Échos de sel et de cendre

All Rights Reserved ©

Summary

Ashara et Evren ont grandis ensemble dans les bas quartiers de Pen'telluria, unis par une enfance violente, une tendresse trop précoce et un secret que la mer n’a jamais rendu. Pour elle, il était un refuge, presque un frère. Pour lui, elle était déjà le centre du monde. Un jour Evren disparait. 10 ans plus tard il réapparait devant elle, changé. Aucun d’eux n’a oublié l’autre, pas un seul jour. Mais entre les non-dits, les blessures, l'ambition d'Evren et la présence troublante de Tristan, leur lien pourrait devenir aussi dangereux que vital.

Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
18+

Prologue

TW : langage vulgaire, violence et harcèlement entre enfants

La crique. 12 ans plus tôt.

Le vent soufflait fort ce jour-là. Les vagues grises s’élevaient bien trop haut pour que deux enfants puissent nager sans risque. Mais Ashara riait, lumineuse et minuscule dans sa robe de lin. Ses petits pas marquaient le sable au fil de sa course de petite fille. Evren courait derrière elle, aussi affolé qu’admiratif, se retenant de l’attraper pour la ramener contre lui. Là. En sécurité.

Chaque fois qu’elle approchait l’eau de trop près, tout son corps se mettait en alerte. Pourquoi n’avait-elle jamais peur ? Pourquoi pouvait-elle aller là où il ne pouvait pas la suivre ? Ces questions ne trouvaient jamais de réponse. Elles restaient là, serrées dans sa gorge, trop grandes pour son âge. S’il lui arrivait de questionner Ashara, elle souriait simplement en haussant les épaules avant de se blottir contre lui. Ce simple geste anéantissait chaque inquiétude, jusqu’à la prochaine.

– Evren ! Regarde les vagues comme elles montent.

La voix de la petite silhouette blanche flottait dans la brise marine. Evren la regarda pointer du doigt la houle, émerveillée. Sa robe gonflait comme si le vent voulait qu’elle s’envole. Loin de lui, pensa-t-il. Évidemment. Chaque force extérieure était une menace à ses yeux.

Alors que les vagues commençaient à lécher les chevilles d’Ashara, Evren s’élança, la souleva et la ramena sur le sable sec.

– Ne fais pas ça ! Tu sais que je n’aime pas te voir…

Sa voix s’éteignit sur les derniers mots comme s’il regrettait déjà l’aveu. Il retint pourtant le plus important : m’échapper.

– Tu pourrais être emportée… et moi, je ne pourrais pas venir te chercher, ajouta-t-il d’une voix plus douce, presque vulnérable.

Ashara, comme à son habitude, lui sourit avant de se nicher doucement dans ses bras.

– Si les vagues m’emportent un jour, je n’aurai qu’à revenir, dit-elle d’une voix trop calme.

Evren déglutit, refermant ses bras autour d’elle comme pour nier cette éventualité.

– Je sais... que tu pourrais. Mais ce n’est pas une raison.

Ils étaient restés là encore un moment, sous le ciel gris. Ashara bâtissait un énième château de sable tandis qu’il supervisait l’ouvrage, râlant chaque fois qu’elle creusait un nouveau bassin d’eau. Le vent ne faiblissait pas, les vagues montaient toujours, mais leurs rires tenaient le monde à distance.

Comme toujours, la fin d’après-midi s’était écoulée trop vite, écourtant cruellement ce moment privilégié. Ashara avait encore les mains dans le sable quand Evren sentit le vent tourner.

Il les vit.

Plus haut sur les rochers qu’ils empruntaient à chaque visite pour atteindre la crique, trois silhouettes observaient. Evren se figea. Ses poings étaient déjà serrés. Peur ou rage, impossible de nommer ce qui passa dans ses yeux. Sans doute les deux.

Puis les trois figures familières entamèrent leur descente, trop vite. Evren se détourna vers Ashara. Elle ne semblait pas avoir remarqué l’intrusion, quand ses petits poignets se retrouvèrent pris dans les mains de son gardien.

– Ashara. Debout, dit-il d’un ton trop sec pour ne pas trahir son inquiétude.

Elle se laissa faire, puis comprit. Les rires, les railleries n’étaient pas encore distincts mais l’hostilité, elle, l’était déjà. Evren ne perdit pas une seconde. Il l’entraîna plus loin sur la plage, à grands pas. Ashara leva plusieurs fois son visage apeuré vers le sien. Lui cherchait déjà les crevasses dans la roche, calculant les distances, la mer, le banc de sable qui rétrécissait devant eux. Aucune issue facile. Ashara trébucha presque en suivant son pas.

– Et merde, cracha-t-il, le souffle court.

Pas moyen d’escalader ici.

– Le rat ! Où tu crois aller comme ça ?

Le cri fut distinct cette fois, autant que les rires qui suivirent l’insulte.

Ashara, haletante de peur, murmura son prénom en s’agrippant instantanément à sa chemise sale.

– Je sais, répondit Evren sans la regarder.

Il la fit passer derrière lui. Ses épaules étaient maigres, ses bras trop fins, mais il se planta devant elle comme un mur de pierre. Son visage durcit, lourd de haine.

– Barrez-vous d’ici.

Ragar s’arrêta à quelques pas, un sourire mauvais déjà accroché à ses lèvres fendues. Des trois, c’était le plus âgé ; pas encore un homme, mais assez grand pour jouer sans règles.

– D’ici ? répéta-t-il, amusé. C’est ton p’tit nid maintenant ?

Il cracha dans le sable sans quitter Evren du regard.

– Tu t’gourres, le rat. T’es fait pour les égouts.

