Chapitre 1
CHAPITRE 1 –
ELSIE
Le soleil n’est encore qu’une étincelle à l’horizon quand ses premiers rayons glissent entre les fenêtres étroites de la caserne. Dehors, l’aube respire. L’air frais porte les derniers chants des oiseaux tapis dans les arbres, une mélodie fragile qui semble hésiter à troubler le silence.
À l’intérieur, l’odeur mêlée du cuir usé et de l’acier poli m’enveloppe. Une senteur rassurante pour certains, un rappel tranchant pour moi : celui de ce pour quoi je me lève chaque matin.
Quinze ans.
Quinze ans depuis que tout a basculé, que la nuit s’est refermée sur ma famille et a laissé derrière elle un vide que rien n’a jamais su combler. La douleur s’est durcie au fil du temps, façonnée en une lame que je porte au fond de moi. Je ne vis plus que pour la vengeance, pour traquer et anéantir les démons qui m’ont dépossédée de mon père, de ma mère, de ma sœur Ella.
Leur souvenir brûle toujours, ardent et indocile, comme une braise que le temps refuse d’éteindre.
Je passe ma tunique de chasseuse, ce pourpre profond bordé de fil argenté, et un frisson de fierté me parcourt malgré moi. Sur ma poitrine repose notre emblème : une gentiane bleue finement brodée, si vive qu’elle semble presque respirer. Ce n’est pas qu’un symbole. C’est mon pacte silencieux, mon serment intime. Une promesse que je me fais chaque matin : ne jamais faiblir, ne jamais oublier.
À seize ans, je suis devenue chasseuse. Pas par obligation. Par nécessité.
Mes compagnons sont ma seconde famille, ceux qui m’ont recueillie quand le monde s’est effondré sous mes pieds. Dans leur village caché, loin des regards, j’ai enfin appris à donner un nom à l’horreur qui m’a volé mon enfance, à comprendre ce qui s’était vraiment passé cette nuit-là. Ils m’ont vu grandir, passer de fillette terrorisée à jeune femme déterminée.
Jamais ils ne m’ont forcée à suivre leur voie… mais comment aurais-je pu choisir autre chose ? Venger ma famille n’est pas un choix. C’est ma respiration.
En ajustant ma tenue, je sens le tissu glisser contre ma peau, épouser mes mouvements comme s’il connaissait déjà la chorégraphie du combat. Chaque geste est précis, spontané, gravé dans mes muscles après des années d’entraînement.
Devant le miroir, mon regard accroche mon propre reflet : deux yeux qui cherchent, fouillent, tentent de retrouver l’éclat de ceux que j’ai perdus.
Les souvenirs m’assaillent d’un coup, brutaux et implacables. Je revois notre maison, perdue au milieu des champs, entourée d’un mur de bois et de lumière. Ella court dans le jardin, ses rires éclatent comme des étincelles. Maman m’appelle, Papa me soulève dans ses bras…
Tout revient, trop net, trop vivant.
Puis tout se brise.
La chaleur devient froid, la lumière devient cendre, les rires deviennent silence. La douleur remonte, vive, brûlante, impardonnable. Mais elle ne me paralyse plus. Elle me porte. Elle me sculpte. Elle aiguise ma volonté comme une lame.
Ella me manque. Chaque jour, chaque seconde. Sa joie, ses rêves, son avenir volé. Elle est devenue ma raison d’avancer, mon souffle, mon feu. C’est pour elle que je chasse. Pour elle que je me relève. Pour elle que je me bats.
Je cligne des yeux, chassant le voile de nostalgie qui tente de m’enserrer. Le présent reprend ses droits, brut et sans indulgence. Je me redresse d’un mouvement sec, le regard fixé droit devant moi.
Ces souvenirs ne me brisent plus. Ils coulent dans mes veines comme une force invisible, discrète mais indomptable.
Je pivote sur mes talons, prête à affronter ce qui m’attend.
Aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres : nous partons en mission. Ma cible principale est enfin à portée. Perdre ma famille ne leur a pas suffi ; il a fallu qu’on me lie à l’un d’entre eux, que le destin s’acharne à mêler ma vie à celle de la créature que je déteste le plus.
Les démons se déclinent en trois catégories. Les inférieurs, d’abord : de simples bêtes guidées par leurs instincts, brutales et imprévisibles. Puis viennent les médians, plus rusés, plus calculateurs, capables de tendre des pièges où la moindre erreur est fatale.
