La Dose Zéro

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Summary

Une horreur intime et viscérale : Commencer par des visages connus (Lucas, Chloé, Sarah, Léa) rend le basculement bien plus tragique qu'une simple invasion de monstres anonymes. Le passage avec Léa dans le chantier est un vrai point de rupture psychologique. La gradation de la menace : Le passage parfait du huis clos claustrophobique de la cuisine/voiture à l'apocalypse urbaine globale à la fin. Le twist de la radio et de la télévision au Chapitre 12 offre une conclusion d'une noirceur implacable.

Status
Complete
Chapters
10
Rating
4.5 2 reviews
Age Rating
13+

L'ÉTINCELLE

Le rythme des basses tape directement dans la cage thoracique. C’est une pulsation lourde, mécanique, qui fait vibrer le béton du sous-sol et les verres en plastique rouge alignés sur le comptoir en mélamine. Dans l’air saturé de sueur, de fumée de vapoteuse et d’effluves d’alcool bon marché, la chaleur est presque solide. On la respire. On la subit.

Alex est adossé au mur de briques, un gobelet tiède entre les mains, le regard flottant sur la masse mouvante du salon. Ils sont facilement une cinquantaine, peut-être plus, entassés dans ce pavillon de banlieue dont les parents ont eu la mauvaise idée de partir pour le week-end. Les néons bleus et violets, installés à la hâte au plafond, découpent les corps en mouvements saccadés, donnant à la fête des airs de rituel païen ou de boîte de nuit clandestine.

— Arrête de réfléchir, Alex. Tu gâches le paysage.

Lucas surgit de la foule, un sourire immense fendant son visage trempé de sueur. Ses cheveux clairs collent à son front, et ses yeux brillent d’une intensité inhabituelle sous les éclats des stroboscopes. Il attrape Alex par l’épaule, le secouant avec une énergie débordante, presque agressive.

— Regarde-les, mec ! On est en vie ! C’est notre année, je te le dis.

Alex sourit faiblement, vidant une gorgée de son mélange infâme. Lucas est son meilleur ami depuis le lycée, le genre de gars capable d’illuminer une pièce ou de déclencher une bagarre juste en haussant le ton. Mais ce soir, il y a quelque chose de différent chez lui. Une impatience. Une tension sous-cutanée qui ne lui ressemble pas tout à fait.

— Je réfléchis pas, Lucas. J’observe. Nuance.

— Tu t’emmerdes, ouais ! Viens dans la cuisine, faut que je te montre un truc. Le vrai truc.

Lucas n’attend pas de réponse. Il l’entraîne à sa suite, fendant la foule avec la certitude d’un homme à qui rien ne peut arriver. Alex se laisse guider, évitant les coudes, les éclats de rire trop aigus et les couples qui s’enlacent contre les cloisons. Plus ils approchent de la cuisine, plus la musique s’estompe pour laisser place à un bourdonnement de conversations surexcitées.

La cuisine est le centre névralgique de la soirée. Autour de l’îlot central, un petit groupe est rassemblé. Il y a là Chloé, la petite amie de Lucas, les yeux rivés sur son téléphone, un rire nerveux agitant ses épaules. À côté d’elle, Thomas et Sarah, deux habitués des fins de soirées agitées, discutent avec une animation théâtrale, les mains fendant l’air comme pour attraper des concepts invisibles.

Au milieu de la table, posé sur une planche à découper en bois, se trouve un petit flacon en verre ambré. À l’intérieur, de petites formes géométriques brillent sous l’ampoule crue du plafond.

Des pilules. Mais pas des pilules ordinaires.

Elles sont d’un rouge si vif, si dense, qu’on dirait de petites gouttes de sang solidifiées, presque lumineuses.

— C’est quoi ça ? demande Alex, un frisson inexplicable lui parcourant la nuque.

