Chapitre 1 โ La berge gelรฉe
Le village avait toujours eu une maniรจre particuliรจre de se taire quand je passais.๏ปฟ
Ce nโรฉtait jamais un vrai silence. Plutรดt une retenue discrรจte, des paroles coupรฉes au milieu dโune phrase, des battants de volets repoussรฉs, un regard qui glissait sur moi avant de se dรฉtourner comme si mon ombre pouvait salir la neige.
En hiver, cette mรฉfiance semblait encore plus nette. Le froid rendait les rues plus รฉtroites, les visages plus fermรฉs, les maisons plus hostiles derriรจre leurs fenรชtres troubles. Mรชme le marchรฉ paraissait me tolรฉrer seulement parce que mon argent avait la mรชme valeur que celui des autres.
Je gardai donc les yeux baissรฉs sur le chemin verglacรฉ, mon panier serrรฉ contre ma hanche. La farine, le sel, les chandelles et le morceau de tissu grossier que jโavais rรฉussi ร acheter pesaient contre mon bras. Rien dโassez prรฉcieux pour justifier les regards que lโon mโavait lancรฉs chez le marchand. Pourtant, la femme derriรจre moi avait fait le signe contre le mauvais sort lorsque jโavais posรฉ mes piรจces sur le comptoir et personne nโavait relevรฉ.
Je nโavais pas rรฉpondu.
Jโavais appris depuis longtemps que rรฉpondre ne changeait rien. Cela leur donnait seulement une raison de dire que jโรฉtais mauvaise, orgueilleuse et dangereuse. Alors je laissais les murmures passer sur moi comme le vent passait sur les champs endormis sous la neige. Ils blessaient encore certains jours, mais ils ne mโempรชchaient plus dโavancer.
ร la sortie du village, je ralentis malgrรฉ moi.
Je nโaurais pas dรป. La lumiรจre baissait dรฉjร et les nuages amassรฉs au-dessus de la forรชt annonรงaient une neige plus lourde avant la nuit. Ma cabane se trouvait ร lโรฉcart, au-delร des champs et du vieux chemin qui descendait vers les bois. Jโaurais dรป rentrer, rallumer le feu, ranger mes provisions et fermer ma porte avant que le froid ne tombe pour de bon.
Mais jโavais entendu quelque chose prรจs de lโรฉtal du boulanger.
Ce nโรฉtait pas une demande, pas mรชme un appel. Seulement une rumeur รฉchangรฉe entre deux femmes qui croyaient parler assez bas pour nโavoir rien ร assumer.
Lโenfant dโElna toussait encore. Une toux profonde, de celles qui descendent dans les poumons et laissent les mรจres blanches dโรฉpuisement au matin. Lโautre femme avait rรฉpondu quโil faudrait appeler quelquโun, puis le silence sโรฉtait posรฉ entre elles, lourd, gรชnรฉ, presque honteux. Elles nโavaient pas prononcรฉ mon nom, mais je lโavais senti rรดder dans cet espace vide.
La sorciรจre.
Cโรฉtait toujours ainsi. On ne venait pas me chercher en plein jour. On ne frappait pas ร ma porte tant que la peur du regard des autres restait plus forte que celle de la fiรจvre. Puis, quand la respiration devenait trop courte, quand la peau brรปlait trop sous les doigts, quand les priรจres ne suffisaient plus, quelquโun finissait par traverser les champs ร la tombรฉe de la nuit, le visage fermรฉ et la voix basse, pour demander ce quโil aurait prรฉfรฉrรฉ ne jamais recevoir de moi.
Je resserrai mon chรขle autour de mes รฉpaules et quittai le chemin de ma maison avant le vieux saule.
Mes rรฉserves de veine-dโhiver argentรฉe รฉtaient presque vides. Il mโen restait trop peu pour guรฉrir un enfant aussi souffrant et cette plante ne poussait quโร la pรฉriode la plus froide, lorsque la riviรจre gardait la terre humide sans encore la figer tout ร fait. Dans quelques jours, peut-รชtre moins, le gel aurait tout brรปlรฉ ou recouvert. Il faudrait attendre lโhiver suivant.
Un enfant malade nโavait pas un hiver devant lui.
