Les Murmures du Néant
Note de l’auteur
Bienvenue dans l’univers d’Aethelgard.
Ce récit est né d’une fascination pour les fragments qui nous lient les uns aux autres : nos souvenirs, nos récits communs et cette volonté farouche de laisser une trace avant que le temps ne reprenne ses droits. Si le voyage d’Elias, de Clara et du Protecteur à travers le Néant emprunte les chemins de la science-fiction mythologique et de la fantasy épique, il puise sa source dans une réalité bien plus proche de nous. C’est un hommage à la force des histoires que l’on se transmet, à celles qui nous protègent du vide et qui, parfois, redonnent du poids au monde quand tout semble s’effondrer.
À ma fille, pour qui les premières graines de ces mondes ont été semées. À vous qui ouvrez ce livre, n’oubliez jamais de chérir vos propres souvenirs et de raconter vos aventures avant que le silence de la poussière ne l’emporte.
Que les courants d’éther vous soient favorables.
– Stéphane Fortin
Le ciel d’Aethelgard n’avait jamais semblé aussi lourd, d’une lourdeur qui n’avait rien de météorologique. Ce n’était pas l’oppression habituelle d’un orage imminent, cette tension chargée d’ozone et d’électricité qui fait vibrer les tympans et annonce la foudre. C’était une pesanteur plus insidieuse, plus viscérale, comme si l’air lui-même perdait sa substance, devenant une mélasse invisible qui entravait chaque mouvement. Au-dessus de la vallée de Val-Serein, les îles flottantes, ces géants de roche et de verdure qui défiaient la gravité depuis l’aube des temps, semblaient soudain fatiguées. D’ordinaire si gracieuses dans leur dérive éternelle, portées par les courants éthérés, elles oscillaient aujourd’hui avec une irrégularité maladive, tels des navires ivres sur une mer de plomb.
Elias se tenait au bord du précipice, là où le plateau de Val-Serein s’arrêtait brusquement pour laisser place à un abîme de nuages. Ses bottes de cuir usées étaient profondément enfoncées dans l’herbe haute, mais celle-ci n’avait plus sa couleur émeraude éclatante. Elle virait inexplicablement au gris, un gris de cendre, un gris de deuil. À dix-sept ans, Elias possédait cette acuité sensorielle rare, propre à ceux qui ont passé leur enfance à lire le ciel plutôt que les livres. Il était un Observateur des Courants, capable de voir les veines bleutées de l’éther qui maintenaient leur monde en suspension. Mais aujourd’hui, les veines étaient sèches. Les courants étaient silencieux. Trop silencieux. Un silence qui ne signifiait pas la paix, mais l’extinction.
« Tu le sens aussi, n’est-ce pas ? »
La voix de Clara, douce mais teintée d’une urgence inhabituelle, le fit sursauter. Il ne l’avait pas entendue s’approcher, le bruit de ses pas ayant été étouffé par le bourdonnement sourd qui montait de l’abîme. Elle s’arrêta à ses côtés, sa main droite effleurant machinalement le pendentif en cristal qui ne quittait jamais son cou. Ce cristal, héritage de sa mère, pulsait d’une lueur erratique, passant du violet au blanc pâle. Derrière eux, le village de Val-Serein s’éveillait. On entendait le tintement des cloches du bétail, le rire des enfants, le bruit des volets qu’on ouvre. Cette insouciance paraissait désormais obscène à Elias. Comment pouvaient-ils continuer à vivre ainsi, alors que l’horizon lui-même était en train de s’effacer ? Les fumées des cheminées montaient droit vers le ciel, mais à mi-chemin, elles s’effilochaient et disparaissaient. Elles n’étaient pas dispersées par le vent ; elles étaient littéralement effacées, comme un dessin de craie sous une éponge humide, par une tache d’un blanc pur et terrifiant qui grignotait lentement la bordure du monde.
L’énergie de ce matin-là était électrique, mais d’une manière qui faisait dresser les poils sur les bras d’Elias. Ce n’était pas de la peur, pas encore, mais une intuition viscérale que le tissu même de leur réalité était en train de s’effilocher. Chaque inspiration semblait plus courte, chaque battement de cœur plus lourd.
Soudain, un grondement sourd, venant non pas de la terre, mais de l’espace entre les choses, fit vibrer leurs os. C’était un son de déchirement, comme si une toile de tente géante était écartelée par des mains invisibles. À l’horizon, là où la grande cascade de l’île de Célestia déversait ses eaux millénaires dans le vide pour alimenter les rivières de la vallée, le flot s’interrompit. L’eau ne tomba plus. Elle resta suspendue dans les airs, gelée dans le temps, formant une arche de cristal immobile. Puis, sous leurs yeux horrifiés, elle se dissolva en une poussière argentée qui s’évapora dans le Néant.
