Rica
Le réveil sonna à 7h comme tous les matins, brisant le calme de son appartement new-yorkais. Rica Brown se leva avec la précision mécanique de ceux qui ont appris à tenir un rythme sans jamais dévier.
À vingt-sept ans, elle avait construit une vie qu’on aurait dite exemplaire : un métier prestigieux, un couple stable, des amitiés solides. Une existence en apparence bien rangée, équilibrée, où tout semblait à sa place. Avocate en droit des affaires, elle travaillait chez Henderson & Cole LLP, un cabinet réputé de Manhattan. Ses journées se résumaient souvent à une avalanche de contrats, de réunions et de négociations, mais elle aimait ce qu’elle faisait. Son ambition, sa rigueur et sa capacité à rester calme sous pression lui avaient déjà valu le respect de ses supérieurs. Elle se voulait fière de l’équilibre qu’elle pensait avoir trouvé dans cette ville où tout allait trop vite. Du moins, s’efforçait-elle de s’en convaincre.
Pete Smith, son compagnon depuis deux ans, dormait encore quand elle quitta l’appartement. Enfilant son manteau long, elle lui jeta un coup d’œil furtif avant de se diriger vers la porte de l’entrée qu’elle ferma doucement, comme toujours. À cet instant, rien ne laissait présager que cette journée bouleverserait tout ce qu’elle croyait solide.
La matinée au bureau passa vite, rythmée par les appels et les e-mails urgents. Vers midi, Rica se rendit compte qu’elle avait oublié un dossier important dans son appartement. Soupirant, elle prit un taxi pour récupérer ce document sans lequel l’après-midi serait compromise. À travers la vitre, elle observa, en ce mois d’octobre, un instant les décorations de citrouilles qui commençaient à apparaître devant certaines vitrines, rappel discret que l’hiver approchait. Arrivée devant son immeuble, elle demanda au chauffeur de taxi de l’attendre. Elle devait récupérer un document ; l’aller-retour ne prendrait pas plus de cinq minutes. À peine entrée dans l’appartement, elle se dirigea vers le petit bureau près de la porte d’entrée. Le dossier était là, exactement où elle l’avait laissé. Elle le saisit et se tourna déjà vers la sortie lorsqu’un bruit, étouffé mais distinct, lui parvint depuis la chambre. Elle s’immobilisa. Pete ? L’idée lui traversa l’esprit avant qu’elle ne la chasse aussitôt. C’était impossible. À cette heure-là, il travaillait.
Gérant d’une salle de sport, il ne rentrait jamais si tôt. Elle se força à croire que le bruit venait de l’extérieur, d’un voisin, de la rue. Puis le son se répéta, plus net, plus proche. Cette fois, le doute n’était plus permis. Il y avait quelqu’un dans l’appartement. Le cœur battant, elle avança, le dossier sous le bras, vers la chambre. À chaque pas, les bruits devenaient plus clairs, plus troublants. Sans vraiment réfléchir, elle continua. Devant la porte, son cœur se glaça. La porte entrouverte révéla une scène qu’elle n’aurait jamais cru possible : Pete, son Pete, avec une autre femme.
Pendant une seconde, le temps s’arrêta. Ses jambes se figèrent, son souffle se bloqua dans sa gorge. Puis l’instinct prit le dessus : elle tourna les talons, le dossier oublié sous le bras, et traversa le salon d’un pas précipité. Désorientée, elle se cogna contre une armoire, faisant tomber un livre au sol. Elle ne s’arrêta pas pour le ramasser et se dirigea à la hâte vers la porte d’entrée. Alerté par le bruit, Pete se redressa, enfila ses sous-vêtements à la va-vite et sortit de la chambre. Juste à temps pour apercevoir Rica quitter l’appartement, la tête baissée, le pas pressé.
Une fois dehors, elle se dirigea vers le taxi qui l’attendait, monta à l’arrière et demanda au chauffeur de la ramener à son bureau. Durant tout le trajet, elle resta étrangement vide. Aucune émotion ne parvenait à émerger, comme si quelque chose en elle s’était anesthésiée. Elle se demandait si ce qu’elle avait vu était réel, si cette scène n’était pas le fruit d’un mauvais rêve dont elle allait bientôt se réveiller. Perdant toute notion du temps, elle ne remarqua même pas qu’ils étaient arrivés.
— On est arrivé, jeune fille, annonça le chauffeur.
Elle sursauta légèrement, arrachée à ses pensées.
— Merci, murmura-t-elle.
