Chapitre 1
⚠️ AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR (TRIGGER WARNINGS)
Ce roman est une Dark Romance psychologique destinée à un public averti (18+). Il contient des scènes de violence explicite, des menaces de mort, de la torture psychologique, ainsi que des mentions de traite d’êtres humains, de prostitution forcée et de coercition. Si ces sujets vous heurtent ou peuvent vous troubler, veuillez ne pas poursuivre votre lecture.
THE DICE
TOME 1 : LANCER NOIR
Chapitre 1 — POV Frédéric
Le silence dans ma salle de réunion est si lourd qu’on pourrait entendre le sang cogner contre les tempes de mes cinq hommes de main postés devant les portes blindées. Leurs silhouettes immobiles se découpent dans la pénombre comme des statues de marbre noir, leurs visages impassibles éclairés seulement par la lueur froide des appliques murales. L’air sent le cuir des sièges, le tabac froid et une pointe d’ozone, comme si l’orage grondait derrière les murs blindés.
Installé au bout de la longue table en acajou massif, je ne cille pas. À quarante-et-un ans, on ne gère pas un empire du jeu avec de la pitié. Dix-sept casinos, dont six clandestins disséminés dans l’ombre des grandes villes à travers l’Europe et une réputation qui dépasse les frontières : on m’appelle la Roulette Russe.
Ici, le hasard est un bourreau. Quand un homme perd tout, je lui laisse un dernier dé. S’il sort un six, il repart libre. C’est la règle. Mais le secret est bien gardé : ces dés sont condamnés, le six est une légende que personne n’a jamais vue. Chaque face décide du supplice :
Le un, c’est une balle dans la tête.
Le deux, l’électrocution.
Le trois, le sac sur la tête.
Le quatre, l’amputation jusqu’à ce qu’il se vide de son sang.
Le cinq, il finit jeté vivant dans la fosse aux chiens.
Et enfin, la face Joker... là, c’est le condamné qui décide lui-même de sa propre mort.
On ne quitte pas ma table sans avoir soldé son compte. Et la mort est une créance comme une autre.
Ma rage n’est jamais bruyante ; elle est froide, tranchante, chirurgicale. Cette menace coule dans mes veines comme une toxine. Elle est lente, certaine, et ceux qui se dressent contre moi savent qu’ils y laisseront leur chair.
Entre mes doigts, mon unique dé en nacre noire roule sans s’arrêter sur le bois verni. Un bruit sec, régulier, presque hypnotique, qui rythme l’agonie de la sous-merde assise en face de moi.
Dante Cruz.
Un rat du clan rival qui a commis l’erreur fatale de flamber mon oseille. Il est entré dans l’un de mes casinos comme tant d’autres avant lui. Costume propre, regard calme, le genre d’homme qu’on ne remarque pas vraiment au premier coup d’œil. Puis il a gagné. Une grosse somme. Suffisamment pour faire naître cette étincelle dangereuse dans les yeux des joueurs : celle qui leur fait croire que la chance leur appartient. Mais au lieu de partir avec son argent, il a tout rejoué. Et il a tout perdu.
Le problème avec le jeu, c’est que pour certains, ce n’est pas un loisir. C’est une faim. Une addiction aussi violente que l’alcool ou la drogue. Plus ils perdent, plus ils sont persuadés que la prochaine main, le prochain tour, la prochaine mise réparera tout. Alors il a recommencé. Il a emprunté de l’argent à son patron sans qu’il le sache. Une somme qu’il n’aurait jamais dû toucher. Et il l’a perdue elle aussi.
Quand il est venu me voir, ce n’était plus le même homme que celui entré dans mon casino quelques semaines plus tôt. Il avait les traits tirés, les mains qui tremblaient légèrement, cette sueur froide des gens acculés. Il m’a supplié de lui prêter de l’argent. Pas pour jouer, disait-il. Pour rembourser son patron avant que tout explose. Il jurait qu’il me rembourserait rapidement. Qu’il avait des idées, des projets. Que je récupérerais le double de la somme prêtée. Il parlait vite, trop vite, avec le désespoir de ceux qui savent qu’ils sont déjà en train de se noyer mais espèrent encore convaincre quelqu’un de leur tendre la main.
