Chapter 1
Le couloir du troisième étage de ce vieil immeuble de briques de Boston sentait la cire bon marché et l'humidité. Pour Alice Reed, c'était pourtant le goût de l'indépendance. À 29 ans, avec sa silhouette parfaite, sa cascade de cheveux blonds à la Raiponce qui lui battait les hanches et ses grands yeux verts, elle ne passait jamais inaperçue. Pourtant, personne ne se doutait du silence qui habitait la moitié de son monde. Sourde de l’oreille droite depuis l'enfance, elle avait appris à compenser, à lire sur les lèvres, à se positionner toujours du bon côté pour que son handicap reste son secret bien gardé. Elle n'avait jamais demandé d'aide à personne. Douce, gentille, elle n'en était pas moins une flic d'élite, redoutable sur le terrain.
Sa seule vraie faiblesse ? Son radar à petits copains. Une véritable catastrophe. Elle venait tout juste de plaquer le dernier crétin en date, ce qui l'avait forcée à emménager en quatrième vitesse dans ce studio minuscule et franchement pas terrible.
Alors qu'elle luttait avec la serrure récalcitrante de sa porte, un grognement sombre fit vibrer l'air derrière elle.
« Bouge de là. Tu bloques le passage. »
Alice se retourna d'un bloc l'habitude de devoir faire face pour bien entendre. Devant elle se dressait un véritable mur de muscles. Aaron Blackwood,1m98 de muscles massifs, des tatouages qui dépassaient de son blouson de cuir noir, une barbe drue et des yeux bleus d'un froid polaire. Le genre d'homme qui respirait l'autorité et le mépris du reste de l'humanité. Issu d'une richissime famille, Aaron n'était pas là pour le charme des lieux : en tant que commissaire, il s'était installé ici en sous-marin avec son meilleur ami et inspecteur, Scott Jefferson, pour surveiller de très près les trafiquants qui géraient leur business depuis le rez-de-chaussée.
À côté d'Aaron, Scott 1m85, blond, les yeux verts et un sourire un peu plus avenant portait un carton lourd en soupirant.
« Sois poli, Aaron, on vient d'arriver », tempéra Scott en jetant un regard appréciateur à leur nouvelle et très charmante voisine.
Aaron ne cilla pas. Habitué à ce que tout le monde baisse les yeux face à son ton autoritaire, il s'attendait à ce que la jeune femme s'excuse et s'écarte. Mais Alice, profileuse et flic de qualité qui en avait vu d'autres, se contenta de le juger du regard, ancrant ses pieds dans le sol. Elle se positionna subtilement pour que sa bonne oreille soit orientée vers eux.
« Le couloir est public, et ma clé est coincée », répondit-elle d'une voix douce mais d'une fermeté absolue. « Alors le "mur", tu vas devoir attendre deux secondes. »
Le regard d'Aaron se durcit. Il détestait qu'on lui tienne tête, et il détestait encore plus les imprévus. Scott, lui, retint un rire devant l'audace de la jolie blonde. La cohabitation s'annonçait électrique, d'autant plus qu'aucun des deux ne savait encore qu'ils portaient le même insigne...
Alice laissa échapper un soupir de frustration. Cette fichue porte en bois déformé refusait définitivement de céder. Sans se démonter, elle cala son épaule gauche contre le panneau et donna un coup sec et expert. Un clac sonore retentit, et la porte s'ouvrit enfin sur son petit studio sombre.
Aaron, qui n’avait pas manqué une miette de la scène, croisa ses bras massifs sur sa poitrine imposante. Ses yeux bleus se plissèrent, froids et calculateurs. Le coup d'épaule était précis, un peu trop pour une simple civile.
« Jolie technique », lança-t-il d'une voix traînante et provocatrice. « T'es sûre que c'est ton appartement, ou t'es juste une cambrioleuse qui s'est trompée d'adresse ? Parce que si c'est le cas, t'es tombée sur le mauvais palier. »
Alice se figea un instant, le dos tourné. Comme Aaron se tenait sur sa droite son côté sourd, elle n'avait pas capté chaque mot distinctement, mais les vibrations de sa voix grave et son ton clairement insolent avaient suffi. Elle pivota lentement, se plaçant bien en face de lui pour pouvoir lire sur ses lèvres s'il continuait à parler.
Elle planta ses yeux verts dans les siens, un sourire ironique aux lèvres.
« Une cambrioleuse ? Vraiment ? » répliquit-elle d'une voix douce, mais teintée d'un sarcasme bien aiguisé. « Si j'étais une pro, j'aurais déjà visité votre appart, volé vos meubles, et vous seriez encore en train de râler dans le couloir. Je vis ici. Alors gardez vos théories de flic de supermarché pour vous. »
Scott, derrière Aaron, dut masquer une toux pour ne pas éclater de rire. Entendre un suspect potentiel ou une jolie voisine traiter le grand commissaire Blackwood de « flic de supermarché », c'était le point culminant de sa semaine.