La descente vers la berge รฉtait glissante. La neige dissimulait les pierres et les racines et chaque pas demandait une attention prรฉcise pour ne pas perdre lโรฉquilibre. Le vent remontait de la riviรจre en portant une odeur dโeau sombre, du bois gelรฉ et de terre mouillรฉe. Plus je mโapprochais, plus le grondement du courant devenait perceptible sous les plaques de glace, bas et continu, comme une respiration ancienne que lโhiver nโavait jamais rรฉussi ร รฉtouffer.
Je mโaccroupis prรจs dโun amas de pierres, lร oรน mon pรจre mโavait appris ร chercher.
La veine-dโhiver nโaimait ni lโeau trop vive ni la terre trop sรจche. Elle poussait dans les creux incertains, lร oรน la riviรจre touchait presque la berge. Je retirai un gant avec les dents, puis grattai doucement la neige du bout des doigts. Le froid entra aussitรดt sous mes ongles, vif et douloureux, mais je continuai jusquโร sentir sous la couche poudreuse une rรฉsistance souple.
Les feuilles apparurent peu ร peu, fines et sombres, presque noires contre la terre humide. Leurs nervures argentรฉes captaient la lumiรจre pรขle du soir comme des fils de lune. Jโen coupai seulement quelques tiges, assez pour prรฉparer une dรฉcoction efficace, pas assez pour condamner la plante ร disparaรฎtre. Mon pรจre disait quโun guรฉrisseur qui arrachait tout ce quโil trouvait ne valait pas mieux que la maladie quโil prรฉtendait combattre.
Je rangeai les feuilles dans un carrรฉ de tissu sec, ร lโรฉcart du sel et de la farine, puis je tendis la main vers mon gant.
Cโest lร que jโentendis le choc.
Un bruit sourd, รฉtouffรฉ par la neige, mais trop lourd pour venir dโun simple morceau de glace. Je levai la tรชte, immobile, les doigts encore engourdis au-dessus de mon panier. La riviรจre continuait de couler sous ses plaques blanches, raclant les pierres. Pendant un instant, je crus avoir confondu le bruit du courant avec celui dโune branche tombรฉe dans la forรชt.
Puis le choc revint.
Plus proche.
Je me redressai, le cลur palpitant avant mรชme de comprendre pourquoi. ร quelques pas, en contrebas, une forme sombre รฉtait coincรฉe entre deux rochers, ร moitiรฉ prise dans lโeau. Je pensai dโabord ร un tronc, parce que la riviรจre en ramenait parfois aprรจs les tempรชtes, mais le courant fit pivoter la masse sur elle-mรชme, et quelque chose de pรขle apparut entre les plis dโun tissu trempรฉ.
Une main.
Le froid me saisit la colonne.
Je descendis vers lโeau avec prudence, une main tendue pour garder lโรฉquilibre, lโautre serrรฉe autour de la laniรจre de mon panier. Une pierre roula sous ma botte et je dus mโarrรชter, le souffle coupรฉ, consciente tout ร coup de la force du courant. Si je glissais, personne ne viendrait me chercher. Personne ne saurait mรชme que jโรฉtais lร avant que la riviรจre ne recrache mon corps plus bas, si elle acceptait de le rendre.
Mais la main รฉtait toujours lร .
Et elle appartenait ร un homme.
Il gisait sur le flanc, le bas du corps encore dans lโeau, les รฉpaules retenues par les pierres comme si la riviรจre avait hรฉsitรฉ entre le garder et le rejeter. Ses vรชtements รฉtaient trempรฉs, dรฉchirรฉs, si sombres que je ne distinguai pas tout de suite le sang de lโeau. Ses cheveux bruns collaient ร son front et ร ses tempes, sa peau avait cette pรขleur cireuse que prennent les vivants lorsquโils commencent ร ressembler aux morts.
Je posai mon panier dans la neige et mโagenouillai prรจs de lui.
Lorsque mes doigts cherchรจrent le pouls sous sa mรขchoire, sa peau me fit lโeffet dโune morsure.
Il รฉtait glacรฉ, mais pas seulement comme un homme tombรฉ dans une riviรจre en plein hiver. Sa froideur รฉtait plus profonde, presque รฉtrangรจre. Elle me traversa la main et remonta le long de mon bras avec une nettetรฉ douloureuse, si bien que, pendant une seconde, jโeus lโimpression de toucher non pas un corps, mais quelque chose que lโhiver lui mรชme avait faรงonnรฉ.
