Chapitre 1 : La fournaise andalouse
Le thermomètre du box LCR Honda affichait déjà 38°C, et il n'était même pas midi. Jerez de la Frontera en plein mois de mai ne faisait pas de cadeaux, encore moins pour mon premier Grand Prix officiel au sein de l'équipe.
L'odeur d'essence de compétition, de pneus brûlés et de crème solaire flottait dans l'air lourd du paddock espagnol. Depuis les tribunes, le bruit des klaxons et les chants des milliers de fans espagnols résonnaient comme un tambour de guerre. C'était électrique, presque étouffant.
Dans le box, tout le monde s'activait en silence autour de la Honda numéro 5. C'était la fin de la séance de qualifications (Q2), et la tension était palpable. Johann venait de rentrer après un run difficile, le visage en sueur, les traits tirés par l'effort. La moto ne réagissait pas comme il le voulait dans les enchaînements rapides de Jerez.
Le team manager me fit un signe de tête rapide.
- Elena, Johann se plaint d'un début de arm-pump (syndrome des loges) à l'avant-bras droit à cause des freinages violents du virage 1. Dès qu'il enlève son cuir, tu t'en occupes. Il faut qu'il soit d'attaque pour la course Sprint.
Mon cœur fit un bond. C'était mon premier vrai face-à-face professionnel avec lui.
Quelques minutes plus tard, dans l'intimité relative de la petite pièce de kiné à l'arrière du motorhome, Johann s'assit sur la table de massage, en t-shirt, le bras droit posé sur une serviette. Ses muscles étaient tendus comme des câbles d'acier.
- Salut, Elena, c'est ça ? dit-il d'une voix calme, contrastant totalement avec l'agitation du box. Désolé, l'accueil est un peu brûlant à Jerez.
- Salut Johann. Ne t'inquiète pas, je sors de la canicule française, je suis habituée, plaisantai-je pour masquer mon léger trac en enfilant mes gants. Montre-moi ce bras.
Dès que mes doigts entrèrent en contact avec ses muscles, je compris l'ampleur des dégâts. Son avant-bras était dur comme de la pierre. Piloter une MotoGP à Jerez, c'est comme faire un bras de fer avec un monstre de 300 chevaux pendant 40 minutes sous une chaleur de plomb.
- Ça va piquer un peu, l'avertis-je en commençant un massage de décharge profond pour libérer les tissus.
Johann contracta brièvement la mâchoire, fermant les yeux, mais ne lâcha pas un cri. Il avait cette capacité fascinante à s'isoler de la douleur.
- Tu as de la force pour un petit gabarit, souffla-t-il avec un demi-sourire, sans ouvrir les yeux. C'est bien. J'ai besoin d'avoir le bras réveillé pour le dernier virage tout à l'heure. Si tu rates ton freinage là-bas, tu finis dans les graviers espagnols.
Alors que je continuais mes points de pression, son regard croisa le mien. Il y avait dans ses yeux bleus une intensité rare, un mélange de concentration absolue et de fatigue mécanique. C'est à cet instant précis, entre l'odeur du camphre et les échos des moteurs au loin, que je compris que mon travail de kiné n'allait pas seulement consister à soigner ses muscles. Il allait falloir apprendre à décoder l'homme derrière le pilote.
Et à Jerez, la course ne faisait que commencer.