– Ou l’trou des crevés, ricana le second.

Les rires s’éteignirent.

Ragar fit un pas. Le second glissa sur le côté, coupant l’accès à la mer. Le troisième resta près des rochers.

Evren n’attendit pas davantage. Il tourna à peine le visage vers Ashara.

– Cours.

Elle hésita. Il la repoussa en arrière sans douceur, tandis que les trois garçons se jetèrent sur lui. Ashara heurta le sable, un cri strident déchirant sa gorge. Evren gémit dès le premier coup, chaque attaque lui hachant le souffle. Du sang jaillit de sa bouche à la troisième charge. Ashara pleura plus fort, supplia, mais le vent marin emportait tout. Les garçons ne l’entendaient pas. Ou faisaient semblant. Malgré la confusion, Evren vit la petite silhouette pâle bouger. Elle se jeta sur le dos de l’un d’eux, s’accrocha et planta ses petites dents dans la peau sale. Le cousin de Ragar hurla.

– Sale garce !

Il se redressa violemment, cherchant déjà à la décrocher. Ashara se retrouva de nouveau propulsée sur le sable avant de recevoir une gifle brutale. Sa tête pivota sous le coup. Les pleurs s’arrêtèrent.

Evren tenta de se redresser, de la défendre, de crier sa haine.

– La touche pas ! J’vais t’tuer ! cracha-t-il, le visage ensanglanté, le regard fou.

Ragar lui asséna un coup plus fort sur le nez et lui écrasa la tête dans le sable.

– Ferme-la !

L’espace de quelques secondes, Evren put croiser le regard d’Ashara. Il vit le rouge sur sa joue, puis ses yeux encore humides, qui fixaient son assaillant. L’argent de ses iris se mit à luire comme un reflet de lune. Ragar ne sembla pas y faire attention.

– Tiens-la, Karl ! Qu’elle rate rien, ordonna-t-il à son cousin.

Ce dernier tendit sa main pour la saisir. Mais Ashara bondit, ses petites dents déchirant de nouveau la chair du poignet de Karl. Il cracha un juron et recula, surpris, le visage déformé par la douleur. Ashara en profita pour se relever. Evren, à travers le tumulte, sentit son sang se glacer lorsqu’il la vit fuir vers l’éperon rocheux.

Pas là.

Pas avec ce vent.

Pas avec ces vagues qui avalaient tout.

La petite furie blanche grimpa sur la langue de roche, trop vite, s’écorchant les genoux au passage. Evren se débattit aussitôt, hurlant de rage pour se défaire. La rattraper. La reprendre. La garder. Il ne pensa qu’à cela.

Ragar jura, déstabilisé par cet élan, mais il plaqua violemment Evren au sol.

– Ramenez la gamine, putain ! J’veux qu’elle voie ! Qu’elle chiale encore !

En voyant les deux autres obéir, Evren laissa échapper un râle douloureux, sa gorge comprimée par la paume de leur chef. Ce dernier rapprocha son visage du sien, le sourire édenté, l’haleine fétide.

– C’est quoi d’jà qu’on dit ? Œil pour œil... dent pour dent ? J’l’ai pas oublié, foutu rat.

Evren ne vit pas immédiatement la lame, mais il sentit le froid sous son œil, puis la brûlure. Il serra les dents. Refusa de crier.

Ragar l’agrippa alors par les cheveux, le soulevant cruellement.

– Tu vas couiner pour moi, ricana-t-il en le tirant sans peine jusqu’à l’eau agitée.

Il n’eut que le temps d’apercevoir Ashara courir sur l’éperon rocheux, cerné par les vagues immenses. Puis ses genoux s’enfoncèrent dans le sable mouillé, sa tête fut plongée sous l’eau. Il ouvrit les yeux, maintenu de force dans le remous sableux des vagues. Le chaos de la plage bourdonnait au-dessus de lui, lointain, déformé. Ses yeux et ses poumons brûlèrent. Il tenta de se redresser, s’appuyant sur ses bras immergés, mais la main de Ragar le tenait encore.

Puis la mer s’illumina.

Blanc. Bleu.

Un choc traversa l’étendue grise.

Ragar lâcha prise.

Evren jaillit hors de l’eau aussitôt, la bouche béante, aspirant l’air avec violence. Il rampa presque à l’aveugle dans l’eau peu profonde, les yeux irrités par le sel, le corps tremblant sous les quintes de toux. L’eau salée lui remonta dans la gorge. Il cracha, secoua la tête, mais ses oreilles continuaient de siffler.

Evren se redressa, malgré tout, titubant jusqu’au sable.

Puis les cris de Ragar le ramenèrent au réel, d’abord brouillés par le vent et les sifflements. Il se retourna, ses yeux fouillant la masse de roches noires où Ashara avait fui. Elle se tenait toujours là, minuscule et seule, trempée jusqu’aux os.

Aucune trace des deux autres.

– Ash..., murmura-t-il, soulagé, le souffle court.

Ragar hurla encore comme un fou. Ses habits, gonflés par le vent, accentuaient son aspect monstrueux.

– Qu’est-ce t’as fait ?! Putain d’sorcière !

Il s’avança en direction de la langue de roche, comme s’il avait oublié la présence d’Evren. La lame ensanglantée dans sa main brilla comme une sentence. Evren ne réfléchit pas. Sa paume se referma sur une pierre. Il vacilla en emboîtant le pas de son bourreau. Mais son bras ne trembla pas. Il frappa avec une précision terrifiante.

Ragar s’effondra, inerte.

Plus aucun rire d’enfant ne résonna dans la crique.