— L’avenir, mon pote, chuchote Thomas en se penchant, un sourire carnassier aux lèvres. On appelle ça la Delta. Ou la Dose Zéro. Un truc de labo qui vient d’arriver en ville. Pas de la merde coupée à la craie. C’est de la pure chimie.

— Ça fait quoi ?

Lucas s’empare du flacon, le faisant tinter contre ses ongles. Ses yeux ne quittent pas les petits rectangles rouges.

— Ça t’enlève le frein à main, Alex. Tu sais, cette petite voix dans ta tête qui te dit : « Fais pas ça, c’est dangereux, t’es fatigué, qu’est-ce que les gens vont penser ? » Ça l’éteint. Complètement. Tu ressens tout à mille pour cent. L’énergie, la musique, les autres. T’es le roi du monde, sans le contrecoup.

— C’est ça, ouais. Une drogue miracle, ça n’existe pas. Il y a toujours une descente.

— Pas avec ça, intervient Chloé, sa voix anormalement haut perchée. Elle se retourne vers eux, et Alex remarque que ses pupilles sont tellement dilatées que l’iris bleu a presque disparu. Une fine pellicule de sueur brille sur sa lèvre supérieure. Je la sens déjà. C’est... c’est comme si mon sang était devenu électrique, Alex. Je capte chaque vibration du sol. C’est incroyable.

Elle tend sa main. Elle tremble légèrement, mais pas d’un tremblement de peur ou de froid. C’est un frémissement mécanique, une vibration à haute fréquence, comme un moteur qui tourne trop vite.

— Regarde, continue Lucas en ouvrant le flacon. Il en verse une dans la paume de sa main. Le petit pavé rouge semble absorber la lumière de la cuisine. Il en reste deux. Une pour moi, une pour toi. On fait le grand saut ensemble ?

Alex recule d’un pas, les mains levées en signe de refus. Le malaise qu’il ressentait dans le salon s’intensifie ici, sous les néons blancs. Il y a une atmosphère de ferveur presque religieuse autour de cette table qui le dérange profondément. Ce ne sont pas juste des étudiants qui veulent s’amuser ; on dirait des cobayes impatients de sauter dans la cage.

— Sans moi, dit-il fermement. Vous savez bien que je touche pas à ces merdes. Déjà que l’alcool me réussit pas...

Lucas soupire, mais son sourire ne faiblit pas. Son regard semble s’être fixé sur un point invisible derrière Alex.

— Comme tu veux, mon vieux. Plus pour moi.

D’un geste sec, théâtral, Lucas jette la pilule au fond de sa gorge et l’avale avec une gorgée de bière. Thomas et Sarah applaudissent, tandis que Chloé laisse échapper un petit cri de joie en se serrant contre lui.

Alex observe son ami. Pendant quelques secondes, rien ne se passe. Lucas reste immobile, les yeux fermés, la bouteille encore à la main. Le silence s’installe brièvement dans le groupe, comme si tout le monde attendait le déclic.

Puis, Lucas rouvre les yeux.

Le changement est subtil, mais immédiat. Il prend une profonde inspiration, sa cage thoracique se gonflant au maximum, avant de relâcher l’air dans un sifflement sonore. Son visage se détend d’un coup, toutes les lignes de fatigue accumulées pendant la semaine d’examens s’effaçant comme par magie. Mais ce sont ses yeux qui frappent Alex. Ils sont grands ouverts, fixes, animés d’une clarté effrayante. Une lueur sauvage, primitive.

— Ah... ouais, murmure Lucas. Sa voix est plus basse, plus rauque que d’habitude. Ouais, c’est ça. C’est exactement ça.

Il pose la bouteille de bière sur le comptoir. Il la pose si fort que le verre manque de se briser, mais il ne semble même pas s’en apercevoir. Il agrippe le rebord du comptoir, ses phalanges devenant blanches sous la pression.

— Qu’est-ce que tu ressens ? demande Sarah, fascinée, se rapprochant de lui.