Puis je sentis le battement, faible et lent, mais bien prรฉsent sous mes doigts.
Je me penchai aussitรดt vers sa bouche. Sa respiration existait encore, mince et irrรฉguliรจre, perdue sous le bruit de la riviรจre. Ses lรจvres avaient bleui, ses cils รฉtaient pris de givre et une plaie sombre barrait son flanc avant de disparaรฎtre sous le tissu lacรฉrรฉ. Une autre blessure marquait sa cuisse. Le sang, diluรฉ par lโeau, avait gelรฉ en traces brunes le long de ses vรชtements.
Il nโรฉtait pas tombรฉ.
On lโavait attaquรฉ.
Je tirai sur son รฉpaule pour essayer de le dรฉgager du courant. Son corps bougea ร peine, alourdi par lโeau et par une force que je ne lui aurais pas devinรฉe au premier regard. Sa tรชte bascula lรฉgรจrement sur le cรดtรฉ, et je vis son oreille.
Je mโarrรชtai.
La pointe รฉtait discrรจte, mais impossible ร nier. ร son lobe pendait une boucle, une pierre sombre semblait avaler la lumiรจre plutรดt que la reflรฉter, sertie dans un mรฉtal pรขle.
Tout en moi me cria de reculer.
Je retirai ma main, puis la honte me rattrapa presque aussitรดt. Peu importait ce quโil รฉtait. Peu importait dโoรน il venait, ou pourquoi la riviรจre lโavait amenรฉ jusquโร moi. Il respirait encore, et tant quโun souffle restait dans un corps, je ne savais pas dรฉtourner les yeux.
Je repris son poignet pour chercher un pouls plus net.
Sa main se referma sur la mienne.
Il nโeut pas la force de serrer vraiment, pourtant ce contact me coupa le souffle. Ses doigts glacรฉs entourรจrent mon poignet avec une prรฉcision presque volontaire, et ses yeux sโouvrirent.
Bruns.
Profonds.
Il me regarda intensรฉment, malgrรฉ la fiรจvre, malgrรฉ le sang, malgrรฉ la riviรจre qui tirait encore sur ses jambes. Ses lรจvres remuรจrent ร peine et je dus me pencher jusquโร sentir son souffle brisรฉ contre ma joue.
โ Aide-moi.
Les mots furent presque avalรฉs par le vent.
Puis sa main retomba dans la neige.
Je restai immobile, le poignet marquรฉ par son contact, incapable pendant un instant de penser ร autre chose quโร cette demande. Personne nโavait jamais osรฉ me demander, pas directement du moins. Ni avec cette simplicitรฉ nue qui ne laissait aucune place ร la honte, ร la superstition ou aux murmures. Cet inconnu, venait de me confier sa vie en deux mots.
Je ne pouvais plus partir.
Je regardai vers le village, invisible derriรจre les arbres et la neige.
Mรชme si je courais jusque-lร , que je frappais aux portes jusquโร mโรฉcorcher les poings, personne ne viendrait. Et sโils venaient, sโils voyaient ses oreilles, ses blessures, cette froideur impossible autour de lui, ils reculeraient avec leurs priรจres et leurs signes contre le mauvais sort. Ils parleraient de dรฉmon, de mauvais prรฉsage, peut-รชtre mรชme de punition envoyรฉe par les anciens dieux pour me rappeler ce que jโรฉtais ร leurs yeux.
Je connaissais trop bien leur peur pour leur confier la vie dโun homme.
Je tirai de nouveau sur son รฉpaule, mais son corps ne bougea presque pas. Ses vรชtements, lourds dโeau, semblaient lโattacher ร la riviรจre et le courant gardait encore ses jambes avec une obstination cruelle. Mes bottes glissรจrent sur les pierres. Je dus planter une main dans la neige pour ne pas tomber, et le froid traversa aussitรดt mon gant humide.
Je ne pouvais pas le porter.
Le traรฎner ainsi jusquโau cottage รฉtait impossible, mรชme en mโรฉpuisant jusquโร en vomir. La maison nโรฉtait pas loin pour une marche ordinaire, mais avec un homme inconscient, trempรฉ, blessรฉ, et une tempรชte qui commenรงait ร รฉpaissir lโair, la moindre distance devenait impossible.
