Les reliques de la forêt
Note de l’auteur
Bienvenue dans les profondeurs des Appalaches.
Ce roman est une immersion dans ce que la nature et l’esprit humain ont de plus sombre. Si vous aimez les histoires de suspense haletantes, le mystère et les atmosphères suffocantes, vous êtes au bon endroit.
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— Stéphane Fortin
La brume de Virginie-Occidentale ne flottait pas : elle rampait. Épaisse et moite, elle s’imprégnait entre les troncs massifs des Appalaches, collant à la peau comme une sueur froide. Pour l’inspecteur Miller, cette forêt n’avait jamais été un refuge. C’était un gouffre vert qui avalait les hommes. Chaque arbre semblait monter la garde devant un secret enfoui, et les reliefs accidentés de la montagne masquaient des vallées sombres où la lumière du soleil ne perçait jamais. En ce début d’automne, les feuilles mortes se décomposaient déjà en un tapis glissant et fétide.
Ce 12 septembre 1976, le silence était absolu. Pas un chant d’oiseau, pas un frémissement de vent. L’air était si dense qu’il figeait chaque mouvement. Seul le craquement des bottes des policiers sur la terre noire venait perturber cette immobilité sépulcrale. Miller avançait la main posée sur la crosse de son revolver, réflexe de vieux flic qui n’avait plus confiance en la nature depuis longtemps. Derrière lui, ses hommes progressaient en ligne, le visage tendu, traquant la moindre anomalie au sol.
— Par ici, Chef ! lança une voix étouffée mais distincte dans le sous-bois.
Miller écarta une branche basse de pin sauvage, le cœur battant à un rythme lourd. En débouchant dans une clairière encerclée de chênes séculaires, il s’arrêta net.
Les restes d’un campement abandonné gisaient sous la grisaille. Cinq tentes de toile verte à moitié affaissées sous la rosée s’alignaient en un arc de cercle grotesque. Des sacs à dos ouverts, des vêtements éparpillés, des duvets encore déroulés... Tout laissait croire que les occupants s’étaient évaporés en une fraction de seconde, sans même prendre le temps d’enfiler leurs chaussures.
L’inspecteur s’avança au milieu du camp, l’œil clinique. Aucune trace de lutte. Pas une goutte de sang, pas une branche brisée de manière violente. Juste une désertion soudaine, défiant toute logique. Sur la souche, des tasses de métal contenaient encore un reste de café figé par le froid de la nuit, et une guitare acoustique reposait à terre, ses cordes détendues par l’humidité.
Au milieu des cendres froides du feu de camp, un reflet métallique accrocha le regard de Miller. Il s’agenouilla lentement, sentant ses articulations protester. Enfilant ses gants de cuir, il dégagea l’objet des charbons noirs. C’était un appareil photo reflex Canon en acier brossé. Le boîtier avait partiellement fondu d’un côté, comme exposé à une chaleur brève et intense, mais le compartiment de la pellicule semblait intact.
— Emmène-moi ça au labo d’urgence, ordonna Miller en tendant l’appareil à son adjoint, le jeune agent Harris. Je veux les tirages d’ici ce soir. Et pas un mot à la presse.
Le sous-sol du poste de police de Blackwood sentait le café rance, le tabac froid et les solvants. Dans cette pièce exiguë où les tuyaux de chauffage claquaient de manière erratique, la lampe rouge inondait l’espace d’une clarté sanglante. Miller attendait depuis plus d’une heure, les bras croisés, fixant le technicien du labo. L’homme, nommé Thomas, s’activait au-dessus des bacs de plastique, les mains tremblantes dans le liquide de fixateur.
— C’est étrange, Inspecteur, murmura Thomas d’une voix blanche. Regardez la chronologie. Quelque chose ne colle pas.
Miller s’approcha des cordes où séchaient les clichés encore humides.
