Chapitre 1
Sloane
Région de Chihuahua, Mexique. 14h02. Température : 38°C.
Le soleil n’était plus un astre, c’était un poids.
Une masse de plomb liquide qui écrasait la colline pelée, forçant les scorpions à s’enterrer.
Moi, je ne pouvais pas m’enterrer. J’étais soudée à mon fusil.
La crosse en polymère était devenue une extension de ma mâchoire, le métal chauffé à blanc me brûlait la joue, mais je ne bronchais pas.
Si je bougeais d’un millimètre, la sueur qui perlait sur mes sourcils coulerait dans mes yeux.
Et je perdrais l’hacienda.
À travers l’optique, l’hacienda El Colmillo ressemblait à une dent blanche plantée dans la chair morte du désert.
C’était trop propre. Trop silencieux.
— Pouls à 54, murmura une voix à ma droite.
Tommy. Mon jumeau.
Il n’avait pas besoin de jumelles pour savoir ce que je ressentais.
Il était allongé si près que je pouvais sentir la chaleur de son corps, malgré la fournaise.
Il était mon ancre.
Son souffle était calé sur le mien, une synchronisation biologique que nous ne contrôlions plus.
— Il arrive, dit-il, la voix dénuée d’émotion. Balcon nord.
Je l’ai vu. Un homme.
Il portait une chemise en lin trop large qui battait légèrement dans l’air chaud.
Il avait l’air jeune. Trop jeune.
À travers la lunette haute définition, j’ai vu un détail qui m’a glacée : il avait une petite tache de sauce sur son col.
Un reste de déjeuner. Un détail humain, banal, qui allait bientôt cesser d’exister.
— Cible identifiée, soufflai-je dans le micro.
Ma voix me parut étrangère, comme si elle venait d’outre-tombe.
— On entre, répondit la voix de Brendon. Sèche. Tranchante.
Pas de place pour le doute.
Dans l’oreillette, le silence radio était total. Pas de blagues.
Juste le bruit de respirations courtes, pressées, et le clic-clic métallique de Vince qui forçait la serrure électronique de la porte latérale.
Soudain, le garde sur le balcon s’arrêta.
Il se figea, tournant la tête vers l’intérieur. Il avait entendu quelque chose. Sa main descendit vers la radio à sa ceinture.
— Tommy, murmurai-je.
— Je sais. Tue-le, Slo.
Ce n’était pas un ordre, c’était une constatation.
Tommy sentit ma main se crisper avant même que mon cerveau ne décide de presser la détente.
J’expirai. Pas à moitié. Totalement.
J’ai vidé mes poumons jusqu’à ce que ma poitrine soit un vide immense.
Entre deux battements de coeur, j’ai pressé la queue de détente.
Le recul me percuta l’épaule, une douleur sourde, familière.
Dans l’optique, la scène fut d’une violence muette.
La balle de .338 n’a pas juste couché l’homme.
Elle l’a brisé.
Sa tête a basculé avec une force inhumaine, projetant un nuage rouge sombre sur le mur de chaux blanche.
La tache de sauce sur son col n’avait plus d’importance. Il s’effondra comme un sac de linge sale.
— Net, dit Tommy. Sa propre respiration n’avait pas accéléré d’un iota.
— Données récupérées, grésilla la voix de Vince. On décroche.
Le chaos qui suivit ne ressemblait pas à un film.
Ce n’était pas une musique épique, c’était un bruit de métal hurlant.
Deux véhicules blindés ,des Monstruos, surgirent de derrière les écuries, leurs pneus broyant les cactus dans un craquement sec.
— Ils nous ont vus, lâcha Tommy.
Il se redressa, son propre fusil d’assaut déjà en joue.
— Brendon, Vince, sortez ! Jimmy, fais sauter ce putain de portail !
L’explosion de Jimmy ne fut pas un simple boum.
Ce fut une onde de choc qui fit vibrer mes organes à l’intérieur de ma cage thoracique.
Une boule de feu noire et orange déchira l’entrée, projetant des éclats de ferraille jusqu’au milieu de la cour.
— Maintenant ! hurla Tommy.
On dévala la colline.
Mes pieds ne sentaient plus le sol, seulement la brûlure du sable et l’odeur âcre de la cordite.
Derrière nous, les mitrailleuses des Monstruos commencèrent à labourer la crête que nous venions de quitter, pulvérisant la roche là où ma joue était posée quelques secondes plus tôt.
On atteignit les quads dissimulés sous des filets de camouflage thermique.
Brendon et Vince y étaient déjà, couverts de poussière, les visages gris.
Vince ne riait pas.
Ses mains tremblaient sur le disque dur qu’il serrait contre lui comme un nouveau-né.
Je sautai derrière Tommy. Il écrasa l’accélérateur.
Le moteur hurla, nous projetant dans le labyrinthe des canyons.
Je me retournai, mon fusil serré contre moi.
La fumée de l’hacienda montait vers le ciel bleu azur, une colonne noire qui marquait l’endroit où un homme était mort parce qu’il avait entendu un bruit.
Tommy conduisait avec une rage froide, ses muscles tendus contre les miens.
— Tu l’as eu, Slo, dit-il dans les "comms", sa voix se radoucissant enfin. Tu nous as sauvés.
Je ne répondis pas. J’avais encore l’image de la tache de sauce sur le col du garde.
On rentrait. On avait réussi.
Mais dans le silence du canyon, je sentais déjà l’eau glacée du Lac de Tahoe dans mes rêves, et le goût du sang dans ma bouche.
Le protocole était respecté, mais chaque mission laissait une trace de suie indélébile sur mon âme.