Je forรงai mon souffle ร ralentir.
Observer. Rรฉflรฉchir. Agir.
Mon pรจre disait toujours quโun blessรฉ ne mourait pas seulement de sa plaie. Il mourait aussi des mains affolรฉes, des gestes inutiles et des bonnes intentions mal exรฉcutรฉes. Alors je me redressai, essuyai mon visage du revers de mon poignet et regardai autour de moi comme si la berge pouvait mโoffrir une rรฉponse.
Le vieux saule penchรฉ au-dessus de la riviรจre, avait perdu plusieurs branches pendant les derniรจres gelรฉes. Certaines รฉtaient trop fines, cassantes sous le givre, mais deux dโentre elles, longues et droites, pourraient soutenir le poids dโun corps si je les renforรงais assez. Jโallai les chercher en gardant toujours lโinconnu dans mon champ de vision, comme si le simple fait de dรฉtourner les yeux pouvait permettre ร la riviรจre de le reprendre.
Je sortis mon couteau, coupai les rameaux inutiles, puis pris la cordelette roulรฉe au fond de mon panier. Je lโutilisais dโordinaire pour attacher des fagots ou maintenir les bottes dโherbes pendant mes cueillettes. Ce soir-lร , elle devrait suffire ร faire glisser un mourant sur la neige.
Je disposai les deux branches parallรจlement, coinรงai mon chรขle entre elles et renforรงai le tout avec la sangle de mon panier. Ce nโรฉtait pas une vraie civiรจre. ร peine un traรฎneau maladroit, trop souple par endroits, trop รฉtroit pour les รฉpaules de lโhomme, mais la neige aiderait ร le faire avancer si les branches ne se brisaient pas avant dโatteindre la maison.
Quand je revins vers lui, ses lรจvres avaient pris une teinte plus sombre.
Je mโagenouillai dans lโeau jusquโaux genoux pour le dรฉgager du courant. La morsure fut si violente que ma respiration se coupa, mais je nโavais plus le temps de mรฉnager mon corps. Je glissai mes mains sous ses bras, serrai les dents et tirai de toutes mes forces. Pendant un instant, rien ne cรฉda. Puis son poids se dรฉtacha brusquement de la riviรจre dans un bruit lourd, et je basculai en arriรจre avec lui contre la neige.
Il ne reprit pas connaissance.
Je ne savais pas si je devais mโen rรฉjouir ou mโen inquiรฉter.
Je parvins ร le hisser sur la civiรจre de fortune centimรจtre par centimรจtre, en soutenant autant que possible sa jambe blessรฉe pour ne pas aggraver la plaie. Il รฉtait plus grand que je ne lโavais cru, plus dense aussi, avec cette carrure souple des hommes habituรฉs ร porter des armes plutรดt que des sacs de grain. ร chaque mouvement, lโeau dรฉgoulinait de ses vรชtements et gelait presque aussitรดt.
Lorsquโun gรฉmissement รฉtranglรฉ franchit ses lรจvres, je mโimmobilisai.
โ Je suis dรฉsolรฉe, murmurai-je, la gorge serrรฉe.
Il ne mโentendait sans doute pas, mais parler mโaidait ร ne pas cรฉder ร la panique. Je vรฉrifiai une nouvelle fois son pouls, puis lโattachai comme je pus pour empรชcher son corps de glisser. La corde me brรปlait dรฉjร les paumes lorsque je la passai autour de mes mains et pris appui dans la neige.
Le premier effort me fit comprendre que le retour serait une lutte ร chaque pas.
La civiรจre accrocha presque aussitรดt une pierre. Je dus revenir en arriรจre, dรฉgager une branche, dรฉplacer lรฉgรจrement son poids, puis recommencer. La neige tombait plus dru, avalant les traces derriรจre nous comme si elle voulait effacer la preuve de mon obstination. Le vent rabattait mes cheveux contre mon visage et mon panier suspendu ร mon รฉpaule frappait mes cรดtes ร chacun de mes mouvements.
ร lโintรฉrieur, la veine-dโhiver argentรฉe reposait toujours dans son linge.