Les trois premières photos respiraient l’insouciance : trois garçons et deux filles, de grands sourires aux lèvres, brandissant des bières autour du feu. La jeunesse et la liberté des grands espaces.
Puis, le ton basculait. La quatrième épreuve était floue, prise en plein mouvement de panique. Le faisceau d’une lampe de poche découpait la nuit, révélant le visage terrifié de l’une des filles. Elle courait vers l’objectif, les yeux exorbités, la bouche ouverte sur un cri mutique.
La cinquième photo montrait deux des garçons tapis derrière un chêne. Leurs mains plaquées sur leur bouche étouffaient leurs respirations. Le flash avait capturé la sueur perlant sur leurs fronts blêmes. Ils fixaient un point situé juste derrière le photographe.
Mais c’était la sixième et dernière photo qui fit rater un battement au cœur de Miller.
Un plan large, d’une fixité glaciale. À la lisière de la forêt, plusieurs silhouettes se tenaient debout. Immobiles. Silencieuses. Une famille : un homme grand, une femme aux cheveux filandreux et trois enfants aux postures déformées. Ils étaient vêtus de guenilles faits de toile de jute et de peaux cousues ensemble. Mais le plus terrifiant restait leur peau : corps et visages étaient recouverts d’une croûte de terre séchée et de cicatrices profondes — des scarifications rituelles. Leurs yeux, anormalement grands et dépourvus de sourcils, fixaient l’objectif sans aucune lueur d’humanité.
— On sait à qui appartient la baraque isolée à deux miles au nord ? demanda Miller, la voix soudainement enrouée.
Thomas avala péniblement sa salive. — Les anciens parlent de la famille Ridgway, Inspecteur. Mais on les croyait morts de faim depuis le grand hiver de 1968. Personne ne monte là-haut. Jamais.
Il fallut deux heures d’une marche éprouvante à travers les ronces et les pièges pour atteindre la cabane. En chemin, l’équipe avait dû éviter des fosses dissimulées armées de pieux acérés et des collets en fil de fer barbelé tendus à hauteur de gorge. Ce n’étaient pas des pièges pour le gibier. C’étaient des protections contre les hommes.
La bâtisse de bois vermoulu apparut enfin au détour d’un vallon sombre. Le toit s’affaissait sous la mousse, et les fenêtres étaient blindées de lourdes planches clouées de l’intérieur.
Miller s’avança sur le porche qui gronda sous ses pas et enfonça la porte d’un coup de botte. Les gonds rouillés cédèrent dans un fracas métallique.
L’odeur le prit à la gorge instantanément : un mélange de moisissure, d’excréments et la puanteur douceâtre d’une charogne en décomposition. Derrière lui, les agents étouffèrent un haut-le-cœur.
À l’intérieur, la faible lueur de la porte découpait un spectacle d’horreur. Ce n’était pas une maison, mais le tanière d’un prédateur. Dans les angles, des piles de vêtements s’entassaient : des vestes de randonneurs en nylon fluo, des manteaux d’enfants, des bottes usées... Les dépouilles de dizaines de disparus accumulées au fil des années.
Sur la table de la cuisine, des outils rudimentaires étaient alignés. Miller en ramassa un. Ce n’était ni du bois ni du métal. L’objet était taillé dans un fémur humain, au bout duquel une lame de roche tranchante avait été fixée par des tendons séchés. La famille Ridgway ne façonnait plus ses outils avec le métal des hommes ; elle usinait les os de ses proies.
— Inspecteur ! Venez voir ! appela soudain l’agent Harris depuis le fond de la pièce, sa lampe balayant un coin d’ombre.
Miller s’approcha, la main rivée sur son arme. Au sol, une trappe en bois massif, scellée par un cadenas rouillé, tremblait sous des coups furieux portés de l’intérieur.
Puis, une voix affaiblie, mais désespérément humaine, s’éleva d’entre les lattes :
— Aidez-moi... Ils vont revenir.








