Chapter 1
La dernière boîte était la plus lourde.
Ella Moretti le savait depuis le début, depuis le moment où elle l’avait soulevée dans l’appartement de Lyon avec ses deux bras maigres et son orgueil intact, refusant l’aide du déménageur qui la regardait avec ce sourire condescendant des hommes qui pensent que les filles ne savent pas porter leurs propres affaires. Elle l’avait portée dans l’escalier, dans le camion, puis hors du camion à Florence, et maintenant elle se tenait au pied d’un escalier en pierre ancienne, les bras tremblants, les doigts blancs crispés sur le carton, et elle se demandait sérieusement si tout ça valait vraiment la peine.
La réponse, comme toujours, était non.
Mais elle monta quand même.
L’appartement de sa tante se trouvait au troisième étage d’un immeuble du XVIIe siècle, dans le quartier de l’Oltrarno, de l’autre côté de l’Arno, là où Florence respirait encore un peu différemment — moins touristique, plus vivante, avec ses ruelles pavées qui sentaient le café froid et la peinture fraîche et parfois, le soir, quelque chose de floral que personne ne savait vraiment identifier. C’était le Florence des artistes, des artisans, des gens qui avaient choisi cette ville non pas pour la visiter mais pour s’y perdre définitivement.
C’était exactement le genre d’endroit où vivait Mia.
Mia Moretti — tante Mia, même si elle détestait le mot tante parce qu’il la faisait se sentir vieille, disait-elle, alors qu’elle n’avait que trente-huit ans et les cheveux toujours tachés de couleur — avait ouvert la porte avant même qu’Ella arrive au palier. Elle avait ce don particulier d’entendre les gens avant qu’ils frappent, comme si les murs de cet appartement lui appartenaient tellement qu’ils lui transmettaient leurs vibrations.
— Tu aurais pu laisser cette boîte en bas, dit-elle en guise de bonjour.
— Bonjour à toi aussi, répondit Ella.
Mia sourit. C’était un sourire de travers, un peu ironique, le genre de sourire qui ne s’apprend pas mais qui se porte depuis la naissance. Ella avait le même, paraît-il. Elle ne le voyait jamais sur son propre visage, mais les gens le lui disaient parfois, surtout ceux qui connaissaient sa tante.
— Entre. J’ai fait du thé. Enfin, j’ai mis de l’eau à chauffer il y a vingt minutes, donc c’est peut-être plutôt de l’eau tiède maintenant.
— C’est parfait, dit Ella.
Et c’était vrai. L’eau tiède dans un appartement florentin avec les fenêtres ouvertes sur les toits ocre de l’Oltrarno, c’était exactement ce dont elle avait besoin après sept heures de route depuis Lyon, le front appuyé contre la vitre froide du van de Mia, à regarder les autoroutes françaises se transformer progressivement en quelque chose de plus chaud, de plus ancien, de plus compliqué.
Elle posa la boîte dans l’entrée et regarda autour d’elle.
L’appartement était exactement comme dans ses souvenirs — c’est-à-dire un chaos organisé par une intelligence que seule Mia comprenait.
Les murs étaient couverts de toiles à différents stades d’achèvement. Certaines étaient encadrées, d’autres simplement clouées au mur avec des punaises dorées, d’autres encore posées à même le sol, le long des plinthes, comme si elles attendaient patiemment qu’on leur trouve une place. Les couleurs dominantes étaient les ocres et les rouges profonds, mais il y avait aussi des bleus électriques qui surgissaient de certaines toiles comme des accidents heureux. Le mobilier était hétéroclite — une table en marbre blanc héritée de la grand-mère, des chaises dépareillées chinées dans des brocantes, un canapé vert bouteille immense et légèrement défoncé qui était, Ella le savait, l’endroit le plus confortable du monde entier.
Des livres partout. Des bougies à moitié consumées. Un chat roux — nouveau, celui-là — installé sur le rebord de la fenêtre comme une sculpture vivante, indifférent à l’arrivée d’Ella avec la sérénité absolue des créatures qui savent qu’elles sont belles.
— C’est qui, lui ? demanda Ella en posant son sac à dos.
— Caravaggio, dit Mia depuis la cuisine. Ne le regarde pas trop longtemps, il devient arrogant.
Ella regarda le chat. Le chat la regarda. Ils s’évaluèrent mutuellement pendant trois secondes puis le chat détourna les yeux en premier, ce qui était soit une victoire soit une condescendance — difficile à dire avec les chats.