La mâchoire d'Aaron se contracta. Personne ne lui parlait sur ce ton. L'ambiance dans le couloir devint instantanément électrique. Il fit un pas menaçant vers elle, sa stature de près de deux mètres plongeant Alice dans l'ombre.
« Répète un peu pour voir ? » grogna-t-il, son autorité naturelle reprenant le dessus.
Mais Alice ne cilla pas d'un millimètre. Elle se contenta de relever le menton, prête à soutenir le choc.
Alice ne recula pas d’un millimètre. Au contraire, elle ancra ses appuis dans le sol, redressa sa silhouette parfaite et planta ses yeux verts directement dans le regard bleu de glace du colosse. Elle prit un malin plaisir à articuler parfaitement, détachant chaque syllabe avec un calme olympien qui contrastait totalement avec la fureur naissante d'Aaron.
« J'ai dit : gardez vos théories de flic de supermarché pour vous », répéta-t-elle, une lueur de défi brillant dans le regard.
Puis, détaillant d'un œil critique sa stature imposante, sa veste en cuir et son air de brute autoritaire qui veut toujours avoir raison, elle ajouta avec un sourire provocateur :
« Et honnêtement, vu votre carrure et votre amabilité, vous avez plutôt l'air d'un flic qui fait la circulation au milieu de la rue. Vous savez, le genre qui brasse du vent en agitant les bras parce qu'on ne lui confie rien de plus compliqué. »
Derrière Aaron, Scott ferma les yeux, une main sur la bouche, les épaules secouées par un rire silencieux. S'attaquer à la fierté d'Aaron Blackwood de cette manière, c'était du suicide social, mais c'était jubilatoire à regarder.
Le visage du commissaire se figea, devenant presque livide sous sa barbe sombre. Le silence dans le couloir devint lourd, presque palpable. Qu'une civile et une nouvelle voisine de surcroît ose l'insulter ainsi, lui, le flic le plus craint et le plus respecté de la ville, issu d'une des plus grandes lignées de Boston, c'était du jamais vu. Si seulement elle savait que l'homme qu'elle venait de traiter d'agent de circulation était en réalité son tout nouveau grand patron au commissariat central...
Aaron fit un pas de plus, envahissant totalement l'espace personnel d'Alice. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix-huit, il la surplombait complètement, dégageant une aura de pure colère noire.
« Tu joues à un jeu très dangereux, la blonde », articula-t-il d'une voix basse et dangereuse, qui fit presque vibrer les murs du couloir. « Tu ne sais pas du tout à qui tu parles. »
Alice esquissa un sourire d’une douceur presque angélique, contrastant totalement avec la fureur noire qui émanait du géant en face d'elle. Elle inclina légèrement la tête, faisant glisser sa longue cascade de cheveux blonds sur son épaule, et répondit d'une voix feutrée, le ton mielleux au possible :
« Oh, mais vous avez totalement raison... Je ne sais pas du tout à qui je parle. En même temps, c’est un peu difficile de deviner, vu que Monsieur le flic de pacotille ne s’est pas présenté et passe son temps à râler depuis qu'il est sorti de l'ascenseur. »
Cette fois, Scott ne put plus se retenir. Un gloussement sonore lui échappa, qu'il tenta de transformer maladroitement en une fausse quinte de toux en se tournant vers le mur.
Le regard d'Aaron passa du bleu de glace au noir de jais. Être traité de flic de pacotille par une femme qui lui arrivait à peine à l'épaule même si sa silhouette et ses yeux verts auraient pu déstabiliser n'importe quel autre homme c'était la goutte d'eau. Son autorité était absolue, il n'admettait aucune réplique, et encore moins venant d'une nouvelle voisine au caractère bien trop trempé.
Il réduisit encore la distance entre eux, si près qu'Alice pouvait sentir la chaleur de sa colère et l'odeur de cuir de son blouson.
« Écoute-moi bien, petite », gronda-t-il, la voix basse, vibrante de menace. « Je n'ai pas de comptes à te rendre, et encore moins à me présenter. Tu es dans mes pattes, ton appart est une passoire, et si je décide que tu es suspecte, je peux te faire passer la nuit au poste avant même que tu n'aies déballé ton premier carton. Alors baisse d'un ton. »
Alice maintint le regard, mais intérieurement, elle jubilait. Elle adorait pousser les types arrogants de son genre à bout. Elle n'avait pas peur de lui, pas le moins du monde. Ce qu'elle ignorait toujours, c'est que lundi matin, à la première heure, elle allait devoir saluer ce même "flic de pacotille" d'un garde-à-vous impeccable dans les bureaux du commissariat central.
Alice lui adressa son plus beau sourire, un sourire de façade, parfaitement poli et d'une douceur désarmante. Elle le fixa droit dans les yeux bleus pendant une seconde complète, savourant le silence qui suivit la tirade menaçante du géant.