— Tout, répond Lucas en se tournant vers elle. Son regard est d’une intensité insoutenable. J’entends les battements de ton cœur, Sarah. J’entends la musique en bas, mais je peux disséquer chaque instrument. C’est... c’est comme si on m’avait enlevé un voile de devant les yeux.

Il se tourne vers Alex et lui attrape le bras. La poigne de Lucas est anormalement puissante, ses doigts s’enfonçant dans le biceps d’Alex au point de lui faire mal.

— Tu rates quelque chose, mec. T’es encore dans le brouillard. Nous, on est réveillés.

— Lâche-moi, Lucas, tu me fais mal, dit Alex en dégageant son bras d’une secousse.

Lucas le regarde, un instant interdit, comme s’il venait de réaliser sa propre force. Puis il éclate d’un rire sonore, un rire un peu trop fort, un peu trop long, qui résonne bizarrement dans la pièce.

— Désolé, désolé ! Je contrôle pas encore le flux. Viens, Chloé, faut qu’on bouge, je peux pas rester immobile. Si je reste immobile, j’ai l’impression que je vais exploser.

Ils repartent vers le salon en trombe, laissant Alex seul avec Thomas et Sarah, qui s’empressent de récupérer le flacon pour prendre les dernières doses.

Alex reste planté au milieu de la cuisine, le bras encore douloureux. Il regarde ses amis s’éloigner. Dans le salon, l’ambiance semble avoir grimpé d’un cran. Les mouvements de la foule sont plus électriques, plus violents. Les gens ne dansent plus vraiment, ils se bousculent, se heurtent avec une sorte de fureur festive.

Il décide de sortir pour prendre l’air. L’atmosphère est devenue irrespirable.

Il traverse le couloir, pousse la porte d’entrée et se retrouve sur le perron. L’air frais de la nuit de début d’automne lui fouette le visage, provoquant un soulagement immédiat. Il descend les quelques marches et marche jusqu’à la pelouse, s’éloignant du bruit sourd des basses qui font trembler les vitres de la maison.

Dehors, c’est le calme de la banlieue résidentielle. Des rangées de maisons identiques, des pelouses tondues, et une route sombre qui s’enfonce vers la campagne environnante. Quelques voitures d’étudiants sont garées le long du trottoir, tordues, garées à la hâte.

Alex s’assied sur le capot de sa propre voiture, une vieille berline grise qui a connu des jours meilleurs. Il sort son téléphone. 23 h 42. La nuit est encore jeune, mais il sait déjà qu’il ne fera pas de vieux os ici. Quelque chose cloche avec cette soirée. Ce n’est pas une fête ordinaire. Il y a une tension invisible, une électricité statique dans l’air qui lui donne envie de fuir.

Soudain, la porte de la maison s’ouvre à la volée.

C’est Chloé qui sort en courant. Elle ne marche pas, elle avance par saccades, ses bras ballants le long du corps. Elle s’arrête au milieu de la pelouse, sous la lumière crue d’un lampadaire. Alex l’observe, immobile.

Chloé lève les mains vers son visage. De là où il est, Alex peut entendre un bruit étrange, un son de succion et de grattage. Elle est en train de se frotter furieusement les joues avec ses ongles. Ses mouvements sont frénétiques, obsessionnels.

— Chloé ? ça va ? appelle Alex en descendant du capot.

Elle ne répond pas. Elle continue de se gratter. Ses ongles laissent de longues traces rouges sur sa peau pâle. Sous la lumière du réverbère, Alex voit un filet de sang perler le long de sa mâchoire. Elle ne semble pas ressentir la douleur. Au contraire, elle émet un petit rire étouffé, un gloussement qui se transforme lentement en un râle de frustration.

— Chloé, arrête, tu saignes !

Alex s’approche d’elle, la main tendue, mais il s’arrête à deux mètres. Chloé vient de se tourner vers lui.

Le choc le fige sur place.