Elle s’avança vers la fenêtre du salon et s’y accouda.
Florence s’étendait devant elle dans la lumière de fin d’après-midi, cette lumière dorée particulière que les peintres de la Renaissance avaient essayé de capturer pendant des siècles sans jamais tout à fait y parvenir parce que ce genre de lumière ne se capture pas, elle se vit ou elle disparaît. Les toits rouges, les coupoles, le ruban brun-vert de l’Arno qu’on devinait entre les bâtiments, et au loin, suspendu entre le ciel et la ville, le dôme de Brunelleschi, orange et majestueux et parfaitement indifférent au passage du temps.
Ella inspira lentement.
C’était la quatrième fois qu’elle déménageait en cinq ans. Lyon avant ça. Bordeaux avant Lyon. Paris avant Bordeaux — mais Paris ne comptait pas vraiment, elle avait six mois et aucun souvenir. Sa mère avait cette façon de partir sans prévenir, de décider un matin que cette ville-là n’était plus la bonne, que la vraie vie était ailleurs, toujours ailleurs, dans cet ailleurs indéfini qu’elle cherchait depuis qu’Ella pouvait se souvenir d’elle. Et puis un jour, il y a deux ans, sa mère était partie sans Ella. Pas morte — juste partie. Un billet d’avion pour Buenos Aires et un message vocal de trois minutes qui expliquait en substance qu’elle avait besoin de se trouver et qu’Ella comprendrait quand elle serait grande.
Ella avait seize ans à l’époque. Elle pensait être déjà grande.
Depuis, il y avait eu Mia. Ce n’était pas un pis-aller — elle tenait à ce que ça soit clair, au moins dans sa propre tête. Mia était quelqu’un. Mia était peut-être la personne la plus réelle qu’Ella connaissait, la plus entière, la plus honnête dans sa façon d’occuper l’espace. Mais Mia peignait là où la lumière était bonne, et la lumière changeait selon les saisons et les inspirations, donc Mia se déplaçait aussi. Juste pour des raisons différentes. Des raisons qu’Ella pouvait comprendre, même quand ça lui pesait.
— Le thé, dit Mia en apparaissant derrière elle avec deux tasses fumantes. Donc il était encore chaud. Je mens souvent sur l’état de mon thé pour que les gens aient des attentes basses et soient agréablement surpris.
— Stratégie solide, dit Ella en prenant la tasse.
Elles restèrent côte à côte devant la fenêtre un moment, sans parler. C’était une des choses qu’Ella aimait chez Mia — le silence entre elles n’avait jamais eu besoin d’être rempli. Il existait comme une troisième présence confortable, comme Caravaggio sur le rebord de la fenêtre.
— Tu es nerveuse pour demain ? demanda finalement Mia.
— Non, dit Ella.
Mia but une gorgée de thé.
— Tu mens aussi bien que moi sur l’état du thé.
Ella sourit malgré elle.
Le lycée Westfield International de Florence — tout le monde l’appelait simplement Westerns, pour des raisons historiques et légèrement absurdes liées à un ancien directeur américain qui avait une passion pour les films de cowboys — était situé dans une villa du XVIIIe siècle à vingt minutes à pied de l’Oltrarno, dans un quartier résidentiel où les maisons avaient des jardins avec des orangers et des voitures garées devant qui valaient plus que la plupart des appartements lyonnais qu’Ella avait habités.
Elle le savait parce qu’elle avait marché jusqu’à l’école la veille, seule, un plan de Florence téléchargé hors ligne sur son téléphone, ses écouteurs dans les oreilles et la ferme intention de repérer les lieux avant d’avoir à les affronter avec une centaine d’inconnus autour d’elle. C’était une technique qu’elle avait développée au fil des déménagements — apprivoiser les endroits à vide avant de les remplir de gens. Les bâtiments seuls sont neutres. Les bâtiments avec des gens dedans deviennent des champs de bataille.
Westfield était intimidant même vide.
La grille en fer forgé, le parc intérieur avec ses cyprès alignés comme des sentinelles, la façade ocre de la villa principale avec ses fenêtres hautes et ses volets vert foncé — tout communiquait une certaine idée de soi-même, cette assurance tranquille des institutions qui n’ont pas besoin de prouver quoi que ce soit parce qu’elles existent depuis suffisamment longtemps pour que leur existence soit elle-même l’argument.
Ella s’était arrêtée devant la grille fermée, les mains dans les poches de sa veste en jean, et avait regardé le bâtiment un long moment.