Je pensais ร lโenfant dโElna, ร sa toux dont je ne savais presque rien, ร sa mรจre qui nโoserait peut-รชtre pas venir. Je pensais ร cet inconnu dont la respiration menaรงait de sโarrรชter avant mรชme que jโaie pu lโapprocher dโun feu. Deux vies se trouvaient soudain liรฉes ร mes maigres rรฉserves et mes mains engourdies.
Je tirai encore.
ร mi-chemin, je tombai ร genoux. La douleur remonta dans mes cuisses, vive, presque chaude sous le froid. Je restai ainsi quelques secondes, penchรฉe en avant, le souffle rauque.
Derriรจre moi, lโhomme ne bougeait pas.
Je me relevai, lentement dโabord, puis avec cette รฉnergie sรจche que lโon trouve quand on nโa plus le droit dโรชtre fatiguรฉe. La riviรจre disparut peu ร peu derriรจre les arbres.
Le monde se resserra autour de moi, rรฉduit ร la corde dans mes mains, au poids derriรจre moi, ร la ligne sombre du chemin qui remontait vers ma cabane. La lumiรจre avait presque entiรจrement quittรฉ le ciel. La neige bleutait les troncs, effaรงait les pierres, adoucissait les contours du paysage sans rien rendre moins dangereux. Mon souffle sortait par ร -coups, blanc, รฉpais, douloureux.
Plusieurs fois, je mโarrรชtai pour vรฉrifier quโil respirait encore.
Chaque fois, je retrouvai ce souffle mince, fragile, presque insultant tant il paraissait dรฉcidรฉ ร rester lร malgrรฉ tout. Et chaque fois, le mรชme รฉtonnement me traversait. Il aurait dรป รชtre mort. Avec ses blessures, son sรฉjour dans lโeau glacรฉe, cette รฉtrange froideur dans sa peau, il aurait dรป รชtre mort avant mรชme que je le trouve.
Pourtant, son cลur battait encore, faiblement, obstinรฉment, comme sโil refusait de cรฉder ร lโhiver.
Quand jโatteignis enfin la clรดture basse de mon jardin, je ne sentais plus mes doigts. Ma cabane apparut dans la pรฉnombre, petit bloc sombre sous son toit chargรฉ de neige, avec ses vitres opaques et sa cheminรฉe morte. Aucun feu ne mโattendait. Aucune chaleur. Seulement les plantes suspendues aux poutres, les couvertures pliรฉes prรจs de lโรขtre, mes bocaux, mes linges propres, mes couteaux et tout ce qui servait ร retenir les vivants un peu plus longtemps du bon cรดtรฉ de la mort.
Je poussai le portail de lโรฉpaule et tirai lโhomme jusquโร la porte.
Lโodeur familiรจre dโherbes sรจches, de cendre froide et de bois ancien mโaccueillit, si brusquement rassurante que mes jambes faillirent se dรฉrober.
Je nโavais pas le droit de mโeffondrer.
Pas encore.
Je repris la corde et tirai lโinconnu ร lโintรฉrieur. La civiรจre racla le seuil, son รฉpaule heurta le montant de la porte et un souffle douloureux quitta ses lรจvres. Je murmurai encore une excuse inutile et tremblante. Puis je donnai une derniรจre traction et son corps glissa sur le plancher dans un bruit sourd.
Quand la porte se referma derriรจre nous, le vent frappa le bois comme une bรชte furieuse ร laquelle jโaurais volรฉ sa proie.
Je restai un instant immobile, les mains encore refermรฉes autour de la corde, incapable de sentir autre chose que la brรปlure de mes paumes et le tremblement de mes jambes. Mes jupes trempรฉes collaient ร ma peau. De lโeau souillรฉe sโรฉtendait dรฉjร sur les lattes autour de lโinconnu.
Je baissai les yeux vers lโhomme รฉtendu ร mes pieds.
Il respirait ร peine.
Et moi, trempรฉe, gelรฉe, les mains brรปlรฉes par la corde, je compris que cette nuit ne me demanderait pas seulement de sauver un homme. Elle me demanderait de tenir tรชte ร lโhiver lui-mรชme.









sympa
Nouveau banger en perspective... encore un truc que je vais me dรฉvorer en un jour, je le sens....
Merci beaucoup