Chapitre 1 : Largage

Gao, Mali — 8 mars 2025, 02h17
Je me concentre sur ma respiration avant tout le reste.
Quatre secondes d'inspiration, quatre de rétention, quatre d'expiration, quatre de blocage poumons vides. Le carré. Trois cycles complets pendant que le plancher de l'A400M vibre sous mes pieds et que le froid des hautes altitudes s'infiltre par les coutures de ma combinaison. Je me permets d'accepter les zones d'ombre de cette mission, le flou des images satellite et l'incertitude du terrain qui nous attend. Ce que je n'accepte pas, c'est l'idée de perdre l'un d'entre eux. Cinq hommes, et je les considère comme la seule famille qu'il me reste — ce qui signifie que ce soir, comme toutes les autres fois, je prends les risques avant qu'ils n'aient à les prendre, et je m'arrange pour que le premier coup tombe sur moi plutôt que sur l'un d'eux.
J'ouvre les yeux.
Korrigan est assis en face de moi, écouteurs vissés sur les oreilles, et il mâche son chewing-gum avec cette régularité mécanique qu'il n'a jamais conscience d'avoir. Je sais depuis longtemps que la musique ne le détend pas — elle lui donne quelque chose à occuper les minutes où il n'a rien à faire qu'attendre, ce qui est pour lui la pire partie de n'importe quelle mission. Il a peur à sa façon, comme tout le monde, mais ça n'entamera pas ses réflexes. Quand les écouteurs seront retirés, il sera prêt.
Vasseur, à sa droite, contrôle l'alignement de son point rouge à l'œil nu, basculant le commutateur de son optique sur le mode nocturne dans la lueur inactinique de la soute, pour la troisième fois depuis le décollage, et je connais assez bien ce rituel pour savoir que la première vérification lui permet de s'assurer, la deuxième de confirmer, et la troisième de conclure définitivement — après ça, Vasseur ne touche plus à son arme jusqu'à ce qu'elle serve. C'est la seule chose prévisible chez lui.
Béranger inspecte son arme, vérifie le serrage du montage de son optique, sangle par sangle, pointeur laser infrarouge réajusté pour la deuxième fois depuis qu'il s'y est mis. Il n'a aucune raison technique de le faire maintenant — l'arme a été contrôlée et entretenue avant l'embarquement — mais ça lui donne quelque chose de précis à faire de ses mains pendant que son esprit tourne. Il est le plus jeune de l'équipe, et cette nuit sera la plus difficile qu'il ait connue jusqu'ici. Il le sait déjà sans que je le lui aie dit.
Imbert a sorti de sa poche une pièce de monnaie qu'il fait rouler entre ses doigts d'une main sans regarder ce qu'il fait, la pièce qui passe du pouce à l'index à l'auriculaire et revient, encore et encore, un geste si automatique qu'il a dû l'apprendre il y a des années et ne s'en souvient probablement plus. Il a une cigarette éteinte coincée au coin des lèvres.
Solal lit un livre de poche qu'il tient ouvert à une main, la couverture pliée vers l'arrière, et il tourne les pages avec une régularité tranquille qui n'a rien à voir avec le contexte dans lequel on se trouve. Je ne lui ai jamais demandé ce qu'il lit avant une mission. Ça ne me regarde pas.
Je regarde ma montre, et je me lève.
— Les gars, debout.
Korrigan retire ses écouteurs. Béranger repose son arme contre sa jambe et lève les yeux. Solal marque sa page d'un doigt avant de refermer le livre. Imbert range sa pièce dans sa poche.
Ma voix change en même temps que mon attitude — c'est notre façon à tous de marquer que la partie tranquille de la soirée vient de se terminer.
— Dernière révision des points clés. Pas de changement sur l'objectif : dix civils rattachés à un programme sensible du ministère, enlevés il y a six jours sur la vectorielle nord de Gao lors d'un transfert de site. L'interception était propre — escorte neutralisée, véhicules brûlés — et la progression s'est faite à pied plein nord-est, de nuit. Le dernier renseignement les situe toujours dans un campement tenu par un groupe armé, à une heure de marche à l'est de notre point d'infiltration.
Je les regarde l'un après l'autre.
— On parle d'un volume estimé à une centaine d'hommes, affiliation incertaine, et ce renseignement vient d'une source humaine unique non recoupée, ce qui signifie qu'on n'engage rien avant confirmation visuelle sur place. Ce sont des civils, et leur intégrité prime sur la destruction de la menace, sans aucune exception possible ce soir.
— L’extraction se fera par voilure tournante au point Sierra, à deux bornes au nord-est de l'objectif, et les roues quittent le sol à H plus quatre-vingt-dix, avec ou sans nous, parce que passé ce délai on perd l'obscurité et toute la marge qui va avec. On entre, on récupère les dix, et on sort.