Elle paya la course et descendit du taxi. Sur le trottoir, elle inspira profondément. Personne ne devait deviner le chaos qui se lisait encore dans ses yeux. Alors, comme elle l’avait appris depuis longtemps, elle remit son masque en place et entra dans l’immeuble.
Une fois installée à son bureau, Rica se plongea dans son travail comme un robot. Les heures défilèrent sans qu’elle n’en ait conscience, ses doigts tapant sur le clavier mécaniquement. Elle ne ressentait rien, ni la fatigue, ni la faim, juste un vide énorme dans sa poitrine. Elle s’interrogea brièvement sur cette absence de douleur, puis se força à repousser toute pensée. Penser, c’était risquer de s’effondrer. Pas ici. Pas au bureau. À plusieurs reprises, son téléphone vibra. Pete. Elle ne répondit pas. Elle ne voulait pas entendre ses explications, pas maintenant. Les messages s’accumulaient, mais elle n’osa pas les lire. Elle se contentait de fixer l’écran s’illuminer, affichant ses appels manqués et ses notifications, comme autant de rappels qu’elle refusait encore d’affronter.
Quand la journée prit fin, Rica se retrouva devant l’ascenseur du cabinet, son sac sur l’épaule. L’idée de rentrer à l’appartement lui serra la gorge. Impossible. Rien que d’y penser, l’air lui manquait. Alors, presque par réflexe, elle prit le métro et se dirigea vers Brooklyn, chez Jessica. Jessica Bennett était sa meilleure amie depuis la maternelle. Elles avaient grandi ensemble à Los Angeles avant d’emménager, quelques années plus tard, à New York. Jessica était une jeune femme pétillante, toujours souriante, propriétaire d’une petite boutique de fleurs à Brooklyn.
Elle vivait avec Niels Maes, écrivain et son compagnon depuis trois ans — un Néerlandais calme et bienveillant, qui complétait à merveille son énergie solaire. Lorsqu’elle arriva devant l’immeuble de son amie, Rica sonna à l’interphone.
— Jessica ?
— Rica ? s’étonna-t-elle. Qu’est-ce que tu fais là ?
Elle n’avait manifestement pas prévu sa visite. Mais à la seule intonation de sa voix, Jessica comprit que quelque chose n’allait pas. Sans poser d’autre question, elle lui ouvrit aussitôt. Rica monta les escaliers, le cœur battant. Arrivée devant la porte, elle frappa et retint son souffle. Lorsque Jessica lui ouvrit, elle n’eut pas le temps de prononcer un mot. Rica fondit en larmes. Jessica se pencha immédiatement vers elle et la serra contre elle.
— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda-t-elle doucement, tout en l’entraînant vers le salon après avoir refermé la porte d’entrée.
Rica, les yeux noyés de larmes, tenta de reprendre le contrôle. Elle s’effondra sur le canapé, inspira profondément, puis lâcha enfin la vérité :
— Pete m’a trompé. Je l’ai vu aujourd’hui.
Jessica s’assit à ses côtés et l’enlaça de nouveau sans hésiter. Niels, présent dans la pièce, s’approcha à son tour et posa une main réconfortante sur son épaule. Il ne dit rien, mais sa présence suffisait à lui faire comprendre qu’elle n’était pas seule.
Jessica demanda à Niels s’il pouvait préparer du thé. Lorsqu’il revint avec trois tasses de thé, il en tendit une à Rica, puis une à Jessica, avant de s’installer dans le fauteuil. Rica referma ses mains autour de la tasse comme pour s’y accrocher. Elle en but une gorgée, cherchant le courage de mettre des mots sur ce qu’elle avait vu plus tôt dans la journée. Malgré tous ses efforts pour paraître forte, ses doigts tremblaient légèrement. Niels ne disait rien. Sa présence silencieuse, presque en retrait, lui faisait pourtant du bien. Rica savait qu’il laissait volontairement Jessica mener la conversation, mais elle sentait son soutien, plein et entier.
— Tu me racontes ? souffla Jessica doucement.
Assise près d’elle, sa tasse posée sur la table basse, elle avait posé une main rassurante sur son bras. Le barrage céda. Rica reposa sa tasse, inspira avec difficulté, puis les mots sortirent, bruts, hachés.
— J’avais... j’avais oublié un dossier à l’appartement. Je suis rentrée sur ma pause déjeuner pour le récupérer. Et quand j’allais repartir... j’ai entendu des bruits.
