La guérilla de l’âme

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Summary

Dans une chambre vide, une mère s’isole pour répondre à une seule question : rester en vie… ou partir. À travers un carnet destiné à sa fille, elle dévoile enfin la vérité derrière les silences, la maladie, les excès, les amours dévastateurs et les blessures qu’elle a toujours cachés. Entre lucidité et chaos, La guérilla de l’âme est le récit brut d’une femme en guerre contre elle-même, cherchant désespérément une raison de continuer à vivre. Un roman intime, sombre et profondément humain sur la bipolarité, l’amour, la maternité et la survie.

Genre
Drama
Author
Estrella
Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
16+

La chambre


L’isolement. Le silence. L’attente. Je suis montée ici comme on monte vers un bord. Pas pour me jeter, pas encore. Mais pour regarder. Pour être seule. Pour qu’on ne me voie pas hésiter. Ici, il n’y a rien. Juste moi. Juste ça. Le vide. Le calme. Et cette question, en boucle, à l’intérieur : est-ce que je reste ?

Je ne suis pas venue pour fuir. Je suis venue pour savoir. Savoir si je tiens encore à cette vie. Si je peux encore l’aimer. Ou si je dois la rendre.

Personne ne sait que je suis là. Et je n’ai laissé aucun mot. Pas encore. Je n’ai rien prévu. Juste un carnet. Un stylo. Un peu d’eau. Une couverture. Comme si je partais camper dans ma propre fin. Je n’attends rien. Mais j’espère quelque chose. Un signe. Un battement. Une lumière. Un sursaut. Je suis dans un entre-deux. Pas vivante, pas morte. En pause. Suspendue. Je me suis enfermée pour me confronter à moi-même. Face à face. Brutal. Sans filet. Et si j’écris, c’est parce qu’au fond, j’ai peur que tu ne saches jamais qui je suis. Pas vraiment. Pas entièrement. Pas au-delà de ce que tu crois savoir. Alors j’écris. Pas pour t’expliquer. Pas pour te demander pardon. Mais pour que tu saches. Pour que tu comprennes. Pour que tu voies au moins une fois ta mère autrement. Je suis ici. Seule. Mais peut-être pas perdue. Pas encore.

La folie de l’âme ne se dévoile jamais d’elle-même. Elle se dissimule dans les interstices du quotidien, dans les silences lourds, les sourires forcés, les regards perdus. Elle ne devient visible que dans le reflet des yeux de ceux qui nous aiment, ceux qui osent regarder au-delà de nos masques. Et quand elle est enfin mise à nue, dépouillée de ses armures, elle n’a plus d’autre choix que d’exister pleinement, d’envahir, de déborder, de se faire chair dans le corps de celui qui la porte depuis toujours. Comme si le simple fait d’être vue lui donnait le droit d’exister. De la même manière, le monde lui-même semble ne tourner que parce que nous lui laissons la place de délirer, de vaciller, de se réinventer dans l’absurde. S’il est vrai qu’il a été créé en sept jours, alors il m’en a fallu bien davantage pour te donner la vie. Et des années encore pour comprendre que tu étais, et resteras, l’œuvre la plus précieuse que j’aurai jamais façonnée. Ma plus belle folie. Celle à laquelle j’ai choisi, en pleine conscience, d’ouvrir les bras, le cœur, et même les plaies. Toi, grâce à qui mon monde a repris son axe. Toi, la seule gravité qui m’attache encore à cette terre. L’unique. Celle qui donne un sens à mes luttes et une direction à mes élans. L’unique que je veux voir s’épanouir, s’élever, transcender les failles de ce monde et de cette existence imparfaite. Celle que je veux voir libre, joyeuse, ancrée, et portée par l’amour, toujours.

