Sucré-Salé

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Summary

Cappucine a grandi entre les fourneaux du petit restaurant de sa mère. Entrer dans l’école culinaire la plus prestigieuse du pays représente sa seule chance de sauver ce qu’il leur reste. Léoben, lui, est l’héritier d’un empire gastronomique. Talentueux, perfectionniste, insupportable… il déteste tout ce que Cappucine représente : l’instinct, le chaos, l’émotion. Entre humiliations, désir, compétition et blessures qu’ils cachent derrière leurs corps et leurs assiettes, leur rivalité devient rapidement impossible à contrôler. Et le pire ? Ils commencent à se comprendre un peu trop bien. 🍓🔥

Genre
Romance
Author
Mysphibie
Status
Ongoing
Chapters
9
Rating
n/a
Age Rating
16+

Le Contrat de Trop



La tour De Saulban donnait le vertige à Leoben.

L’entreprise régnait depuis soixante ans sur les cosmétiques, les produits nutritionnels et le sport. Son slogan, répété à chaque pub sur tous les supports possibles, prétendait croire encore à l’adage latin : mens sana in corpore sano.

Mais l’esprit avait fui depuis longtemps. Ne restait que le corps.

Un corps sain…

Enfant, il les répétait dans sa tête, les dents serrées, devant son assiette de légumes vapeurs. Aujourd’hui, il les lisait, plaquées en lettres blanches, sur l’affiche du tout nouveau produit diététique avec en prime la photo d’un modèle torse nu faisant sauter des poivrons dans une poêle, ravi de savourer ces infâmies fadasses.

Léoben soupira et s’enfonça dans le fauteuil trop moelleux de la salle d’attente du dernier étage.

Tout ce luxe lui donnait froid dans le dos. La baie vitrée plongeait sur le quartier des affaires. Et les secrétaires en tailleur, mannequins plus qu’employées, qui gloussaient derrière leur comptoir tout en le détaillant du coin de l’œil. L’une osa :

— Un café pour patienter ?

Il déclina, mal à l’aise.

D’ordinaire, elles ne lui auraient même pas daigné un regard, pas dans cet état, pas avec ses fringues de la veille : jeans troué, t-shirt pas net, blouson qui méritait la poubelle. Il n’avait même pas regardé son reflet avant de partir. Avec cette allure, les vigiles l’auraient même viré à la porte… s’il n’avait pas été le fils unique du PDG.

Fils De Saulban. Héritier. Parti de choix. Et pourtant, Léoben rejetait son statut le plus possible. Il esquivait les regards, répondait aux avances par des grognements.

De toute façon, il avait d’autres problèmes.

Son père l’avait convoqué.

Après des années d’indifférence… une réapparition brutale.

Il sortait d’une soirée arrosée pour fêter son diplôme et sa délivrance, quand il avait vu clignoter l’icône rouge sur son téléphone. Bernard, le secrétaire personnel, avait laissé un message formel sur son répondeur.

Trois ans de paix s’étaient effondrés en un bip.

Et maintenant, il était là, au sommet de cette foutue tour…

— Monsieur De Saulban ? Une rousse aux yeux perçants l’interpella. — Votre père est prêt à vous recevoir.

Léoben se leva, la suivit sans un mot. Elle lui ouvrit une porte noire, sobre, et lui offrit un sourire poli avant de refermer derrière lui.

Même après trois ans, l’impression de déjà-vu lui sauta à la gorge. La pièce était glacée. La lumière naturelle déferlait par la baie vitrée, projetant l’illusion de flotter au-dessus de la ville. Un bureau noir trônait comme un autel. Le parfait vampire businessman, songea-t-il.

Eric De Saulban, silhouette sèche et élégante, releva à peine les yeux du rapport sur son ipad. Quand il vit la tenue de son fils, ses lèvres se crispèrent.

— Tu aurais pu faire un effort. Assis-toi.

Léoben obéit. Il capta, dans le regard sombre de son géniteur, cette lueur de prédateur satisfait, celle qui annonçait une négociation déjà gagnée.

— Tu as grandi, lança-t-il.

Pas un centimètre depuis leur dernière retrouvaille. Au gala donné par sa mère pour sa fondation, quand les chargés de presse avaient exigé sa présence. Mais son père était trop absent ou absorbé pour le remarquer.

Lui non plus n’avait pas changé. Grand, élancé, pas une ride. Sa peau, lissée par un chirurgien discret, avait retrouvé sa couleur rose bonbon. Ils se ressemblaient. Mêmes traits anguleux, même nez légèrement recourbé. Seuls leurs yeux différaient : l’un avait le noir du néant, l’autre le bleu du ciel.

— J’ai appris que tu avais obtenu ton diplôme avec mention, reprit le père. Mes félicitations.

Silence. Le père ne broncha pas.

— Tu sais pourquoi je t’ai fait venir ?

— Il me semblait que nous avions un accord.

— Les choses ont changé, Léonard. Je ne sais pas si tu es au courant, mais la société vient de conclure un contrat avec Simon’s Apple. Le plus gros importateur agroalimentaire du continent.

— J’en ai entendu parler.

Un euphémisme. Léoben avait suivi la conférence de presse en direct depuis son canapé. C’était la première fois depuis trois ans qu’il voyait son père sourire.

— On s’installe près de leur succursale pour gérer les usines à l’étranger. J’ai besoin de quelqu’un de confiance pour prendre les rênes. Tu viens de terminer tes études. Tu es mon fils. J’ai pensé à toi immédiatement.

Léoben se força à respirer. Il savait que cette convocation n’était qu’une tentative pour le manipuler à nouveau. Il releva les yeux. Les planta dans ceux de son père.

— Je te remercie pour l’offre, mais je me dois de la décliner.

Son père tiqua. Il délaissa enfin sa tablette pour se tourner vers son fils. Son regard s’assombrit plus encore, mais son visage n’exprima aucune colère. Léoben pouvait toutefois la sentir gronder sous son épiderme tendu.

— Tu es sérieux ? s’amusa-t-il.

— On avait un arrangement, si tu te souviens bien. Je faisais les études que tu m’as choisies pendant trois ans, et ensuite j’étais libre. J’ai terminé avec mention. J’ai tenu ma promesse. Maintenant, c’est à toi de tenir la tienne.

— Encore cette école de cuisine… , soupira son père. Je croyais que ces trois années te feraient oublier ces rêves d’enfant.

— Ce ne sont pas des rêves d’enfants, soutint Léonard, la voix tremblante. Je veux intégrer la meilleure école de cuisine du monde. Celle où grand-père a étudié.

— Je sais ce qui est bon pour toi.

Son ton était sans appel. Léoben soutint son regard, sa propre colère brûlant sous sa peau. Il mourrait d’envie d’hurler. De lui jeter à la face à quel point il était absent, à quel point il se fichait complètement de lui ou de son avenir. Qu’il ne savait pas ce qui était bon tout court.

Mais il garda le silence, paralysé sur sa chaise. Les seuls mots qui consentirent à sortir de sa bouche furent :

— Je n’irai pas et tu ne peux pas me forcer.

Cette phrase était déjà un exploit. Ses mains devinrent moites, sa gorge sèche. Il prit une inspiration, étonné de la surprise peinte sur le visage de son père.

— Tu es décidé à me désobéir ?

— Oui.

— Très bien. Si tu refuses de m’écouter, dit-il calmement, je peux employer d’autres méthodes.

Le père se rassit, croisa les mains.

— Et si je décidais de te couper les vivres ?