✯ 𝑷𝒓𝒐𝒍𝒐𝒈𝒖𝒆
✯ 𝑷𝒓𝒐𝒍𝒐𝒈𝒖𝒆
« Le passé peut être mis de côté mais pas oublié. »
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15 ans plus tôt, 2010, Mesilla, Nouveau-Mexique
En ce samedi matin du mois d’octobre, je me réveille et, comme à mon habitude, je me dirige dans la cuisine pour manger les pancakes que me prépare mon père tous les matins.
En pénétrant dans la pièce, je vois ma mère, assise à la table, la tête enfouie entre ses bras. Je m’approche vers elle, confuse.
- Maman ? Qu’y a-t-il ? Où est papa ?
Quand ma mère relève le visage, je remarque subitement que des cernes creusent le dessous de ses yeux rougis et remplis de larmes. Elle me répond alors :
- Oh ma petite fille... Ton papa n’est pas rentré du travail hier soir et... et...
Après sa déclaration, elle fond en larmes. Je m’avance donc vers elle et pose ma main sur son épaule en optimisant :
- Peut-être qu’il a été retardé... longtemps, très longtemps...
Plus je parle, plus je me rends compte que mes paroles sont complètement idiotes.
- Tu ne comprends pas petite, il... il ne reviendra pas..., m’annonce-t-elle en glissant un journal papier sur la table jusqu’à moi.
Je fixe le bout de papier avec incompréhension puis relève les yeux vers ma mère qui s’est repositionnée dans sa position de départ.
- Mais, maman... La maîtresse ne nous a pas encore appris à lire...
Elle relève immédiatement la tête vers moi, prise de court. Maman passe sa main dans mes cheveux puis se confond en excuses :
- Mince, je suis tellement désolée. Avec tout ce qui se passe en ce moment...
Ce n’est pas la première fois maman...
Elle se lève, prend ma main dans la sienne puis m’emmène devant la télé. Elle l’allume puis zappe jusqu’à la chaîne d’information du comté de Doña Ana. La journaliste sur le plateau commence à parler d’un sujet d’une certaine disparition à Mesilla.
Mais je ne comprends pas, quel est le rapport avec papa ?
Comme si une lumière s’allume dans mon esprit, je comprends : la personne disparue évoquée dans le journal est mon père !
Je me tourne vers ma mère comme si je m’attendais à ce qu’elle me dise que c’est une blague, qu’il va revenir. Mais elle ne fait rien, à part aller chercher une bouteille de whisky dans le placard de la cuisine.
Oh non... Pas encore...
Elle s’empare de la bouteille, boit plusieurs grosses gorgées puis se tourne brusquement vers moi, en me disant avec l’alcool qu’elle a en main :
- Va t’occuper du linge, je suis trop fatiguée pour le faire...
Encore une fois, je suis obligée de lui rappeler que je n’ai pas encore l’âge de faire les tâches ménagères. Ce par quoi elle me répond :
- Oh zut, je suis désolée... Mais tu veux bien aider ta vieille mère triste et fatiguée à faire le linge ?
Grande empathique et naïve que je suis, je vaque à ma tâche non sans souffler.
Moi aussi je suis fatiguée maman. Moi aussi je suis triste de la disparition de papa.
Mais moi, je n’ai pas le droit de faire mon deuil. Mais moi, je n’ai rien pour me réconforter.
Un bruit sourd provenant du salon me sort de mes pensées. Je lâche le T-shirt que j’ai dans les mains puis cours jusque dans la pièce d’où provient le son. Ce que je trouve devant moi me provoque un hoquet de surprise.
Ma mère est inconsciente, allongée sur le tapis, la bouteille d’alcool vide encore à la main. Des boîtes de médicaments sont éparpillées tout autour d’elle.
D’abord, je pense que la fatigue me joue des tours mais au bout de je ne sais combien de frottement des yeux, je réalise que ce qui est devant moi est réel. Des larmes commencent à couler sur mon visage.
Pourquoi maman...?
Mon corps, sans que je ne puisse rien contrôler, se paralyse. Seulement, une chose me remet en mouvement : un tressaillement d’un des doigts de maman. Alors, je cours jusqu’au téléphone mobile qui se trouve sur une commode. Je l’attrape mais, pour mon plus grand malheur, il est cassé.
Maman a sans doute oublié...
Mes jambes s’agitent d’elles-mêmes et me conduisent jusqu’à la porte des voisins.
Espérons qu’ils soient là...
La porte s’ouvre sur Elizabeth, la voisine. Elle semble d’abord enchantée de me voir puis aperçoit mes yeux rougis par les larmes et les frottements.
- Ma petite chérie, qu’est-ce qui ne va pas voyons ?
Je hoquette plusieurs fois avant de réussir à parler, enfin essayer de former une phrase avec un minimum de sens :
- Je... Ma ma-maman elle... elle...
- Viens avec moi, me répond-t-elle en prenant ma main.
Elle marche en ma compagnie jusqu’à chez moi puis entre.Sachant ce que je vais voir, ou plutôt revoir, je me cache les yeux avec ma main libre. Je ne vois pas la réaction d’Elizabeth mais je l’entends. Elle se lance dans une série de « Oh mon dieu ! » puis, je l’entends au téléphone, sans doute avec la police ou les pompiers. Quand je sens que nous avons quitté la maison, j’ôte les doigts de mon visage pour me retrouver face à celui d’un homme que je ne connais pas et qui, accroupi en face de moi, passe sa main dans mes cheveux.
Maman faisait aussi ce geste...
- C’est très bien d’être aller voir tes voisins rapidement, tu es vraiment très mature pour une petite fille de six ans.
Comment il connaît mon âge ?
Face à mon air intrigué, il répond à ma question silencieuse :
- Ne t’inquiètes pas, je ne suis pas psychopathe, je suis le directeur adjoint du centre d’adoption de la ville.
Je le regarde, encore plus confuse.
- Ta mère est décédée et ton père est introuvable, tu es maintenant orpheline.
Le dernier mot qu’il dit me retourne l’estomac et le cerveau.
Orpheline.
Ce mot sonne comme une sentence, comme le début de l’enfer.
L’homme me prend par la main puis m’emmène dans une voiture. En regardant derrière moi, j’aperçois Elizabeth et son mari me saluer puis rentrer chez eux.
La voiture roule quelques minutes puis s’arrête devant un vieux, sombre et grand bâtiment, sans doute l’orphelinat.L’homme m’ouvre la portière puis m’emmène jusqu’à devant la grande grille noire en fer.
C’est donc ça ma vie future, faire mon enfance et adolescence dans un vieux orphelinat pourri sans aucune famille à l’extérieur. C’est vraiment ce que je disais, l’enfer.