Elle marqua une pause, cherchant son souffle, puis poursuivit :— Ça venait de la chambre. Alors je me suis approchée... et je l’ai surpris avec une autre. Chez nous.
Sa voix se brisa.
— Dans notre chambre...
Jessica resta un instant figée.
— Est-ce que tu as vu la fille ? demanda-t-elle finalement.
— Non... avoua Rica, bouleversée. J’étais trop sous le choc pour faire attention à ça.
Jessica échangea un regard avec Niels.
— Toi qui traînes un peu avec Pete... est-ce que tu étais au courant de quelque chose ?
Niels secoua lentement la tête, visiblement abasourdi.
— Non. Honnêtement, je tombe de haut. Je l’ai encore vu la semaine dernière avec Carter. Il n’a jamais parlé d’une autre femme, ni montré quoi que ce soit qui laisserait penser qu’il voyait quelqu’un. Au contraire... il ne parlait que de Rica.
La gorge de Rica se serra. Les larmes lui montèrent aux yeux.
— Je ne comprends pas, Jess... Je pensais que tout allait bien.
Jessica serra un peu plus son bras.
— Je suis désolée, Rica. Moi non plus, je ne comprends pas.
— J’ai tout donné dans cette relation... sanglota-t-elle. Qu’est-ce que j’ai fait de travers ?
— Hé. Non.
Jessica se tourna vers elle, le regard ferme.
— Ce n’est pas toi, Rica. Tu es incroyable. C’est lui qui est...
Elle inspira profondément pour se retenir.
— C’est lui qui a tout gâché.
Rica enfouit son visage dans ses mains.
— Le pire, murmura-t-elle, c’est que j’y croyais vraiment. Je pensais avoir trouvé le bon. Je croyais que c’était l’amour. Le vrai.
Jessica caressa doucement son dos, dans ce geste instinctif qui disait tout.
— Je suis vraiment désolée, ma Rica. Je sais à quel point tu y croyais.
Elle hésita, puis esquissa un léger sourire.
— Et si on appelait Lottie ? Je suis sûre qu’elle trouvera les mots — ou des blagues — pour te faire sourire un peu.
Rica hocha doucement la tête.
Elles appelèrent Lottie en Facetime, leur autre meilleure amie, pour lui raconter la triste nouvelle. Lottie Sullivan apparut presque aussitôt à l’écran ses cheveux relevés à la va-vite et ses yeux pleins d’énergie. Elles l’avaient rencontrée à l’université, et depuis, elle faisait partie de leur trio indissociable. Elle travaillait dans le milieu de l’art, évoluant avec aisance dans ce monde créatif qu’elle aimait tant. Sûre d’elle, consciente de son pouvoir de séduction, Lottie aimait plaire et ne se laissait jamais marcher sur les pieds. Pourtant, derrière cette assurance affichée et ces airs de femme inébranlable, se cachait une sensibilité profonde. Lottie rêvait du grand amour, du vrai — un homme attentif, capable de la comprendre pleinement. En attendant de le trouver, elle enchaînait les histoires, cherchant à chaque fois ce qu’elle espérait tant, même si aucune ne durait jamais très longtemps. En voyant le visage défait de Rica à l’écran, son sourire s’effaça aussitôt.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle d’une voix intriguée. Vu vos têtes, quelque chose ne va pas.
Rica eut un petit rire triste en essuyant ses joues.
— Pete m’a trompée... Je l’ai surpris avec une autre femme aujourd’hui, dans notre appartement.
Lottie leva les bras au ciel, furieuse.
— Quoi ?! Mais quel con ! Sérieusement, Rica, il ne te mérite pas. Pas une seconde. Tu es trop bien pour lui. Je jure que si je le croise, je lui colle mon poing dans la figure.
Malgré la douleur, Rica sourit faiblement. La colère de Lottie lui faisait du bien, quelque part.
— Merci... Vous êtes là, et je ne sais pas ce que je ferais sans vous.
Jessica l’entoura de ses bras, posant son menton sur son épaule.
— Tu n’es pas seule, Rica. On est là pour toi.
Niels leva enfin les yeux de son livre, et ajouta calmement :
— Et tu es la bienvenue ici aussi longtemps que tu en auras besoin.
Le silence s’installa un moment, doux, réconfortant. Pour la première fois depuis qu’elle avait claqué la porte de l’appartement, Rica sentit que sa respiration redevenait un peu plus régulière.
Jessica et Niels lui proposèrent de rester quelques jours. Ils sentaient qu’elle n’avait aucune envie de rentrer chez elle — pas maintenant.