Et enfin, les supérieurs.
Ceux qui marchent parmi nous avec une élégance dangereuse, intelligents, puissants, d’une beauté qui masque leur véritable nature. Ils attirent, séduisent, promettent protection… mais ne sont que des prédateurs drapés d’illusions, des maîtres de la manipulation.
Et aujourd’hui, l’un d’eux m’attend.
Le jour de mes dix-huit ans, tout a basculé. Une marque a brûlé ma peau, nette comme une morsure. Le signe d’un lien avec un démon.
Quatre ans. Quatre putains d’années que je cache ce secret mortel. Quatre ans à vivre dans la peur constante d’être découverte, quatre ans à chercher désespérément le démon auquel je suis liée.
J’ai vingt-deux ans maintenant, et je suis enfin assez proche pour terminer ce qui a commencé il y a quatre ans. Bientôt je pourrais éliminer ce démon.
Je vis en équilibre sur un fil : les chasseurs exécutent celles qui portent cette marque, persuadés qu’elles donneront naissance à une nouvelle lignée de monstres.
Personne ne doit savoir.
Et je ne compte pas mourir.
Alors j’ai choisi ma voie : trouver le démon auquel je suis liée… et le réduire au silence.
J’ai passé des mois à chercher dans les vieux grimoires, à décrypter les symboles gravés dans ma chair. Chaque démon supérieur possède une marque unique, un sceau qui le lie à sa compagne destinée. Et après d’innombrables nuits passées à feuilleter des pages poussiéreuses, j’ai fini par la trouver.
Ma marque. Son nom.
Kedan.
Un démon supérieur qui règne sur Manavoch depuis des siècles. L’un des cinq qui dirigent cette ville maudite où humains et démons cohabitent dans une illusion de paix.
Une abomination.
Alors quand Ulrick a proposé cette mission — infiltrer Manavoch et éliminer les cinq démons qui la gouvernent — j’ai été la première à lever la main. Une occasion en or de me rapprocher de ma cible, de l’étudier, de trouver ses faiblesses.
Et de le tuer.
La salle commune bourdonne quand j’y entre. Le parfum du café, le froissement des tenues de cuir, les voix qui s’entrecroisent… un quotidien presque ordinaire, à mille lieues du secret qui pulse sous ma manche.
Esteban m’attend déjà, attablé, les bras croisés, l’air faussement vexé.
— Enfin ! lance-t-il en me faisant signe. J’ai cru que tu t’étais recouchée. Viens, j’t’ai gardé une place.
Je m’assois en face de lui, un sourire rapide effleurant mes lèvres. Esteban est l’une des rares personnes ici qui arrive encore à me faire sourire sans effort.
— Alors, tu sais quand on part ? Tu as entendu quelque chose ?
Son regard se plisse, amusé.
— Toujours aussi directe. Bonjour à toi aussi, Elsie.
— D’accord, d’accord. Bonjour.
Je tends la main vers le pain posé sur la table, l’arrachant sans cérémonie.
— Maintenant parle.
Il secoue la tête en riant, ce rire doux qui me rappelle qu’il y a encore de la lumière dans ce monde sombre.
— T’es impossible. Bon. J’ai entendu Ulrick discuter avec le grand prêtre. Départ à dix heures. On traverse la forêt des Brumes, et on finit dans cette ville contrôlée par cinq démons supérieurs.
Il marque une pause, son expression devenant plus sérieuse.
— Ça s’annonce… musclé.
Je hoche la tête, déjà concentrée sur ce qui nous attend. La Forêt des Brumes. Un nom qui fait frissonner même les chasseurs les plus aguerris.
— Et on en a pour combien de temps dans cette forêt ?
— Ça dépend, répond-il en haussant les épaules. Si tout se passe bien, deux jours . Si on tombe sur une patrouille démoniaque, trois. Et si Ulrick décide de “prendre un raccourci”…
Je grimace. Les “raccourcis” d’Ulrick ont une fâcheuse tendance à nous mener droit dans les ennuis.
— Exactement, dit-il en souriant. Mais ne t’en fais pas. J’suis là.
Je détourne les yeux, touchée malgré moi par sa loyauté. Il ne comprend pas le poids que je porte. Il ne doit surtout pas le comprendre. Parce que s’il découvrait la vérité sur ma marque, sur ce lien maudit…
Il serait obligé de me dénoncer. Ou pire, de me tuer lui-même.