—L’action discrète reste la règle par défaut, et si on peut infiltrer et exfiltrer sans lever le moindre rideau, c'est exactement ce qu'on va faire, parce que face à un volume pareil, l'invisibilité reste notre seule véritable assurance-vie.
— Des questions ?
Personne ne répond, et Vasseur vérifie son chargeur d'un geste bref pendant que Korrigan fait craquer ses jointures et qu'Imbert retire la cigarette éteinte de ses lèvres pour la glisser dans sa combinaison. Ça veut dire qu'on peut y aller.
La rampe arrière émet un grincement métallique prolongé, les verrous s'effacent et l'air change immédiatement de texture, plus mince et plus sec dans mes poumons. Le jumpmaster lève trois doigts en direction du groupe, et je sens le joint en silicone de mon masque à oxygène s'écraser contre mon visage. L'inhalation s'enclenche avec ce goût plat et chimique qui ne ressemble à rien d'autre dans l'existence.
L'ouverture béante donne sur un trou noir traversé par un vent qui dépasse les trois cents kilomètres-heure, et le froid mord aussitôt à travers chaque jointure de ma combinaison. Je lève la main, doigts écartés, et les compte un à un contre ma cuisse avant de refermer le poing.
Je me place au montant. Vasseur passe devant moi sans un mot et bascule dans le vide avec la tranquillité de quelqu'un qui quitterait simplement une pièce trop bruyante. Korrigan le suit immédiatement, puis Imbert, dont la silhouette massive est instantanément avalée par la nuit. Solal range son livre dans une poche scellée de sa combinaison avant de s'élancer à son tour.
Béranger fige une fraction de seconde face au noir. Ma main s'abat entre ses omoplates, un coup sec et lourd pour traverser l'épaisseur du paquetage, l'ordre physique d'y aller. Il bascule.
Mon tour vient ensuite, et je marche jusqu'au bord de la rampe en sentant le vide aspirer l'air sous mes pieds avant de m'élancer à mon tour dans la nuit.
La chute me surprend toujours autant, même après des centaines de sauts identiques, cette fraction de seconde où le corps ne comprend plus rien à ce qui lui arrive et où le ciel et le sol semblent échanger brutalement leurs places avant que mon cerveau ne réimpose un semblant d'ordre dans le chaos. L'altimètre au poignet égrène les chiffres. Quatre mille, trois mille cinq. Le froid devient une présence physique. Une morsure lourde à chaque inspiration filtrée.
Sous moi, le sol n'est qu'une masse noire, sans un point de lumière. Je corrige ma dérive d'un mouvement d'épaule. Cinq silhouettes descendent sur l'écran GPS fixé à mon avant-bras. Alignées.
Le froid a quelque chose de presque apaisant à présent, une douleur si constante qu'elle finit par devenir un simple fond sonore plutôt qu'une sensation à part entière.
Je tire la poignée. Le choc de l'ouverture remonte dans mon dos et mes cuisses. Je rabats mes JVN devant mes yeux. Le sifflement de la chute s'éteint, remplacé par le bruissement de la voilure au-dessus de ma tête. Je localise sans difficulté les cinq autres voiles qui dérivent au-dessus de la zone d'atterrissage prévue, des ombres rectangulaires presque immobiles dans le ciel nocturne, convergeant toutes vers le même point que moi sur la carte tactique.
L'approche finale se déroule en silence complet, le sol remonte rapidement. Les JVN détourent les broussailles et les accidents du terrain. Mes pieds touchent enfin la terre sèche du Sahel, je roule sur l'épaule par réflexe acquis depuis des années d'entraînement, et la voilure s'effondre derrière moi dans un long froissement de tissu synthétique.
Vasseur est déjà en train de rouler sa voilure contre un repli de terrain non loin de moi. Korrigan arrive une trentaine de secondes après moi, suivi de près par Imbert, puis par Solal et Béranger qui atterrissent presque simultanément à quelques mètres l'un de l'autre. En l'espace de deux minutes, les voilures sont roulées, lovées, et enfouies sous les pierres et le sable environnants.
Je m'accroupis aussitôt, arme relevée vers l'horizon, et balaie lentement les environs à travers mon viseur thermique.
À l'est, sous la ligne pâle des collines, une lueur diffuse marque le campement, encore trop loin pour distinguer autre chose qu'une tache de chaleur au ras du sol. Le silence est total, seulement troublé par le vent qui pousse le sable contre mes bottes. Quelque part sous cette chaleur lointaine, dix civils attendent sans savoir qu'on est venus. Le compte à rebours vient de commencer.








