prologue
La première fois que Naila a compris qu’elle allait aimer Amir jusqu’à s’en détruire, il avait les mains couvertes de sang.
La musique tournait encore dans le salon, étouffée par les murs de l’appartement, pendant qu’au loin quelqu’un criait dans le couloir de l’immeuble. Les basses faisaient vibrer le parquet sous ses pieds nus et les lumières de la ville entraient par les grandes fenêtres ouvertes, découpant des reflets bleus sur la peau d’Amir. Tout semblait irréel. Comme ces secondes suspendues après une catastrophe, quand le monde continue d’avancer normalement alors que le vôtre vient de basculer.
Naila était restée immobile contre le plan de travail de la cuisine, incapable de respirer correctement. Son cœur cognait si fort dans sa poitrine qu’elle avait l’impression qu’il allait finir par exploser. Pourtant, malgré la peur, malgré le chaos autour d’eux, ses yeux revenaient toujours vers lui.
Vers Amir.
Sa chemise noire était froissée, tachée au niveau des manches, et ses phalanges abîmées tremblaient légèrement lorsqu’il passa une main sur son visage. Ce détail-là la bouleversa plus que le reste. Pas le sang. Pas la violence. Le tremblement.
Parce qu’elle comprit immédiatement qu’il n’avait pas peur pour lui-même.
Il avait peur pour elle.
— Regarde-moi.
Sa voix n’était pas dure.
Elle était fatiguée.
Comme si la soirée entière venait de lui arracher quelque chose.
Naila releva lentement les yeux vers lui, et cette simple seconde lui donna l’impression d’être mise à nu d’une manière qu’elle n’avait encore jamais connue. Amir la regardait comme un homme au bord de l’asphyxie regarde la seule chose capable de le sauver. Il y avait dans ses yeux une détresse immense, incontrôlable, presque brutale dans sa sincérité.
Et ça lui fit peur.
Parce qu’aucun homme ne l’avait jamais regardée avec autant d’amour sans essayer de la posséder en retour.
Toute sa vie, Naila avait confondu l’amour avec le manque. Avec les départs qui reviennent trop tard, les promesses faites à moitié, les silences utilisés comme des armes. Elle avait grandi au milieu des disputes étouffées derrière des portes mal fermées, des excuses murmurées à trois heures du matin et des absences qu’on finissait toujours par pardonner.
Alors elle avait appris à partir avant qu’on l’abandonne.
À aimer juste assez pour ne jamais totalement s’attacher.
À garder au fond d’elle cette distance invisible qui empêchait les gens d’atteindre les endroits vraiment fragiles.
Mais Amir avait traversé toutes ses défenses avec une facilité terrifiante.
Et maintenant qu’il se tenait devant elle, les mains couvertes du sang d’un autre homme, il ne ressemblait pas à quelqu’un de dangereux.
Il ressemblait à quelqu’un qui allait s’effondrer si elle reculait d’un pas.
La pluie frappait les vitres ouvertes derrière eux et l’air sentait l’orage, le métal et son parfum à lui. Cette odeur chaude et addictive qui restait toujours sur les draps après son départ.
— Je te jure que j’ai essayé de rester calme, souffla-t-il finalement.
Sa voix se brisa légèrement sur le dernier mot.
Et cette faille minuscule acheva quelque chose en elle.
Parce que les hommes qui blessent sans aimer, Naila connaissait ça par cœur.
Mais un homme capable de devenir violent uniquement parce qu’il avait eu peur pour elle…
C’était différent.
Dangereusement différent.
Amir s’approcha lentement, comme si chaque mouvement dépendait de sa réaction. Il s’arrêta juste devant elle, assez près pour qu’elle sente sa respiration contre sa peau, assez près pour qu’elle remarque la petite cicatrice au bord de sa bouche et la manière dont ses yeux cherchaient les siens avec une inquiétude presque insupportable.
— Dis-moi de partir.
Elle aurait dû le faire.
Elle aurait dû écouter cette voix au fond d’elle qui criait depuis des semaines que cet amour finirait par les détruire tous les deux. Elle aurait dû comprendre qu’un homme capable de l’aimer avec autant d’intensité pouvait aussi devenir celui qu’elle ne survivrait pas à perdre.
Mais le problème avec Amir, c’est qu’il était la première personne à lui avoir donné envie de rester.
Pas survivre.
Rester.
Et pour une femme comme Naila, c’était encore plus terrifiant.
Alors au lieu de répondre, elle attrapa doucement sa chemise entre ses doigts tremblants avant de l’embrasser avec cette faim désespérée qu’ont les gens qui passent leur vie entière à prétendre qu’ils n’ont besoin de personne.
La musique continuait de vibrer autour d’eux.
Lente. Sensuelle. Presque étouffante.
Et pendant quelques secondes, malgré le sang, malgré les blessures, malgré tout ce qui était déjà en train de se briser entre eux, Naila eut la certitude douloureuse qu’elle ne pourrait plus jamais aimer quelqu’un d’autre de cette façon.