Aujourd’hui, j’ai pris une décision étrange, presque solennelle : celle de coucher ma vie sur une feuille blanche. Comme si, au cas où tout s’arrêterait demain, ces mots pourraient te servir de fil d’Ariane. Comme si les brouillons de mon existence, mes erreurs, mes élans maladroits, mes choix bancals, pouvaient esquisser une carte qui t’éviterait les détours inutiles. Comme si mes naufrages pouvaient t’épargner certaines tempêtes. Je n’ai pas la prétention de détenir les réponses, mais si je peux t’éviter de te perdre dans des questions vaines, alors ce récit aura servi à quelque chose. Il y a tant d’incertitudes qui planent au-dessus de moi, et l’une des plus douloureuses reste celle-ci : aurai-je le privilège de te voir grandir ? Pourrai-je être là, présente, témoin de tes pas, de tes choix, de tes rires ? L’idée que je doive, un jour peut-être, te laisser arpenter les chemins de la vie sans ma main dans la tienne m’écorche. Et plus encore, cette pensée sourde que, peut-être, pour ton propre équilibre, tu serais mieux sans le poids de mes blessures, de mes silences, de mes absences. Mais si c’est ainsi que les choses doivent se jouer, alors laisse-moi, au moins, te raconter le grand désordre qu’a toujours été ma vie. Non pas comme une justification, mais comme un passage de relais. Comme une manière de te dire : voilà d’où je viens, voilà ce qui m’a façonnée, voilà ce que je te laisse. Je veux que tu me connaisses autrement. Au-delà de la mère, du rôle que j’ai tenté de tenir tant bien que mal. Je veux que tu rencontres la femme, l’enfant d’hier, la jeune fille enragée, l’amoureuse écorchée, la rêveuse brisée, la survivante. Je veux que tu découvres mes recoins, mes paradoxes, mes élans, mes failles. Comme on découvre un personnage de roman, une héroïne qui n’en est pas une, mais qui pourrait, peut-être, t’inspirer autrement. Je ne cherche pas la grandeur, encore moins la perfection. Je veux simplement t’offrir une vérité. La mienne. Pour que tu puisses, peut-être, comprendre. Et, si le cœur t’en dit, pardonner. Là où je n’ai pas su, là où j’ai blessé, là où j’ai failli. Je vais prendre le temps. Je vais rassembler, un à un, les morceaux épars de ce que fut ma vie. Mes joies simples, mes douleurs profondes, mes instants de grâce et mes moments d’effondrement. Je vais les poser là, à nu, entre les lignes. Et ce sera ton héritage. Pas une charge. Un chemin. Une mémoire. Et quand ces mots auront trouvé leur place, quand le puzzle sera reconstitué, tu tiendras entre tes mains un récit. Le mien. Mais surtout, je l’espère, une boussole pour toi. Un guide pour apaiser tes tempêtes, pour répondre aux questions qui t’empêchent de dormir, pour t’aider à te frayer un passage, non pas vers une quelconque sagesse figée, mais vers ta propre lumière. Vers ton bonheur. Rien que cela. Et c’est déjà tout.

Il ne se passe rien ici. C’est précisément pour ça que j’ai choisi cet endroit. Une pièce sans histoire, sans rideaux, sans couleur. Un matelas à même le sol, un carnet, quelques crayons. Et moi. Je suis entrée là comme on entre en soi : sans frapper, sans prévenir, sans promesse de retour. Le silence n’est pas un soulagement, il est un jugement. Il me renvoie à tout ce que j’ai fui, à tout ce que j’ai été, à ce que je crains d’être encore : une femme qui pense à mourir. Une mère qui doute de l’avoir jamais été. Il ne faut pas me croire cruelle.

Je t’aime. Mais je ne supporte plus ce que je vois dans tes yeux. Cette inquiétude qui ne devrait pas appartenir à une enfant. Ce mélange de tendresse et de fatigue, ce regard déjà trop grand pour ton âge. Je suis partie pour que tu respires. Pour te préserver de moi, de mes instabilités, de mes débordements, de mes hivers. Je n’ai emporté que ce carnet. J’ai décidé d’y déposer mon histoire. Pas celle qu’on raconte à la famille ou aux médecins. Pas celle qu’on colle aux diagnostics et aux sourires sociaux. La vraie. Celle qui brûle, qui ment parfois, qui trébuche souvent, mais qui aime, malgré tout. Celle qui t’appartient autant qu’à moi, parce que tu es née de tout ça — de mes vertiges, de mes silences, de mes espoirs. Je n’écris pas pour me sauver. J’écris pour que tu comprennes. Pour que, peut-être, un jour, tu pardonnes. Et si je ne reviens pas, tu sauras. Tu sauras qui j’étais. Tu sauras que je t’ai aimée. Même si je ne savais pas comment vivre.