« L’Oubli... » murmura Clara, le visage blême, ses doigts serrant le cristal jusqu’à s’en blanchir les articulations. « Les légendes du Vieux Kael... elles n’étaient pas des contes pour faire peur. Elles étaient des avertissements. Tout ce que nous ne nommons pas, tout ce que nous cessons de chérir, l’Oubli le réclame. »
C’est à cet instant que le silence fut rompu par un battement d’ailes titanesque. Mais ce n’était pas le cri d’un oiseau ou le vrombissement d’un moteur. C’était un son cristallin, comme le choc de mille harpes résonnant simultanément. Sortant de la brume blanche qui commençait à envahir la vallée, une silhouette colossale apparut, déchirant les nuages.
C’était une créature de légende, un Protecteur. Son corps, de la taille d’un petit galion, était recouvert d’une fourrure d’un blanc immaculé, si fine qu’elle semblait faite de filaments de nuages solidifiés. Elle brillait d’une lueur interne, une phosphorescence douce qui repoussait les lambeaux de brume. Ses yeux, deux orbes d’un bleu profond comme des océans anciens, se posèrent sur Elias avec une intelligence millénaire. La créature ne se posa pas sur le sol ; elle semblait marcher sur l’air, ses larges pattes griffues trouvant appui sur les courants éthérés que seul Elias pouvait deviner.
À ses côtés, une silhouette plus petite, voûtée sous un manteau de voyageur usé par les ans et les tempêtes, apparut. C’était Kael, le vieux mage du village. On le disait fou, on riait de lui lorsqu’il hurlait sur la place du marché que les “jours de la fin” approchaient et que les ancres lâchaient. Ses yeux, d’habitude voilés par la cataracte, brûlaient aujourd’hui d’une intensité nouvelle, d’un éclat de jeunesse retrouvé dans le désespoir.
« Il n’y a plus de temps pour les doutes ou les regrets, Elias ! Clara ! » cria le vieil homme alors que la créature poussait un gémissement mélodieux qui fit trembler les fondations de la vallée. « Le Néant a faim, et Val-Serein est le prochain plat sur son menu. Regardez ! »
Elias tourna la tête vers le village. Sa petite sœur, Léo, courait vers eux, ses nattes volant derrière elle, son visage d’enfant déformé par une terreur qu’elle ne comprenait pas mais qu’elle ressentait dans ses tripes. Derrière elle, la première maison de la rue principale — la boulangerie des Morin — commença à s’estomper. Elle ne s’effondrait pas dans un fracas de pierres et de bois. Elle devenait simplement transparente, puis floue, puis inexistante. Elle laissait derrière elle un vide si pur, si blanc, qu’il en devenait douloureux pour les yeux. C’était comme si cette maison n’avait jamais été bâtie, comme si le souvenir même de son existence était arraché à la terre.
« Courez ! » hurla Elias, attrapant violemment la main de Clara tout en se précipitant vers sa sœur pour la soulever de terre.
L’énergie du lieu avait totalement basculé. Ce qui était autrefois une vallée paisible, un havre de sécurité, était devenu un piège mortel. L’air devenait froid, d’un froid “existentiel” qui ne gelait pas la peau mais qui semblait éteindre la chaleur de l’âme, tarir la volonté de vivre. Le suspense était total : à chaque pas, le sol sous leurs pieds semblait moins solide, plus incertain, comme s’ils marchaient sur une mer de coton prête à se déchirer.
Ils atteignirent le grand rocher de garde, le point le plus élevé du précipice, au moment exact où le bord du village disparaissait totalement dans un blanc aveuglant. Le Protecteur s’abaissa avec une grâce surprenante, offrant son flanc puissant et sa fourrure accueillante.
« Montez ! Maintenant ! » ordonna Kael, sa voix dominant le vacarme du monde qui se déchirait. « Si l’Oubli touche vos pieds, vous ne serez pas seulement morts, vous serez effacés du livre du temps ! »
Elias souleva Léo, la jetant presque sur le dos de la créature où elle s’agrippa aux longs poils laineux. Clara grimpa avec une agilité née de l’instinct de survie. Elias jeta un dernier regard derrière lui. Sa maison, l’arbre où il avait gravé ses initiales, les champs où il avait travaillé... tout n’était plus qu’une tache blanche informe. Une larme brûlante coula sur sa joue, la seule chose réelle qui lui restait de son passé. Mais il n’avait pas le droit de flancher. Pas maintenant.
Il agrippa la fourrure épaisse du Protecteur. Elle était chaude, vibrante, et Elias crut entendre, au fond de cette chaleur, des milliers de voix, des milliers d’histoires qui chuchotaient. Au moment où ses pieds quittèrent le sol, la corniche sur laquelle il se tenait s’évapora dans un silence effrayant.
Ils s’élevèrent dans les airs, portés par le gardien des mémoires. Au-dessous d’eux, la vallée de Val-Serein n’était plus qu’un souvenir en train de mourir. Devant eux, à travers les nuages déchirés par des tempêtes de néant, se dressait la Citadelle Céleste, lointaine, impériale, baignée d’une lueur dorée qui semblait être le dernier rempart contre le vide.
Le voyage vers l’Ancrage venait de commencer, et le prix de la survie serait plus lourd que tout ce qu’Elias avait pu imaginer.