La Porte
Il faisait extraordinairement chaud, même pour un jour de juin. Becka et sa petite sœur Olivia rentraient de l’école, sillonnant à pied les trottoirs proprets de leur quartier calme et résidentiel, en prenant soin de ne pas se presser. Depuis que leur père s’était remarié, la maison s’était transformée en terrain hostile. On aurait dit que Meredith, leur belle-mère, s’était personnellement donnée pour mission de faire de la vie de Becka un véritable enfer.
Durant les premiers jours qui avaient suivi son emménagement, elle avait réussi à interdire les sorties avec les amis, avait confisqué tablettes, jeux vidéo, et livres, et avait mis fin au rituel du dimanche que Becka affectionnait tout particulièrement, les soirées télé en famille. Les choses s’étaient infiniment empirées lorsque Meredith avait découvert que Becka contournait l’interdiction de sortie pour travailler secrètement sur un projet de science avec son amie et voisine Nina après les cours. Elle était rentrée dans une rage folle qui avait valu à Becka plusieurs semaines de punition. Depuis lors, la vie était devenue une suite d’évènements tous plus ennuyeux les uns que les autres, et Meredith veillait personnellement à ce que Becka ne se retrouve jamais dans une situation qui puisse lui apporter quelconque joie.
Becka avait depuis pris l’habitude d’éviter la maison le plus possible. Elle s’était d’ailleurs promis, du haut de ses douze ans, que si elle entendait Meredith dire encore une fois qu’elle n’était qu’une « petite ingrate indisciplinée », elle trouverait le moyen de s’en aller, et pour de bon. Peut-être pourrait-elle aller vivre chez Nina…
-Ou est-ce qu’on va ? demanda Olivia quand Becka emprunta un tournant inhabituel.
-On va prendre une glace en bas de la rue, répondit Becka.
-On ne va pas s’attirer des ennuis ? demanda Olivia, inquiète.
-On ne peut plus manger une glace maintenant ? s’énerva Becka.
Elle s’adoucit :
-Viens, c’est moi qui offre. Tu pourras prendre deux boules si tu veux !
Elles s’arrêtèrent devant la camionnette de Zizou, « le roi du cornet », et s’assirent sur l’herbe fraîchement coupée de la maison d’en face. La maman de Nina, la voisine, leur fit signe depuis la fenêtre aux volets bleus.
Becka s’allongea dans l’herbe chaude de tout son long, à côté d’Olivia.
-Tu te souviens quand maman nous emmenait manger des granités ?
Olivia rigola :
-Je me souviens surtout de la fois où elle avait mis sa perruque de clown !
-Elle était persuadée que ça garderait son crâne au chaud, et que ça la protégerait des gels de cerveau, surenchérit Becka.
-Et l’employé du supermarché a menacé d’appeler les autorités !
-« CE N’EST PAS UN CIRQUE ICI MADAME », crièrent-elles en même temps, en se remémorant la fois où leur maman avait été escortée du supermarché du coin.
D’un rire nerveux, elles vinrent à en rire aux larmes. Olivia reprit son sérieux. Son regard était perdu dans le ciel sans nuages:
-Tu penses qu’elle nous voit ?
-Bien sûr, répondit Becka. De là où elle est, elle voit tout. Elle nous voit, nous, et elle voit cette sorcière de Meredith.
Après qu’Olivia ait dévoré son cornet jusqu’à la dernière miette, elles se levèrent, adressèrent un signe d’au revoir à la maman de Nina toujours postée à la fenêtre et se mirent en route pour la maison.
Elles bifurquèrent sur l’avenue Jefferson où se trouvait leur maison, une villa de deux étages au style colonial à moitié ravagée par le temps.
En approchant, Becka remarqua un van noir aux vitres teintées parqué juste devant chez elles. Deux hommes de large corpulence étaient postés devant leur porte d’entrée, des menottes aux mains. Instinctivement, la panique monta. Becka se positionna devant sa petite sœur dans un réflexe de protection :
-Qui êtes-vous ? lança-t-elle plus hostilement qu’elle ne l’aurait voulu.
-C’est toi Becka ? demanda l’homme le plus grand.
-Non, répondit Becka du tac au tac.
