La femme parfaite
J’ai appris très tôt que sourire coûte moins cher que d’expliquer pourquoi on ne sourit pas.
Le soleil se couchait sur Manhattan et moi j’étais là, debout devant la baie vitrée du penthouse, une tasse de thé froid dans la main droite.
Je m’appelle Elsa Duval. Vingt-huit ans. Épouse d’Alexandre Duval, directeur de l’Académie Vocale d’Élite de New York, milliardaire, héritier d’un empire culturel qui pèse plusieurs centaines de millions de dollars.
Mon mari.
Je répète ce mot parfois, comme on appuie sur une dent douloureuse pour vérifier si ça fait encore mal. Mon mari. Oui. Ça fait encore mal.
Pas parce qu’il est cruel au sens brutal du terme. Alexandre ne crie jamais. Ne casse rien. Ne lève pas la main. Il fait quelque chose de bien plus efficace : il m’ignore. Avec cette aisance naturelle des hommes qui ont tellement de choses importantes à gérer qu’ils ne trouvent plus de place pour vous regarder vraiment.
Pourtant je l’aime. Je l’ai aimé depuis mes seize ans, depuis le jour où j’avais vu cet homme de vingt ans traverser le hall de l’académie de son père avec cette façon d’occuper l’espace qui m’avait coupé le souffle. Je l’avais aimé en silence pendant des années. Et quand son père avait arrangé ce mariage, j’avais dit oui avec le coeur qui débordait.
Alexandre, lui, avait accepté parce que son père le lui demandait. Je le savais. Je me l’étais dit une fois, rapidement, puis j’avais rangé cette pensée dans un tiroir et j’avais décidé de ne plus y toucher. Parce qu’on a cette capacité quand on aime quelqu’un : interpréter la réalité à son avantage.
Cinq ans plus tard, le tiroir était toujours fermé. Mais quelque chose frappait contre de l’intérieur.
La clé tourna dans la serrure. Alexandre entra. Costume Armani légèrement froissé, cravate desserrée de deux centimètres exactement. Cheveux noirs, yeux verts, mâchoire carrée. Même après tout ce temps, mon coeur fit cette chose stupide et involontaire. Ce petit saut. Cet accélérateur bête et inutile.
Chérie, dit-il en posant sa mallette sur le comptoir sans me regarder. Tout est prêt pour le gala de vendredi ?
Pas bonjour. Pas comment tu vas. Pas je suis content de te voir.
Tout est prêt, répondis-je.
Les Hargrove seront là. Sa nièce doit être présentée aux jurés. Occupe-t-en personnellement.
Bien sûr.
Il leva les yeux vers moi pour la première fois depuis son entrée. Ce regard rapide et évaluateur qui me parcourait comme on vérifie qu’un meuble est à sa place.
Tu as l’air fatiguée. Ce n’était pas de la sollicitude. C’était une observation logistique. Une épouse qui a l’air fatiguée lors d’un gala, c’est mauvais pour l’image.
Il alla dans son bureau, revint trente secondes plus tard et posa sur le comptoir, à côté de ma tasse froide, une petite boîte blanche.
Tes vitamines. Tu as oublié ce matin.
Sa voix était douce quand il disait ça. Presque tendre. C’était le paradoxe Alexandre : capable de m’ignorer douze heures d’affilée et de penser à mes vitamines. Il les commandait chez un fournisseur suisse. Spécialement formulées pour moi. Pour ta santé, ma belle. Pour ta voix.
Pour ma voix. Cette voix qu’il n’avait jamais entendue. Qu’il pensait que j’avais abandonnée par manque d’ambition. Il ne savait pas que je l’avais perdue bien avant, avec mes parents, sur une route mouillée un mardi soir de novembre. Il ne savait pas que j’avais été soprano. Il ne savait pas que sous la surface de cette femme qui organisait ses galas et gérait ses mécènes, il y avait dix ans de silence enterrés.
C’était mon secret. Le seul qui m’appartenait vraiment.
Merci, dis-je.
Il disparut dans son bureau. La porte se ferma doucement.
Je pris une pilule, l’avalait avec un fond de thé froid. Demain matin j’avais rendez-vous chez une gynécologue. Le huitième ou neuvième du même genre depuis trois ans.
Le Dr. Vasquez. Elle avait la réputation d’aller au fond des choses.
Peut-être cette fois.
Je disais ça à chaque fois. C’était la seule façon que j’avais trouvée de continuer.
Le lendemain matin, le cabinet était calme. Le Dr. Vasquez m’écouta vraiment pas en tapant distraitement sur son clavier, en me regardant. Elle parcourut mon dossier, posa des questions précises, puis tendit la main.
Vous prenez des compléments en ce moment ? Des médicaments ?
Des vitamines. Mon mari me les donne chaque matin.
Je sortis la petite boîte blanche de mon sac.
Elle la prit. Fit rouler un comprimé entre ses doigts. L’approcha de la lumière. Ses sourcils se froncèrent imperceptiblement.
Je peux en garder un pour analyse ? Simple précaution.
Bien sûr. Ce sont juste des vitamines. Mon mari les fait venir spécialement pour moi.
Je vous recontacte dès que j’ai les résultats, dit-elle. Quelques jours au plus.
Dans le taxi du retour, je regardai Manhattan défiler. La boîte blanche dans mon sac. Alexandre qui les posait chaque matin à côté de ma tasse avec ce sourire attentionné.
Je n’avais aucune raison de douter. Aucune.
Ce sont juste des vitamines.