J’ai accepté. Peut-être par pitié. Peut-être parce qu’une partie de moi croyait encore qu’il disait vrai. Sauf qu’un an a passé. Un an de promesses. D’excuses. De « bientôt ». De silences qui durent des semaines avant un message envoyé à deux heures du matin pour me dire qu’il n’a pas oublié.
Moi, si. J’ai oublié la patience. Oublié la compassion. Aujourd’hui, je veux récupérer mon argent.
— Tu as emprunté une somme astronomique, Dante, je lâche d’une voix calme, presque douce, qui fait frissonner l’atmosphère. Une voix qui glisse entre les syllabes comme une lame entre les côtes. Et aujourd’hui, mes comptes réclament ce qui leur appartient.
Cruz tremble, la sueur collant ses cheveux gominés en arrière, striant son front de traînées grises. Il est venu seul. Les poches vides, sans la moindre garantie. Rien que des excuses pathétiques de joueur acculé, les yeux injectés de sang et les pupilles rétrécies par la cocaïne qu’il a dû sniffer pour se donner du courage.
— Je n’ai pas de quoi te rembourser pour le moment, De Valois... Je te jure, donne-moi du temps, je vais trouver les fonds ! Je suis sur un coup fumant, et ça va me rapporter de l’argent. Je peux même te promettre de te donner le triple pour les intérêts !
J’arrête net le mouvement du dé sous ma paume. Le silence retombe, de plomb. Un silence si épais qu’on pourrait le trancher au couteau. Je plante mon regard d’acier droit dans ses yeux fuyants, ces yeux de chien battu qui cherchent désespérément une issue dans la pièce sans fenêtres.
— Le triple, vraiment ? Déjà, rends-moi ce que tu me dois. Et sache que le temps est un luxe que tu n’as plus les moyens de t’offrir, Dante, je murmure en articulant chaque syllabe comme une sentence. Tu n’as pas de quoi payer ? Très bien. Tu veux me rendre le triple ? OK pour le triple, mais tu ne sors pas d’ici vivant sans me laisser une caution.
Je marque une pause, savourant l’instant où son souffle se bloque dans sa gorge. Ses doigts se crispent sur les accoudoirs du fauteuil, blanchissant aux jointures.
— Je sais que tu n’as pas de fille à me donner pour satisfaire mes bas instincts, je continue en faisant glisser le dé noir vers lui avec une lenteur calculée. Alors voici ce qui va se passer. Tu vas retourner chez toi. Tu vas me ramener ta femme. On dit partout que c’est une belle femme, alors tu vas lui dire de venir, et de se soumettre à moi sans retenue.
— Quoi ?!
— Tais-toi. Je te donne une chance, tu devrais être à genoux à me lécher les pompes pour me remercier.
Dante écarquille les yeux, blêmissant instantanément sous ses tatouages, comme si je venais de lui annoncer qu’il devait me remettre son propre cœur encore battant. Sa lèvre inférieure tremble, et pour la première fois depuis son entrée dans cette pièce, il perd son air bravache.
Je me penche en avant, un sourire glacial aux lèvres, mes yeux rivés sur ce lâche. Le dé de nacre noir s’immobilise devant lui, comme un présage.
— Elle sera ma caution vivante, je lâche. Elle entre dans mon monde aujourd’hui, et elle y reste pour quatre-vingt-dix jours. Elle sera mon jouet, le cobaye de mon dé… Mes intérêts pervers, en quelque sorte. Un paiement quotidien pour le privilège que je t’accorde. Et si dans trois mois, la dette n’est pas payée au dernier centime… Je la tue de mes propres mains.
Je marque un temps d’arrêt, mon sourire s’étirant face à sa décomposition. Ma voix se fait soudainement plus gutturale, comme le grognement d’un fauve prêt à bondir :
— À moins que… Le sort, dans son infinie cruauté, n’ait d’autres projets pour elle. Je me réserve le droit, selon les humeurs de mon précieux dé, de la vendre au plus offrant, de la livrer aux plaisirs carnassiers de mes hommes, de la transformer en une attraction de cinéma pornographique clandestine, ou de la garder comme une ombre, une esclave silencieuse et brisée, à mes côtés. Dans tous les cas, elle n’en sortira pas indemne. Alors ne te joue pas de moi, Dante. Car si tu le fais… je te garantis que les intérêts de ton erreur seront monstrueux. Je te la rendrai en morceaux.
