”
Alors les mômes sont tristes. Ce qu’il faudrait leur dire, c’est que maintenant, grand-mère ne souffre plus. Elle n’a plus besoin de s’inquiéter de sa misérable pension de retraite. Elle ne souffre plus de ses vieux os qui lui font mal au moindre effort. Ainsi, les gamins verraient la mort comme quelque chose de bien.
C’est une chose que j’ai comprise à onze ans, grâce à mon père.”
Nous avions un chien. Un vieux chien.
Un soir en rentrant de l’école, mon père m’a annoncé que Médor était très malade. Je ne m’en suis pas inquiété — après tout, Médor irait mieux après avoir dormi, comme papa quand il allait se coucher avec ses maux de tête.
Cette nuit-là, j’ai entendu mon père sortir de la maison. C’était inhabituel. Je me suis levé et je l’ai observé depuis la fenêtre de ma chambre, dans le noir, sans bouger.
C’est là que j’ai compris. Quand quelqu’un souffre et qu’on ne peut plus rien faire pour le guérir, le mieux est d’abréger soi-même ses souffrances. C’est ce que mon père a fait. Il a pris la hache qui était plantée dans le tronc d’arbre du jardin, il l’a levée au-dessus de sa tête, et il l’a enfoncée dans la nuque de Médor. La tête s’est décrochée avec une facilité étonnante et a roulé un peu plus loin dans l’herbe sombre.
N’importe quel gamin aurait pris peur. Moi, j’étais fasciné. Mon père était quelqu’un de courageux. Et je savais, avec la clarté absolue que seuls les enfants peuvent avoir, que plus tard, je voulais devenir comme lui.
C’est ce que je suis devenu.
À vingt ans, j’avais aidé mon premier humain. Je précise humain, parce que je l’avais déjà fait avec des animaux auparavant — chiens, chats, oiseaux trouvés sur le bord de la route. Tout y était passé. Mais au fond, peu importe. Ça restait la même chose.
Lorsque j’ai tué mon premier humain, j’avais donc vingt ans. Je me souviendrai toute ma vie de ce jour.
C’était une journée magnifique. On approchait facilement les trente degrés, le soleil brûlait la peau, il n’y avait presque pas d’ombre. J’étais assis dans la forêt, sans personne à l’horizon. J’avais cherché toute la journée un animal à aider, sans succès — et à vrai dire, je m’en fichais un peu. Cela faisait un moment que les animaux ne me suffisaient plus. Ils ne savent pas qu’on les aide. Ils n’ont pas la même intelligence que nous. Aider un animal, c’est comme souffler sur une bougie — ça s’éteint, et personne ne comprend vraiment ce qui vient de se passer.
Et comme si Dieu avait entendu mes pensées, il envoya quelqu’un sur mon chemin.
Une vieille femme. Essoufflée, courbée sur une canne, avançant avec cette lenteur particulière des gens que la vie a épuisés. Elle s’assit à côté de moi sans y être invitée, d’abord silencieuse, puis elle se mit à parler comme si sa vie misérable pouvait m’intéresser. Elle me raconta qu’elle était veuve depuis peu, que sans la retraite de son mari elle ne pouvait plus payer ses factures, ni même son traitement pour une maladie dont j’ai oublié le nom.
J’étais de bonne humeur ce jour-là. Alors je lui ai proposé mon aide.
Bien sûr, je ne lui ai pas précisé de quelle aide il s’agissait. Même si elle savait au fond d’elle que c’était la seule solution, elle n’aurait jamais accepté. L’humain a peur de la mort — alors que c’est, sans l’ombre d’un doute, la meilleure chose qui soit.
Je lui demandai de me suivre. Elle ne se fit pas prier.
Je dus marcher à son rythme — ce qui correspondait, je l’estimai, à environ cinq cents mètres par heure. J’avais l’impression d’être devenu un escargot. Mais je ne dis rien. Après tout, cette vieille peau allait m’aider à savoir si j’étais prêt à franchir le pas.
Lorsque je la fis quitter le sentier, elle commença à douter. Mais c’était trop tard, et de toute façon, elle n’avait ni la force de faire demi-tour, ni celle de courir. Il ne lui fallut pas longtemps pour deviner ce que je préparais. Son regard changea.
C’était déjà plus intéressant que le regard des animaux.
Je n’avais rien sur moi pour m’y prendre proprement, alors je regardai autour de moi et trouvai une pierre — grosse, suffisamment pointue. Je me baissai pour la ramasser sous son pauvre regard apeuré. Je m’approchai d’elle alors qu’elle marchait le plus vite qu’elle en était capable. Ce n’était pas assez rapide. Je levai le bras aussi haut que possible et enfonçai la pierre dans son crâne.
Elle s’effondra. Le sang coulait à flots. Les feuilles autour d’elle, tantôt vertes, avaient changé de couleur. Mais elle était toujours vivante. Elle était robuste, finalement.
Je me penchai vers elle. Elle ouvrit les yeux mais ne dit rien. Je m’installai sur elle, plaçai mes mains autour de son cou — encore chaud, le cœur qui battait encore, lentement, mais qui battait — et je serrai aussi fort que je le pus. Sentir son pouls diminuer progressivement pendant que ses paupières se fermaient et que son souffle se faisait de plus en plus discret fut la meilleure chose que j’aie jamais ressentie.
Je venais d’aider mon premier humain.
Je savais maintenant que j’en étais capable. Mais je savais également autre chose — quelque chose que je n’avais pas anticipé.
Quand j’avais senti le cœur de cette femme s’arrêter sous mes paumes, j’avais ressenti quelque chose de complètement différent de ce que j’avais connu avec les animaux. Quelque chose que je n’avais pas de mot pour décrire à l’époque, et que je ne cherche plus à décrire maintenant.
C’est à cet instant précis que j’ai compris que j’allais prendre un chemin différent de celui de mon père.
Je n’étais plus le sauveur.
J’étais le tueur.