Je n’ai pas l’âme guerrière, et pourtant je suis en guerre. Une guerre souterraine, invisible, silencieuse. Une guerre qui m’use de l’intérieur, qui ne me laisse aucun répit. Une guerre sans visage, sans uniforme, sans ennemie désignée. Je ne sais même plus contre qui je me bats. Contre moi-même ? Contre le vide ? Contre cette partie de moi qui me pousse doucement vers l’abîme, jour après jour ? Tout n’est pas rond. Tout n’est pas linéaire. Les routes bifurquent sans prévenir, les humeurs changent sans raison, les décisions se prennent puis s’effondrent. Tout semble fait de courbes et de chaos. Et bien des années plus tard, on se retrouve là, au bord d’un choix qu’on n’aurait jamais imaginé devoir poser : vivre ou mourir. Le piège se referme doucement. J’ai passé des années à me faufiler entre les mailles, à me réinventer chaque fois que nécessaire, à courir en fermant les yeux, à espérer que la fuite suffirait. J’ai couru vite, longtemps, mais aujourd’hui mes jambes flanchent. La solitude me colle à la peau, même quand je suis entourée. Le bruit du monde m’épuise. Les voix dans ma tête, elles, ne se taisent jamais. Elles sont là, constantes, elles grondent, elles accusent, elles murmurent des adieux. Et moi, je me tiens là, entre deux silences, avec ce carnet pour seule arme. J’ai tout pour être heureuse. Et tout pour tout détruire. Les diagnostics ont été posés, les médicaments avalés. Mais vivre avec un esprit qui vous échappe, avec des pensées qui vous tirent vers le fond alors que votre cœur reste attaché à ceux que vous aimez, ça... on ne m’a jamais appris. On m’a dit qu’on pouvait vivre avec ce trouble. Mais a-t-on seulement le choix quand ce n’est pas vous qui vivez avec lui, mais lui qui vit en vous ? Il devient votre nom, votre excuse, votre étiquette. Il devient la lentille à travers laquelle le monde vous regarde — et à travers laquelle vous vous regardez, vous aussi. J’ai échoué souvent, et souvent j’ai justifié ces échecs par ce mal invisible. J’en ai fait un masque, un bouclier, un alibi. Mais les ruines sont bien réelles. Et aujourd’hui, je le vois arriver, je connais son jeu. J’ai compris ses mécaniques, je les sens venir, mais ça ne suffit plus. Je suis trop fatiguée pour continuer la lutte. Alors je suis venue ici. Dans cette chambre nue. Seule. Pour réfléchir à cette question que je n’aurais jamais cru avoir à poser aussi clairement : suis-je plus utile morte que vivante ? Je ne cherche pas à choquer. Il n’y a rien de morbide dans ma démarche. Juste un besoin de clarté. De lucidité. De liberté. Il y a cette citation qui m’obsède : “Le suicide, c’est l’ultime expression de la liberté. Savoir que l’on peut choisir sa mort, ça aide à vivre.” Moi, je m’endors chaque soir en m’imaginant pendue à un arbre. L’image n’a plus rien de tragique. Elle est devenue presque apaisante. J’ai compris qu’en réalité, ce n’est pas mourir que je cherche. C’est faire mourir celle que je suis. Celle qui souffre, celle qui détruit, celle qui n’arrive pas à t’aimer comme tu le mérites.

