La Victoire Amère
Le marteau du juge Hartwell retentit comme un coup de grâce.
« La cour tranche en faveur de la défense. Affaire classée. »
Un silence lourd s’abattit sur la salle d’audience, puis explosa en murmures étouffés. Je restai debout, les doigts encore crispés sur le bord de la table en bois, le cœur battant si fort que je le sentais dans ma gorge. J’avais gagné. Encore une fois.
Mais cette victoire avait un goût étrange, métallique, presque dangereux.
Je tournai lentement la tête vers le fond de la salle. Il était là.
Caden Rhys.
Adossé contre le mur du fond, les bras croisés, il me fixait avec cette intensité calme qui me donnait toujours l’impression d’être mise à nu. Pas un sourire. Pas même un hochement de tête. Juste ce regard sombre, posé, presque possessif. Comme s’il venait d’assister à quelque chose de beaucoup plus intime qu’un simple procès.
Je l’avais déjà croisé plusieurs fois pendant les médiations. Chaque fois, sa présence avait rempli la pièce sans qu’il ait besoin de hausser la voix. Grand, athlétique sans ostentation, costume noir parfaitement coupé, il dégageait cette aura rare : celle des hommes qui n’ont jamais eu à prouver leur pouvoir parce qu’il leur colle à la peau.
Et moi, Nora Voss, 32 ans, avocate au bord du gouffre, je l’avais battu aujourd’hui.
Du moins… j’avais battu l’une de ses filiales.
Je rassemblai mes documents, les mains légèrement tremblantes. Petra me lança un regard victorieux depuis l’autre bout de la table, mais je ne parvins pas à lui sourire pleinement. La fatigue pesait sur mes épaules comme une cape trempée. Six semaines à dormir quatre heures par nuit, à manger des sandwichs froids sur mon bureau, à relire des milliers de pages de contrats jusqu’à en avoir les yeux qui brûlent.
Tout ça pour un cabinet qui coulait lentement.
Quand je quittai enfin la salle d’audience, l’air froid de Chicago me gifla au visage. Février mordait cruellement. Je serrai mon manteau contre moi et marchai vers le parking souterrain, mes talons claquant sur le béton humide.
Petra me rejoignit quelques minutes plus tard, son écharpe rouge enroulée autour du cou comme un drapeau de victoire.
— Putain, Nora ! T’as été monstrueuse ! Tu as littéralement démonté leur témoin principal. J’ai cru que le type allait pleurer.
Je ris faiblement, glissant mes dossiers dans le coffre de ma vieille Mercedes.
— On a gagné une bataille, Petra. Pas la guerre.
Elle s’appuya contre la voiture, les bras croisés, son sourire s’effaçant peu à peu.
— Combien de temps on peut encore tenir ? demanda-t-elle plus bas.
Je ne répondis pas tout de suite. La vérité était trop lourde.
Trois mois. Peut-être quatre si on repoussait encore les fournisseurs et si je continuais à puiser dans mes économies déjà presque vides. Seth, mon ex-mari, avait tout pris. La moitié de l’épargne, ma confiance, et cette foutue capacité à dormir paisiblement la nuit.
Je montai dans la voiture. Petra s’installa côté passager.
Nous fêtâmes la victoire comme nous le faisions toujours ces derniers temps : une bouteille de vin à douze dollars sur le bureau du cabinet, entourées de piles de dossiers et de factures impayées. Nous trinquâmes.
— À la meilleure avocate de Chicago, déclara Petra en levant son verre.
Je bus une longue gorgée. Le vin était âpre, bon marché. Comme ma victoire.
Plus tard, seule dans mon appartement sombre, je me déshabillai devant le miroir de la salle de bain. Mon corps portait encore les traces de ces dernières semaines : cernes légers, épaules tendues, seins lourds qui semblaient presque douloureux à force de stress. Je passai une main sur ma nuque, là où mes cheveux noirs étaient encore attachés par ce vieux crayon que j’utilisais comme pince.
Je repensai à lui.
À ce regard dans la salle d’audience.
Pourquoi était-il venu en personne ? Pourquoi me fixer ainsi, comme si ce procès n’était qu’un prélude à quelque chose de beaucoup plus grand ?
Je secouai la tête et me glissai sous la douche brûlante. L’eau coulait sur ma peau, mais elle n’effaçait pas cette sensation étrange au creux de mon ventre.
Un mélange de fatigue… et d’autre chose.