Encore une fois, avait-elle pensé. Tu peux faire ça encore une fois.
Elle était rentrée acheter des pâtes et avait regardé un film avec Mia et Caravaggio jusqu’à minuit.
Le lendemain matin, elle se réveilla à six heures et demie sans réveil.
C’était une autre technique acquise par nécessité — son corps avait appris à se réveiller tôt les jours importants, comme s’il voulait lui donner du temps supplémentaire pour se préparer psychologiquement à ce que la journée allait demander. Elle resta allongée un moment dans le lit étroit de la chambre d’amis — sa chambre, maintenant, du moins pour un temps — et regarda le plafond. Il y avait une fissure en diagonale dans le plâtre, partant du coin supérieur gauche vers le centre. Elle ressemblait vaguement à la côte italienne si on plissait les yeux.
Par la fenêtre entrouverte, Florence sentait déjà le café et les pavés chauds. Les pigeons faisaient leur bruit de pigeons sur les toits. Quelqu’un, quelque part, écoutait de la radio à un volume raisonnable — une voix italienne et une musique douce qui ressemblait à quelque chose des années quatre-vingt.
Ella se leva.
La salle de bain était minuscule et les robinets mettaient trois minutes à produire de l’eau chaude, ce qu’elle savait déjà. Elle se doucha rapidement, se lava les cheveux — ces cheveux châtain foncé qui prenaient une éternité à sécher et qu’elle finissait toujours par attacher en un chignon approximatif parce qu’elle n’avait jamais eu la patience ni le talent pour faire mieux. Elle les laissa humides sur ses épaules ce matin. Nouveau lycée, nouvelle tentative.
Elle s’examina dans le miroir embué un moment.
Les gens lui disaient qu’elle était belle. Elle ne savait pas quoi faire de cette information, honnêtement. La beauté lui semblait être une chose qui arrivait aux autres, quelque chose qu’on observait de l’extérieur. Quand elle se regardait, elle voyait surtout les détails — ses sourcils trop épais qu’elle n’arquait jamais assez, la petite cicatrice sur son menton d’une chute de vélo à neuf ans, ses yeux d’un marron ordinaire qui devenaient presque dorés sous certaines lumières mais qui, la plupart du temps, étaient juste marron.
Elle effaça la buée du miroir d’un revers de manche de pyjama et se regarda plus franchement.
Dix-huit ans. Florence. Nouveau lycée.
Tu peux faire ça.
Mia dormait encore quand elle quitta l’appartement — Mia ne se levait jamais avant neuf heures, c’était une règle de vie qu’elle avait établie et à laquelle elle ne dérogeait pas, sauf urgence absolue. Elle avait laissé la veille un croissant dans un sac en papier sur la table de la cuisine avec un Post-it qui disait Mange ça ou je le mange moi-même et un petit dessin de ce qui ressemblait à un soleil mais pouvait aussi être une explosion.
Ella mangea le croissant debout dans la cuisine, les yeux dans le vague, regardant Caravaggio qui la regardait depuis le canapé vert avec cette expression indéchiffrable que les chats ont l’art de perfectionner.
Elle prit son sac, vérifia trois fois qu’elle avait son emploi du temps imprimé, ses deux stylos, son carnet — elle avait toujours un carnet, depuis l’âge de douze ans, des carnets à couverture rigide dans lesquels elle n’écrivait pas de journal intime mais des observations, des fragments, des choses qu’elle entendait et qu’elle voulait garder — et elle sortit dans le matin florentin.
La ville était différente à cette heure.
Les touristes n’étaient pas encore là, ou du moins pas encore en masse. C’était le Florence des résidents, celui qui existait avant que les groupes avec leurs guides et leurs parapluies de couleur envahissent les rues. Les commerçants ouvraient leurs volets avec des gestes anciens. Un vieil homme lisait son journal assis devant un café, un espresso devant lui, aussi immobile qu’une peinture. Deux femmes d’un certain âge se saluaient à une fenêtre avec cette familiarité bruyante et chaleureuse qui semblait spécifique aux villes italiennes, cette façon d’exister dans l’espace public comme dans son propre salon.
Ella marcha lentement, même si elle avait calculé qu’elle avait le temps.
Elle traversa le Ponte Vecchio — encore presque désert, le soleil juste assez haut pour faire briller l’Arno d’un jaune pâle — et remonta vers le nord en traversant des ruelles qu’elle commençait à reconnaître. Florence était une ville qu’on apprenait à pied, par répétition, par les détails — cette librairie avec les livres empilés jusqu’au plafond, ce portail vert avec le heurtoir en forme de lion, cette placette avec le platane centenaire et le banc en fer forgé dessous.
