Chapter 1: serre la ceinture
Tous les matins, le soleil se lève. Les oiseaux chantent. C’est ce que les gens disent. C’est ce que les gens voient. C’est ce que les gens racontent à leurs enfants pour les rassurer. Moi, quand j’ouvre les yeux, ce n’est pas le soleil que je vois en premier. C’est cette autre version de moi-même. Celle que je ne supporte pas. Elle est déjà réveillée. Elle frappe à la porte de ma conscience avant même que j’aie trouvé la force de sortir du lit. Elle n’a pas besoin de café, elle. Elle n’a pas besoin de lumière. Elle vit dans l’ombre et elle s’en nourrit.Je me lève. Je pose un pied par terre, puis l’autre. Le sol est froid. Toujours. Même en juillet. C’est le carrelage de la cuisine qui remonte jusque dans la chambre parce que l’appartement est petit. Je marche jusqu’à la fenêtre. Je pousse le rideau. Le monde est là, dehors. Les voitures passent. Des gens vont travailler. Des enfants vont à l’école avec des cartables plus grands qu’eux. Le monde continue de tourner. Il ne s’est pas arrêté pour moi. Il ne s’arrête pour personne.Mais entre lui et moi, il y a une vitre. Froide. Double vitrage, mais j’ai quand même froid. Et derrière cette vitre, il y a la solitude. Elle s’est installée un jour, sans prévenir. Elle n’a pas sonné. Elle n’a pas demandé la permission. Elle a posé ses valises et elle n’est plus jamais repartie. Elle dort sur le canapé. Elle mange à notre table. Elle prend toute la place. Je n’arrive plus à m’en remettre.C’est trop dur quand j’y pense. Trop dur de se lever chaque matin et de se demander : quelle vie vit-on, quand on n’a pas la vie qu’on veut ? Quelle vie vit-on quand on subit au lieu de choisir ? Quand on encaisse au lieu de donner ? Quand on survit au lieu de vivre ? Je suis né le 31 mars 2006. À 3h47 du matin. Maman me l’a dit. Elle dit que je suis arrivé en retard, déjà. Que le travail avait commencé à 23h et que j’ai pris mon temps. Comme si je savais déjà que dehors, ça n’allait pas être simple. Comme si je retardais l’échéance. Dans une famille pauvre. Pendant des années, je n’ai pas compris ce que le mot “pauvre” voulait dire. Pour un enfant, la pauvreté n’a pas de définition dans le dictionnaire. La pauvreté, c’est juste la normalité. C’est ton monde. Ton univers. Tu ne sais pas qu’ailleurs c’est différent. Tu crois que tout le monde vit comme toi. Notre maison n’était pas grande. 42 mètres carrés pour quatre. Puis pour trois. Le frigo n’était pas toujours plein. Des fois il faisait plus de bruit que de froid. Les vêtements passaient du grand frère au petit frère. On appelait ça “l’héritage”. Moi j’appelais ça “les manches trop longues”. Mais il y avait du calme. Il y avait des rires le dimanche quand maman faisait des crêpes. Il y avait une forme de paix que l’argent n’achète pas. Je m’en rends compte maintenant. À l’époque, je ne voyais que ce qu’on n’avait pas.Mon grand-père était le pilier. Il s’appelait Mamadou. Il parlait peu, mais quand il parlait, on écoutait. Sa voix, c’était du gravier. Du gravier qui a roulé longtemps. Il avait les mains abîmées par le travail. Des crevasses sur les paumes. Des ongles noirs qu’aucun savon ne lavait vraiment. Il avait le regard fatigué de ceux qui ont trop vu. Trop vu d’injustices. Trop vu de galères. Trop vu d’espoirs déçus. C’est lui qui maintenait l’équilibre. Sans qu’on s’en rende compte. Il était le ciment entre les briques. Le fil qui tenait le collier de perles.Puis il est mort. Un mardi. Je me souviens qu’il pleuvait. Pas une petite pluie. Une pluie lourde. Une pluie qui tombe droit, sans vent, comme si le ciel lui-même pleurait. C’est là que tout a basculé. Pas avec fracas. Avec silence. Comme si sa mort avait ouvert une porte dans le mur de notre maison. Une porte invisible. Une porte que plus personne n’a su refermer. Le vent s’est engouffré. Le froid aussi. Et avec eux, tous les problèmes qu’il tenait à distance juste avec sa présence.On