Ce n’est plus Chloé. Ses yeux sont injectés de sang, les vaisseaux de ses yeux ayant éclaté sous la pression. Ses lèvres sont retroussées sur ses dents dans une grimace de rage pure, et de la salive mousseuse s’échappe des coins de sa bouche. Elle le regarde non pas comme un ami, non pas comme un être humain, mais comme une cible. Un morceau de viande.

Elle émet un son. Ce n’est plus une phrase, ce n’est même plus un mot. C’est un grognement guttural, sourd, qui semble venir du plus profond de sa poitrine. Un bruit d’animal blessé, ou de prédateur sur le point de charger.

— Alex !

La voix de Lucas retentit derrière elle, brisant le sort. Lucas sort de la maison à son tour. Ses vêtements sont froissés, sa chemise à moitié déchirée. Sa peau est d’une pâleur cadavérique, contrastant violemment avec les veines noires qui saillent le long de son cou et de ses tempes. Il a l’air d’un homme en pleine crise cardiaque, mais ses mouvements sont d’une agilité terrifiante.

Il attrape Chloé par le bras. Elle se retourne contre lui, lui feulant au visage, mais Lucas la secoue avec une violence inouïe.

— Viens là ! On doit y aller ! La voiture, maintenant !

— Lucas, qu’est-ce qui lui arrive ? Qu’est-ce qui vous arrive ? crie Alex, la voix tremblante de terreur. Faut appeler une ambulance ! Elle saigne !

Lucas tourne la tête vers Alex. Son regard est vide de toute humanité, dévoré par une folie noire, mais il semble conserver un ultime vestige de conscience, une dernière étincelle de volonté avant le naufrage.

— Pas d’ambulance, dit-il, sa voix brisée, méconnaissable. Faut partir. Faut rouler. L’air... on a besoin d’air. Ça brûle, Alex. Ça brûle à l’intérieur.

Thomas et Sarah sortent à leur tour, se ruant vers la voiture de Thomas garée juste derrière celle d’Alex. Leurs mouvements sont identiques : rapides, saccadés, dénués de toute grâce humaine. Ils montent à bord sans un mot, leurs visages collés contre les vitres, les yeux fixés sur la nuit.

Lucas traîne Chloé vers la portière passager de sa propre voiture et l’y jette avant de s’installer au volant.

— Lucas, reste là ! Ne prends pas le volant dans cet état ! hurle Alex en s’élançant vers la portière du conducteur.

Mais Lucas n’écoute plus. Il démarre le moteur dans un rugissement de ferraille. Les pneus crissent sur l’asphalte, laissant de longues bandes noires sur la chaussée. La voiture de Lucas démarre en trombe, grillant le stop au bout de la rue, immédiatement suivie par celle de Thomas. Ils foncent vers la route de campagne, s’enfonçant à toute allure dans les ténèbres, là où les lampadaires s’éteignent.

Alex reste seul sur le trottoir, le cœur cognant si fort contre ses côtes qu’il a l’impression qu’il va se briser. Ses mains tremblent de manière incontrôlable. Autour de lui, la musique du sous-sol continue de résonner, mais elle lui paraît lointaine, étouffée par le bruit des moteurs qui s’effacent dans la nuit.

Il sait ce qu’il doit faire. Il doit les suivre. Ils vont se tuer sur cette route. Ou pire.

Il se rue vers sa voiture, ouvre la portière et se glisse derrière le volant. Ses clés refusent d’entrer dans le contact du premier coup à cause de ses tremblements.

— Allez, allez, putain... mure-t-il entre ses dents.

Le moteur s’allume enfin. Il passe la première, écrase l’accélérateur et s’élance à son tour dans le noir, sur les traces des feux arrière qui viennent de disparaître au détour du premier virage de la forêt.

Il ne le sait pas encore, mais l’accident vient d’avoir lieu. Et la nuit ne fait que commencer.