Je savoure la terreur pure qui défigure son visage, la façon dont ses pupilles se dilatent comme celles d’un animal pris au piège.
— Et ne t’en fais pas, Cruz… je murmure en me redressant lentement, un sourire carnassier aux lèvres. Juste après l’avoir regardée rendre son dernier souffle, je viendrai te traquer pour te tuer à ton tour. Tu n’auras nulle part où te cacher sur cette terre. Tu as deux heures pour me l’amener.
Je fais un signe de tête à mes hommes. Les portes blindées s’ouvrent dans un grondement sourd, comme les mâchoires d’un piège qui se referment.
— Dégage de ma vue. Et inutile de revenir avec elle, ta femme viendra seule !
Mes hommes l’attrapent et le jettent dehors comme le chien qu’il est. Ses supplications étouffées s’évanouissent le long du couloir à mesure qu’on le traîne vers la sortie.
Seul dans le silence retrouvé de la pièce, je lance mon dé et souris... La nacre blanche de son autre face tourne sur l’acajou avant de s’immobiliser. Un présage.
Je me lève à mon tour, le récupère sur la table et traverse mon bureau. Je vais le ranger précieusement dans une boîte en velours sombre dissimulée dans mon coffre. À l’intérieur, des dizaines de dés sont alignés, immobiles. Un dé par cause, ou presque. Chaque histoire a son outil, chaque vie brisée a sa couleur. Et celui-ci vient officiellement de sceller le destin de la femme de ce salaud.
J’espère simplement qu’elle ne soit pas trop moche. Si je dois me coltiner une otage pendant quatre-vingt-dix jours et lui imposer mes gages, autant que le visuel soit tolérable. Mais au fond, peu importe sa gueule : elle sera le cobaye de mon dé, une simple monnaie d’échange pour détruire son mari et le forcer à me rembourser plus vite.
Ce connard a triplé la mise, très bien, il doit savoir ce qu’il dit ! S’il pense que sa précieuse femme vaut les millions qu’il me doit, il va vite comprendre que chez moi, chaque centime se paie au prix fort. S’il s’imagine que ce sacrifice va m’adoucir, il se fout le doigt dans l’œil.
Je retourne m’asseoir derrière mon bureau, l’esprit déjà tourné vers les quatre-vingt-dix jours à venir. Dante Cruz vient de jouer sa dernière carte, et je vais savourer chaque seconde de sa chute.
Mon téléphone vibre sur l’acajou. C’est l’heure de régler un autre compte en bas, dans l’arrière-salle du casino. Un de mes croupiers a été pris les mains dans la caisse.
Je descends l’escalier dérobé, mes pas résonnant dans le béton armé du sous-sol. Quand j’entre, le gars est déjà attaché à une chaise, en sang, entouré de mes hommes. En me voyant, il commence à pleurer, à jurer sur la tête de ses enfants.
Pathétique.
Je ne dis pas un mot. Je m’approche, sors un dé blanc de ma poche — celui-ci est réservé aux sentences de mes employés — et le pose sur la table en métal devant lui.
— On va jouer à un jeu, dis-je d’une voix d’une neutralité glaciale. Tu vas lancer ce dé. Si tu fais un chiffre pair, je te laisse une chance de quitter la ville vivant. Si tu fais un chiffre impair... tu sers d’avertissement pour les autres.
Ses doigts tremblent tellement qu’il fait tomber le dé. Le cube de nacre roule, rebondit contre une pince en acier, et s’arrête.
Trois. Impair.
Un gémissement d’horreur s’échappe de sa gorge. Je jette un regard à mon homme de main en hochant la tête.
— Le hasard a parlé, murmurai-je en me détournant déjà. Coupe-lui la main. Qu’il se souvienne toute sa vie de ce qu’il se passe quand on vole les De Valois.
Les hurlements s’élèvent derrière moi alors que je repasse la porte d’acier, remettant le dé blanc dans ma poche. Juste un avertissement de routine.
Une mise en bouche avant que Dante Cruz ne me ramène son précieux trésor.