C’est la loi de la guilde. Aucune exception.
Même si l’idée d’atteindre Manavoch et d’éliminer ces démons — surtout un en particulier — me fait bouillir d’impatience, la perspective de traverser la forêt des Brumes me laisse un nœud au ventre.
Ce n’est pas un endroit qu’on traverse avec légèreté. La forêt porte bien son nom : quand la brume s’élève, elle avale tout. Les silhouettes, les sons… parfois même les gens.
Les disparitions y sont si nombreuses qu’on ne les compte plus. Des patrouilles entières ont été envoyées pour comprendre ce qui se passe là-bas, pour percer le mystère de cette brume qui monte sans prévenir et qui semble douée d’un instinct prédateur.
Mais aucune de ces enquêtes n’a rapporté la moindre réponse. Juste un silence lourd, et la certitude qu’il manque toujours quelqu’un dans le décompte final.
Alors oui, j’ai hâte d’affronter ma cible. Mais traverser cette forêt ? Ça, c’est une tout autre histoire.
Je me lève d’un mouvement sec, le cœur battant un peu plus vite — mélange d’excitation et de nervosité — puis je me dirige vers le panneau d’affichage où les noms des participants sont placardés.
Pas besoin de vérifier pour moi et Esteban : j’ai levé la main la première, et il a sauté derrière moi comme un chiot trop loyal pour son propre bien.
Quant à Ulrick… évidemment qu’il est de la partie. Lui et son fidèle larbin Loan. Mike, son autre toutou, a été assigné à une mission différente — probablement pour surveiller la frontière sud ou quelque chose d’aussi ennuyeux.
Au moins, ça fait un psychopathe de moins dans le groupe.
Si quelqu’un déteste les démons plus que moi, c’est bien Ulrick. Sauf que sa haine à lui a quelque chose de tordu, de malsain.
J’ai encore en tête l’image du démon qu’il a pendu par les tripes, un sourire tranquille planté sur le visage. Ce jour-là, j’ai eu deux certitudes : un, je n’aurais jamais dû manger avant cette chasse ; deux, Ulrick devrait probablement voir un thérapeute. Ou un exorciste. Ou les deux.
Depuis, je garde mes distances. On ne sait jamais si l’horreur qu’il réserve aux démons, il ne pourrait pas un jour la réserver à un humain qui l’agacerait un peu trop.
Je m’arrête devant le panneau et scanne la liste. Douze noms. Puis, un prénom qui me tire un vrai sourire : Jenna.
Ma meilleure amie. La seule autre chasseuse du village. Une bouffée d’air dans un groupe saturé de testostérone, d’ego et de rires gras.
Rien que de la savoir là m’enlève un poids. Parce que ça signifie une chose : je n’aurai pas à partager ma tente avec Esteban.
Et ça, mon Dieu… quel soulagement.
Je l’aime bien, Esteban. Beaucoup même. Mais pas comme ça. Lui, si. Et même si je fais tout pour l’épargner, l’idée de dormir à deux mètres de lui dans une tente minuscule me met mal à l’aise. Je me connais : s’il tentait quelque chose, je serais obligée de le repousser. Et ça pourrait tout casser entre nous.
Avec Jenna, au moins, pas de quiproquo. Juste des fou-rires, des confidences, et peut-être quelques coups de coude complices quand Ulrick se mettra encore à faire ses sourires psychotiques.
Une chose est sûre : cette chasse s’annonce aussi mouvementée qu’intéressante.
Une fois mes affaires prêtes — dagues affûtées, provisions emballées, carte mentale de Manavoch gravée dans ma mémoire —, je quitte ma chambre et me dirige vers la sortie du village, là où notre groupe doit se rassembler.
Mon cœur bat plus vite à chaque pas.
Enfin.
Le moment est arrivé.
Je vais pouvoir traquer le démon auquel je suis liée, lui régler son compte une bonne fois pour toutes… et, avec un peu de chance, dire adieu à cette fichue marque qui me colle à la peau comme une malédiction tenace.
Et surtout, je pourrai enfin vivre pour moi. Sans lien magique, sans destin imposé, sans la mention “compagne de démon” collée sur mon CV cosmique.
Honnêtement, ça me fera des vacances.