-Elle ment, fit remarquer le second homme, qui tenait à la main une photo de Becka en colonie de vacances.
L’un des deux hommes se dirigea vers elle. Criant à s’en vider les poumons, elle se tourna vers sa petite sœur:
-Olivia, COURS !!!!
Elle se retourna une fraction de seconde pour la voir fuir à toutes jambes, dans la direction de chez Nina, Becka l’espérait. Elle jeta un coup d’œil dans l’allée, où la vieille Ford Transit de son père était garée. Elle hurla de toutes ses forces :
-PAPA!!! A L’AIIIIDE ! PAPAAAAAAA!
L’un des deux hommes avança vers elle. Il était proche. Trop proche. Assez proche pour mettre la main sur elle. Il appliqua une pression sur la base de la nuque de Becka qui sentit tout son corps se ramollir. Il lui fit alors une prise pour lui passer le bras derrière le dos, la retenant prisonnière. Le visage en sueur de Becka était collé à sa veste en cuir. Elle fit de son mieux pour se dégager de l’emprise de cet homme qui sentait le pétrole, et la cigarette mouillée. Elle hurla de plus belle alors qu’il essayait de la faire rentrer dans le van que son collègue venait d’ouvrir.
-A L’AIIIIIDE !
Elle tentait de se débattre tant bien que mal, mais ne pouvait se défaire de la poigne de cet homme aisément cinq fois plus lourd qu’elle.
-Écoute moi bien fillette, on peut t’emmener à l’amiable, ou on peut t’emmener par la force. Je te conseille vivement d’arrêter de jouer les grandes actrices et d’entrer dans le van.
Au même moment, le père de Becka apparut sur le seuil de la maison. A sa vue, elle s’immobilisa, les larmes aux yeux. Jamais elle n’avait été aussi soulagée de le voir.
-PAPA ! APPELLE LA POLICE !
Il se tenait calmement dans l’encadrement de la porte. Becka ne comprenait pas.
Pourquoi restait-il aussi calme ?
Elle continuait de se débattre quand Meredith apparut juste derrière son père. Son carré blond parfaitement coiffé collait parfaitement avec la façade guindée de la maison et du gazon bien entretenu. Un air suffisant s’ajoutait à l’expression triomphante qui illuminait son visage.
-Allons, calme-toi, veux-tu ? Laisse donc ces messieurs faire leur travail, dit Meredith, un sourire de satisfaction intense toujours accroché aux lèvres. Ces charmants messieurs sont simplement là pour te conduire à ta nouvelle école. C’est un établissement réputé spécialisé dans la discipline, particulièrement qualifié pour les adolescents insolents dans ton genre.
Becka avait le souffle coupé. Pendant un instant, elle pensa que l’un des deux hommes lui avait donné un violent coup de poing dans l’estomac.
-Ca va aller ma Beckie, tout va bien se passer, marmonna son papa. Pars avec eux. Sois sage, ne fais pas d’histoires, veux-tu ? Ce ne sera pas très long.
Sa voix était tremblante, son regard fuyant. Becka, immobile, tétanisée, sentait les larmes incontrôlablement couler le long de ses joues jusque dans sa bouche.
-Emmenez-la, ajouta Meredith à l’attention de l’homme musclé qui tordait encore fermement le bras de Becka derrière son dos.
Elle n’arrivait pas à y croire, n’arrivait pas à comprendre ce qui était en train de se passer. Dans un état de stupeur qui dépassait tout entendement, elle essaya d’appeler son père, mais ses mots restaient coincés dans sa gorge. Elle sentit l’un des deux hommes la soulever et la placer délicatement dans le van. Délicatement, il saisit ses poignets et la menotta au siège avant.
Une nouvelle larme coula silencieusement le long de sa joue alors qu’elle regardait son père, stoïque, la laisser partir dans la nuit qui commençait tout juste à tomber. Le van noir démarra, et prit un virage pour sortir de l’avenue Jefferson, pendant qu’elle regardait disparaître le seul foyer qu’elle ait jamais connu.
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Au deuxième étage, dans la chambre de Becka, une porte baignée d’un halo bleuté était mystérieusement apparue, et avait aussitôt disparu.