croirait à ces télé-réalités où tout s’enchaîne trop vite pour être vrai. Une mauvaise nouvelle en appelle une autre. Le scénario est trop gros. Sauf que là, il n’y avait pas de caméras. Pas de montage. Pas de bouton “pause”. Pas de public pour compatir. La douleur, elle, ne se coupe pas au montage. Elle reste. Elle s’incruste. Elle prend un abonnement. Maman a perdu son travail trois mois après l’enterrement. Trois mois, jour pour jour. Elle travaillait comme agent d’entretien dans une entreprise de bureaux. Douze ans de boîte. Douze ans à arriver à 5h du matin pour que les cadres trouvent des bureaux propres à 8h. Douze ans sans un retard. Douze ans sans un arrêt maladie. Une lettre recommandée, un entretien de cinq minutes dans un bureau vitré, et la phrase : “La conjoncture nous oblige à nous séparer de vous.” Conjoncture. Ils ont dit conjoncture. Comme si c’était la faute de la météo. Je l’ai vue rentrer ce jour-là. Il était 14h32. Je m’en souviens parce que j’avais regardé l’heure sur le micro-ondes. Elle n’a rien dit. Elle a posé son sac à côté de la porte. Un sac en tissu, usé, avec le logo de l’entreprise dessus. Elle s’est assise sur une chaise, face au mur de la cuisine. Et elle a fixé ce mur. Longtemps. Sans cligner des yeux. Ce mur, je le connais par cœur maintenant. Il est blanc, avec une fissure en haut à gauche qui dessine un éclair. Il y a une tache de graisse à hauteur d’épaule, qu’on n’a jamais réussi à enlever. Maman le regardait comme si la réponse à tout était écrite dessus. Comme si le mur allait s’ouvrir et lui dire quoi faire.Papa, lui, a disparu six semaines plus tard. Six semaines. Quarante-deux jours. Pas de dispute. Pas de cris. Pas de valise préparée la veille. Un matin il était là, à boire son café debout dans la cuisine. Le même café noir, sans sucre, dans le même bol ébréché. Le lendemain, son côté du lit était froid. Ses chaussures n’étaient plus dans l’entrée. Sa brosse à dents avait disparu du verre. Les adultes ont utilisé des mots compliqués : “abandon de famille”, “porté disparu”, “procédure”. Moi, j’ai utilisé des mots simples : papa n’est plus là. Je l’ai attendu. Une semaine. Je guettais le bruit de la clé dans la serrure. Un mois. Je laissais la lumière du couloir allumée. Puis j’ai arrêté de compter. Parce que compter, ça fait mal.L’école a continué. Parce que l’école, elle ne s’arrête jamais. Même quand ta vie s’écroule, il faut rendre la rédaction le jeudi. Même quand ton père disparaît, il y a contrôle de maths le vendredi. Même quand ta mère fixe le mur, il faut apprendre la poésie par cœur pour lundi. Le système, il s’en fout de ton système qui s’écroule.Mais j’ai commencé à boiter. Étape après étape. D’abord une mauvaise note en maths. 4 sur 20. Parce que je n’arrivais plus à me concentrer. Les chiffres dansaient sur la feuille. Le prof a écrit en rouge : “Manque de travail”. Il ne voyait pas que je travaillais déjà. Je travaillais à ne pas pleurer. Je travaillais à tenir debout. Je travaillais à faire semblant que tout allait bien pour pas que maman s’inquiète plus.Puis une heure de colle. Parce que j’avais la tête ailleurs. La tête chez nous. La tête dans le frigo vide. La tête dans le portefeuille de maman. Les profs disaient : “Il peut mieux faire.” Ils ne voyaient pas que “mieux faire” me demandait une énergie que je n’avais plus. Mon énergie, elle partait ailleurs. Elle partait à serrer les dents. À ravaler ma salive. À ne pas craquer.J’étais toujours au fond de la classe. Pas parce que j’étais le cancre. Pas parce que j’étais bête. Parce que le fond de la classe, c’est l’endroit où on te voit le moins. Et quand ta vie est différente de celle des autres, tu as envie qu’on te voie le moins possible. Tu as envie de te fondre dans le mur. De devenir invisible. Parce que le regard des autres, il brûle. Il juge. Il questionne.Les autres parlaient des vacances. “Moi je vais à la mer.” “Moi je vais chez mes