Le problème, c’est que chaque matin, sans même m’en rendre compte, je me réveille en redevenant celle qui gît la veille au bout de la corde. Et je recommence. Une boucle. Un enfer. Mais cette fois, je ne sais pas si j’aurai la force de recommencer encore. La fatigue est trop lourde. Et toi, tu prends de plus en plus de place. Tu es belle, tu es lumineuse. Et moi, je me sens comme une ombre à tes côtés. Un poids. Une menace. Une inquiétude que je lis dans ton regard. Un reflet que je ne veux plus que tu portes. C’est pour ça que je suis ici. Pour choisir. Pour écrire. Pour déposer sur ces pages ce que j’ai été, ce que je suis, ce que je n’ai jamais réussi à dire. Pour que tu comprennes. Pour que tu ne portes pas ce silence. Certains diront que c’est égoïste. Et ils auront sans doute raison. Mais où se situe l’égoïsme quand la douleur devient trop grande ? Ce que je sais, c’est que tu mérites la vérité. Tu mérites de savoir que je t’ai aimée de toutes mes forces, même quand je ne savais plus comment me tenir debout. Tu mérites de ne pas grandir dans le doute de ce que tu as été pour moi. Tu as été mon ancrage, ma lumière, mon rappel constant que la vie pouvait encore contenir du beau. Mais je veux que tu sois libre. Libre de vivre sans avoir à porter mes blessures. Libre de ne pas être façonnée par mes failles. Je veux que tu saches, ma fille, que si je pars, ce n’est pas pour fuir toi, c’est pour te libérer de moi. Et si je reste... alors ce sera pour toi. Parce que j’aurai trouvé une raison plus forte que la douleur. Je suis venue ici pour écrire. Pour décider. Pour trier le chaos et, peut-être, retrouver un fil. Et si je m’en sors, je veux revenir vers toi plus claire, plus vraie. Plus vivante. Sinon... tu sauras. Tu sauras tout. Tu sauras tout ou presque. Parce qu’il y a encore une chose que je dois te dire. Une chose que tu dois comprendre si un jour tu dois croiser le même démon, ou seulement pour que tu saches qui était ta mère, au plus profond d’elle-même.

Cette maladie, ma fille, est pire que tous les coups bas que tu croiseras sur ta route. Elle ne frappe pas. Elle se glisse en toi. Elle fait de toi un pantin. Elle te fait rire quand il faudrait se taire, pleurer quand tout semble paisible. Elle te donne l’illusion que tout est possible, que rien ne compte, que tout peut être dépassé d’un claquement de doigts. Elle t’élève si haut que tu oublies le sol — jusqu’au moment précis où elle le fait s’effondrer sous tes pieds.

Elle te trahit dans les plus beaux instants. Quand tu crois avoir trouvé un semblant de paix, elle surgit et t’arrache à toi même. Soudain, tout devient terne, inutile. Le monde perd ses contours. Tu regardes les autres vivre, rire, choisir... et toi, tu restes là, figée, enfermée dans un corps trop lourd pour l’âme qui hurle à l’intérieur. Et pourtant… Je ne vais pas te mentir, cette maladie a aussi cette étrange audace de faire de toi une personne à part. Elle te donne accès à des états de grâce, à des moments d’une intensité folle. Quand elle décide que tout est beau, alors tout devient extraordinaire. Tu aimes fort, tu rêves haut, tu parles vite, tu voles presque. Tu prends des risques, tu te brûles, mais tu te sens terriblement vivante. Et ce sont ces instants-là, mis bout à bout, qui t’aident à continuer. Parce que tu crois, un temps, que la vie peut se contenir dans ces élans. C’est ce que je croyais, moi aussi. C’est à ça que je me raccrochais : à cette idée que la vie, même fracturée, pouvait être belle par éclats. Mais tout a changé le jour où tu es arrivée. Mon inconstance, je l’ai toujours portée seule, tant bien que mal. Mais toi ? Toi, tu ne mérites pas d’être un dommage collatéral. Comment grandit-on aux côtés d’une mère qui rit comme elle pleure, qui hurle comme elle chante, qui ne peut même pas rassembler deux chaussettes pareilles sans s’effondrer ? Quelle image donne-t-on à son enfant quand on ne supporte même pas son propre reflet ? Aujourd’hui, la roue a tourné de nouveau. Et pas dans le bon sens. Je n’ai plus la force de me présenter devant toi avec cette version de moi-même que je ne peux plus regarder. C’est pour cela que je suis ici. Pas pour fuir, mais pour comprendre. Avant de prendre quelque décision que ce soit, j’ai besoin de te raconter qui je suis. Pour toi. Mais aussi pour moi. Peut-être que tout me paraîtra plus léger une fois que j’aurai tout sorti. Peut-être que mettre ma vie à plat suffira à la redessiner. Ou peut-être pas. Mais au moins tu sauras.