Elle arriva devant la grille de Westfield à huit heures moins dix.
La grille était ouverte.
Et cette fois, il y avait des gens.
Le parc devant la villa principale était animé de petits groupes, certains debout avec leurs sacs, d’autres assis sur les murets en pierre ou sur les marches de l’escalier central. Ella s’arrêta juste passé la grille et prit le temps d’observer avant d’avancer — autre technique, autre réflexe.
Les uniformes étaient bleu marine et blanc, ce qu’elle savait déjà. Blazer bleu marine, chemise blanche, pantalon ou jupe au choix. Le sien était neuf et ça se voyait — trop rigide, trop propre, sans encore la patine de l’usage qui rend les uniformes supportables. Elle avait roulé légèrement les manches du blazer, une petite rébellion minuscule et probablement invisible.
Les élèves de Westfield avaient cette aisance particulière des gens qui n’ont jamais vraiment douté de leur place dans un endroit. Pas d’arrogance agressive — c’était plus subtil que ça. C’était dans la façon de se tenir, de parler fort sans vérifier si ça dérangeait quelqu’un, de rire sans retenue. L’aisance de ceux à qui on n’a jamais demandé de se faire plus petits.
Ella avança.
Elle cherchait le bureau d’accueil — bâtiment B, selon son email de bienvenue — quand elle entendit son prénom.
Enfin, pas son prénom. Une voix qui demandait à la cantonade “Quelqu’un sait où est le bâtiment B ?” et comme elle cherchait justement le bâtiment B, elle ralentit et regarda dans la direction de la voix.
Ce n’était pas elle qu’on appelait.
C’était un garçon, appuyé contre le muret à l’entrée du parc, qui regardait son téléphone d’un air perplexe en parlant à un ami à côté de lui. Grand, les cheveux bruns légèrement trop longs sur les côtés, un blazer dont il avait lui aussi retroussé les manches — mais avec cette désinvolture naturelle qui rendait l’uniforme différent sur lui, moins uniforme. Quand il leva les yeux de son téléphone, son regard croisa brièvement celui d’Ella.
Il avait les yeux clairs. Verts ou bleus — la lumière du matin rendait la distinction difficile.
— Tu cherches aussi le B ? demanda-t-il, avec un accent qui trahissait un français natif sous l’anglais international de Westfield.
— Oui, dit-elle.
— Parfait. On se perd ensemble alors.
Il sourit. C’était un sourire simple, sans calcul, le genre de sourire qui ne demande rien en retour et ne promet rien non plus. Juste une présence agréable dans un matin inconnu.
— Julien, dit-il en tendant la main.
— Ella.
— Nouvelle ?
— Ça se voit tant que ça ?
Il regarda son blazer trop propre une demi-seconde.
— Un peu, dit-il honnêtement. Mais dans le bon sens.
Elle ne sut pas exactement ce que ça voulait dire, mais elle ne demanda pas. Ils se mirent à marcher ensemble vers ce qui ressemblait à un bâtiment secondaire derrière la villa principale, et Julien lui raconta que le bâtiment B était administratif et que personne n’y allait jamais donc c’était normal de pas le trouver, et qu’il était là depuis deux ans et il le cherchait encore parfois, et que Florence était belle mais que les automnes y étaient pluvieux même si les gens ne le disaient pas dans les brochures.
Ella l’écouta parler avec ce sentiment étrange et familier d’être encore une fois la nouvelle, encore une fois au début de quelque chose dont elle ne connaissait pas la fin.
Mais il y avait la lumière dorée sur les murs de la villa.
Il y avait le café quelque part dans l’air du matin.
Il y avait ce garçon aux yeux clairs qui cherchait le bâtiment B comme elle.
Et pour l’instant, c’était suffisant.
Ce qu’elle ne remarqua pas, parce qu’elle regardait Julien parler avec ses mains en cherchant leur chemin, c’était la silhouette appuyée contre un cyprès à l’autre bout du parc. Les bras croisés. Immobile. Des yeux sombres qui suivaient sa progression depuis la grille avec une attention que rien dans son attitude ne trahissait.
Il la regarda marcher jusqu’à ce qu’elle disparaisse derrière le coin de la villa.
Puis il détacha lentement le dos de l’arbre, remit ses mains dans ses poches, et repartit dans la direction opposée sans se presser.
Fin du chapitre 1.