grands-parents en Espagne.” “Moi j’ai eu la nouvelle PlayStation à Noël.” Moi, je comptais les jours avant la fin du mois. Je savais déjà, à dix ans, ce que le mot “découvert” voulait dire. Je savais que le 15, il ne fallait plus demander à maman d’acheter des goûters. Je savais que le 25, on mangeait des pâtes. Encore. Je savais que le mot “non” ne voulait pas dire “je ne veux pas”. Il voulait dire “on ne peut pas”.On a continué à vivre. Parce qu’on n’a pas le choix. C’est ça, le truc, avec la vie. Elle ne te demande pas ton avis. Elle ne t’envoie pas un formulaire : “Souhaitez-vous continuer ? Oui / Non”. Elle continue. Point. Alors on a continué aussi. Malgré la douleur qui s’était invitée à table. Elle avait sa chaise. Elle mangeait avec nous. Malgré la tristesse qui dormait dans le couloir. Elle ronflait la nuit. Malgré la souffrance qui avait pris la chambre d’ami et qui ne comptait plus repartir. Elle avait déballé ses cartons.Très vite, j’ai compris une chose, peut-être la plus importante de toutes : ma vie n’a pas de brouillon. À l’école, quand tu fais une faute, tu gommes. Tu prends ta gomme blanche et bleue, tu frottes, et ça disparaît. Tu recommences. Tu fais une rature. Tu barres et tu réécris à côté. Dans la vraie vie, il n’y a pas de gomme. Chaque jour est écrit à l’encre indélébile. Chaque décision, chaque absence, chaque mot qu’on ne dit pas, chaque regard qu’on détourne, ça reste. Ça ne s’efface pas. Ça s’imprime sur ta peau. Sur ton cœur. Sur ton dossier.Alors j’ai attaché ma ceinture. Pas la ceinture de sécurité de la voiture. On n’avait plus de voiture. Une autre. Celle que tu serres à l’intérieur de toi, au niveau du ventre. Celle que personne ne voit. Celle qui t’empêche de tomber en morceaux quand tout tangue. Celle qui te tient debout quand tes jambes veulent lâcher. Celle qui te fait mal, mais qui te sauve. Je la serre tous les matins. Un cran. Deux crans. Des fois trois.Mes chances de réussir, je les voyais diminuer comme la batterie d’un téléphone en fin de journée. Tu connais ce moment. 14%. 9%. 3%. Et tu sais que bientôt, écran noir. Je vivais le jour, parce qu’il fallait bien. Parce que maman se levait, alors je me levais. Mais je ne dormais plus la nuit. L’insomnie est devenue ma colocataire. Elle s’installe à 2 heures du matin, sans payer de loyer. Elle ne fait pas de bruit. Elle ne frappe pas. Elle est juste là. Assise sur le bord du lit. Et elle me pose toujours la même question, en boucle : à quoi ça sert, tout ça ? À quoi ça sert de se battre si le sol se dérobe toujours sous tes pieds ? À quoi ça sert de construire si tout s’écroule ? À quoi ça sert d’espérer si l’espoir te trahit ?L’envie de quitter le monde m’a traversé l’esprit. Plusieurs fois. Je ne vais pas mentir. Ce serait trahir le livre. Ce serait trahir la vérité. Ce serait trahir tous les gamins qui ressentent ça en silence. Cette envie, elle est violente. Elle ne crie pas. Elle chuchote. Elle est polie, presque. Elle te dit que ce serait plus simple. Que la douleur s’arrêterait. Que le silence serait reposant. Que plus personne n’aurait à s’inquiéter pour toi. Elle est là, dans un coin de la tête, les soirs où le frigo est vide et où maman fait semblant d’avoir déjà mangé pour qu’on prenne sa part. Elle est là quand tu comptes les pièces et qu’il en manque toujours deux. Elle est là quand tu entends maman pleurer dans la salle de bain, l’eau du robinet à fond pour couvrir.Mais j’ai des dettes. Pas des dettes à la banque. Pas des dettes avec des intérêts. Des dettes qui ne figurent sur aucun papier. Des dettes envers ma mère. Je lui dois de la mettre à l’aise, un jour. Je lui dois de lui offrir une vie où elle n’aura plus à compter les pièces jaunes pour acheter du pain. Je lui dois de lui payer un manteau neuf, un vrai, qui tient chaud l’hiver. Je lui dois de sortir ma famille de là. De ce 42 mètres carrés où les murs nous regardent galérer. Alors je reste. Je serre la ceinture un cran de plus. Elle me rentre dans la chair. Et je reste.Je la regarde, maman. Tous les jours, elle sort. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’elle ait 39 de fièvre. Qu’elle ait les yeux bouffis d’avoir pleuré. Elle enfile son manteau trop fin pour l’hiver et elle part. Le même manteau depuis 4 ans. Noir, avec la doublure qui se déchire aux coudes. Elle part chercher. Du travail, des petits boulots, des heures de ménage, de quoi nous nourrir. Elle avance dans la rue comme une poule qui protège ses poussins. Elle ne regarde ni à droite, ni à gauche. Elle ne s’arrête pas devant les vitrines. Elle ne flâne pas. Elle avance. Objectif : ramener quelque chose. N’importe quoi. Elle ne montre jamais quand elle a mal. Jamais quand elle a peur. Jamais quand elle est fatiguée. Jamais quand elle a honte de devoir demander un délai pour la facture EDF. Mais moi, je le vois. Je vois les cernes violettes sous ses yeux. Je vois les mains qui tremblent quand elle croit qu’on ne regarde pas, quand elle pense qu’on dort. Je vois les épaules qui s’affaissent quand elle pense être seule, quand elle croit que la porte de la chambre est fermée. Je vois tout. Et je ne dis rien. Parce que si je dis, elle va s’inquiéter que je m’inquiète.Et cette image, elle me brise. Chaque fois que je la vois rentrer le soir, parfois les mains vides, parfois avec un sac plastique Carrefour qui contient le dîner pour trois, j’ai envie de pleurer. Et souvent, je pleure. En cachette. Dans les toilettes, assis sur le rebord de la baignoire. Ou sous la douche pour que le bruit de l’eau couvre le bruit des sanglots. Pour que maman croie que je me lave. Parce qu’un fils, il ne veut pas rajouter de la peine à sa mère. Elle en porte déjà assez. Elle en porte pour deux. Pour trois.Voilà comment tout a commencé. Pas avec un grand drame spectaculaire comme dans les films. Pas avec une explosion. Pas avec des violons. Avec des petites fissures. Presque invisibles au début. Une micro-fissure dans un barrage. Un décès. Un licenciement. Une disparition. Trois événements. Trois lignes dans le scénario d’une vie. Trois coups de marteau. Et la maison a commencé à prendre l’eau. Goutte après goutte. D’abord une flaque dans l’entrée. Puis une inondation dans le salon. Et moi, au milieu, avec ma ceinture attachée trop serrée, qui essaie de ne pas couler. Qui essaie d’écoper avec les mains. Qui essaie de dire à maman “ça va aller” alors que l’eau me monte aux genoux.La nuit où papa n’est pas rentré, maman n’a pas dormi. Moi non plus. On a fait semblant. Elle dans sa chambre, porte entrouverte. Moi dans la mienne, yeux grands ouverts. Le silence était épais. Il avait un poids. On l’entendait. À 4h12, j’ai entendu le sommier grincer. Elle s’était levée. Je l’ai entendue marcher pieds nus jusqu’à la cuisine. Pas pour manger. Pas pour boire. Juste pour vérifier que la porte d’entrée était bien fermée. Comme si elle espérait qu’elle s’était trompée. Comme si papa pouvait être derrière, à chercher ses clés. Elle a tiré le verrou. Une fois. Deux fois. Puis elle est restée là, debout, dans le noir. J’ai compté jusqu’à 300 avant d’entendre ses pas revenir vers la chambre. Elle n’a pas rallumé.Le lendemain matin, elle a fait comme si de rien n’était. Elle a préparé le petit-déjeuner. Du pain sec. Pas de beurre. Le pot était vide depuis trois jours. Elle a souri. Un sourire qui ne montait pas jusqu’aux yeux. Un sourire de façade. De ceux qu’on met pour que les murs ne s’écroulent pas. “Mange, mon fils. Il faut aller à l’école.” J’ai mangé. Le pain m’a griffé la gorge. Mais j’ai mangé. Parce que la désobéir, c’était lui rajouter une douleur. Et elle n’avait plus de place pour ça.