Puis, sans perdre son calme, elle recula d'un pas fluide à l'intérieur de son studio, attrapa la poignée de sa porte et la referma d'un coup sec.
BAM !
La porte claqua au nez d'Aaron, à quelques centimètres à peine de sa barbe, faisant trembler le vieux chambranle en bois de l'immeuble.
De l'autre côté, dans le couloir, le silence retomba d'un coup. Aaron resta figé, les bras à moitié levés, fixant le bois écaillé de la porte avec une expression d'incrédulité totale. Personne, absolument personne, ne lui avait jamais claqué une porte au nez. Encore moins une civile d'un mètre soixante-quinze.
Scott, qui avait assisté à toute la scène, laissa enfin éclater son fou rire, incapable de se retenir plus longtemps. Il dut s'appuyer contre le mur pour ne pas tomber.
« Oh mon Dieu... Aaron... Je crois que ta nouvelle voisine t'adore déjà ! » parvint-il à articuler entre deux éclats de rire.
Aaron pivota lentement vers son meilleur ami, le regard assassin. « Ferme-la, Scott. Viens, on a du boulot. »
Pendant ce temps, à l'intérieur de son minuscule appartement, Alice laissa échapper un long soupir de soulagement. Elle verrouilla la porte, s'assurant d'être bien tranquille, puis se tourna vers ses cartons. Elle jeta un coup d'œil circulaire à la pièce un peu défraîchie, mais elle s'en fichait. Elle était chez elle.
Se plaçant inconsciemment de manière à garder sa bonne oreille orientée vers la fenêtre pour capter les bruits de la rue, elle commença à déballer ses affaires en fredonnant. Elle avait hâte de terminer son aménagement pour être d'attaque lundi matin. Elle venait d'être transférée dans la prestigieuse brigade criminelle du district central, et elle comptait bien prouver à ses nouveaux collègues qu'elle était une profiteuse de grande qualité.
Elle était loin de se douter que son nouveau grand patron n'était autre que le monstre barbu à qui elle venait de fermer la porte au nez.
Après quelques heures d'efforts, Alice prit un peu de recul pour admirer le résultat. Son appartement était petit, les murs méritaient un bon coup de peinture, mais elle avait réussi à en faire un endroit chaleureux. Elle n'avait pas énormément de meubles, juste le strict minimum : son lit, une table basse, un canapé confortable et ses précieuses affaires de flic bien dissimulées. C'était tout ce dont elle avait besoin pour se sentir bien et en sécurité.
Le ventre vide, elle décida qu'il était temps d'aller faire le plein d'épicerie pour la semaine. Elle fila dans sa petite salle de bain, se rafraîchit rapidement et troqua ses vêtements de déménagement pour une jolie robe d'été blanche, légère et fluide, qui mettait parfaitement en valeur sa silhouette magnifique et sa poitrine généreuse. Elle coiffa rapidement sa très longue cascade de cheveux blonds, les laissant flotter librement jusqu'au bas de son dos, prit son sac à main et sortit.
Quelques minutes plus tard, Alice parcourait les rayons du supermarché du quartier, profitant de la fraîcheur de la climatisation. Elle choisissait avec soin des produits frais, des légumes, des fruits et de quoi cuisiner de bons petits plats équilibrés.
C'est au détour du rayon des produits surgelés et des plats préparés qu'elle aperçut une silhouette familière. Impossible de rater ce colosse. Aaron Blackwood, toujours vêtu de son blouson de cuir malgré la température, était planté devant les bacs réfrigérés, l'air profondément agacé par le choix des pizzas industrielles.
Alice s'approcha lentement, son caddie roulant silencieusement. En passant à sa hauteur, elle jeta un coup d'œil indiscret dans le panier qu'Aaron tenait d'un bras négligent. C'était un véritable désastre nutritionnel : des boîtes de lasagnes surgelées, des pizzas à réchauffer au micro-ondes, des barquettes de purée instantanée et des boissons énergisantes. Rien d'autre. Pas un seul produit frais.
Un léger rire, doux et cristallin, échappa à Alice. Elle s'arrêta juste à côté de lui, feignant de regarder les glaces, mais ses yeux verts pétillaient de malice lorsqu'elle croisa le regard bleu et sombre du commissaire.
« Eh bien... », lança-t-elle d'un ton taquin en désignant son panier du menton. « Je vois que Monsieur le dur à cuire a un régime alimentaire de ministre. Que des grands crus du micro-ondes. Vous ne savez pas cuisiner, ou c'est juste que les légumes vous font peur ? »
Aaron se figea, tournant lentement la tête vers elle. Ses yeux balayèrent la jeune femme, s'attardant malgré lui sur sa robe blanche qui la rendait incroyablement lumineuse, avant de se poser sur son visage souriant. Sa mâchoire se contracta sous sa barbe. Encore elle. Et elle osait encore se moquer de lui.