À l’école, la maîtresse a demandé : “Ça va ?” Elle avait dû voir que je n’étais pas dedans. J’ai dit “oui” de la tête. Le mensonge le plus répété du monde. “Oui, ça va.” Deux syllabes. Un bouclier. Personne n’insiste quand tu dis “oui, ça va”. Les gens sont soulagés. Ils peuvent passer à autre chose. Moi aussi. Je pouvais passer à autre chose. Faire semblant encore une heure. Encore une journée.Le soir, maman a commencé à chercher papa. Pas avec la police tout de suite. Avec son téléphone. Avec les pages jaunes. Avec les amis qu’il avait. “Tu l’as vu ?” “Non.” “Il a dit quelque chose ?” “Non.” Chaque “non” était un clou de plus dans le cercueil de notre normalité. Au bout de deux semaines, elle a compris. Compris qu’il ne reviendrait pas. Pas aujourd’hui. Pas demain. Elle n’a pas pleuré devant moi. Elle a pleuré dans les toilettes, la chasse d’eau tirée pour couvrir. Mais la chasse d’eau ne couvre pas tout. Surtout pas les sanglots qui viennent du ventre.Alors elle a pris un deuxième travail. Le soir, après le premier. De 18h à 21h, dans une autre boîte. Nettoyer des bureaux. Encore. Je restais seul. À 10 ans. Je faisais mes devoirs sur la table de la cuisine. Je réchauffais les pâtes. Je regardais l’heure. 19h. 20h. 21h. Quand j’entendais la clé dans la serrure, mon cœur se débloquait. Elle était rentrée. On avait tenu un jour de plus.C’est là que j’ai appris à compter. Pas les maths. La vraie comptabilité. Celle de la survie. Combien il reste de riz. Combien il reste de jours avant les allocs. Combien il reste de piles dans la télécommande. Combien il reste de force à maman. Je comptais tout. Tout le temps. Mon cerveau était une calculatrice qui ne s’éteignait jamais.Et la nuit, l’insomnie gagnait. Elle s’installait à 2h du matin, ponctuelle. Elle n’avait pas besoin de clé. Elle me parlait. Elle me montrait des images. Papa qui ne revient pas. Maman qui tombe malade. Le frigo qui reste vide. L’huissier qui frappe. Moi qui n’y arrive pas. Elle me passait le film de toutes les fins possibles. Toutes tristes. Toutes grises. Et elle me posait sa question préférée, en boucle, sur un ton doux : “À quoi ça sert, tout ça ? À quoi tu sers, toi ?”C’est là que l’envie de quitter le monde s’est pointée la première fois. Elle n’a pas frappé. Elle s’est glissée. Un soir de novembre. Il faisait froid dans l’appart. Le chauffage était en panne. On attendait le réparateur depuis 6 jours. J’étais sous la douche. L’eau était tiède, puis froide. Et j’ai pensé : “Et si je restais là. Sous l’eau. Jusqu’à plus sentir le froid. Jusqu’à plus sentir rien.” C’était calme, comme pensée. Pas violente. Reposante. C’est ça qui fait peur. Ce n’est pas un cri. C’est une invitation au silence.Je suis sorti de la douche en claquant des dents. Je me suis séché. J’ai enfilé trois pulls. Et j’ai pensé à maman. À son manteau trop fin. À ses mains qui tremblent. À sa phrase : “Qui a faim ?” Et j’ai compris que partir, ce serait lui laisser tout le fardo. Tout le poids. Et ça, je ne pouvais pas. Je lui devais déjà trop pour lui rajouter ça.Alors j’ai attaché ma ceinture plus fort. Un cran de plus. J’ai senti la boucle me rentrer dans le ventre. C’était douloureux. Mais la douleur, au moins, elle prouve que t’es vivant. Et j’ai décidé d’écrire. Pas tout de suite. Quelques années plus tard. Mais la décision, elle date de là. De cette nuit froide de novembre. Écrire pour ne pas couler. Écrire pour écoper. Écrire pour dire : “J’étais là. On était là. Et on a serré.”Ma vie n’a pas de brouillon. Le chapitre 1 s’arrête ici. Avec un gamin de 10 ans qui comprend que la vie, c’est pas un jeu. Que les adultes pleurent. Que les pères partent. Que les mères sont des lionnes fatiguées. Et que lui, il doit devenir un homme avant l’heure. Sans mode d’emploi. Sans pause. Sans gomme.Le 31 mars 2006, je suis né. Le jour où mon grand-père est mort, j’ai commencé à mourir un peu aussi. Le jour où maman a perdu son travail, j’ai compris le prix d’un euro. Le jour où papa est parti, j’ai compris le poids d’une absence. Voilà comment tout a commencé. Pas avec des cris. Avec des silences. Et c’est dans ce silence que j’ai grandiJu