Le matin d'après
Avant-propos de l’auteur
Chers lecteurs, chères lectrices,
Avant que vous ne plongiez dans les pages de ce thriller psycho-quantique, je tenais à partager avec vous l’origine de ce projet qui me tient particulièrement à cœur.
L’univers des Switchers n’est pas né de nulle part. L’idée de ce roman m’a été inspirée par une histoire bien réelle, un témoignage authentique et troublant qui a secoué la communauté du web en 2008 : l’affaire de Lerina García Gordo. Cette femme espagnole de 41 ans s’est réveillée un matin dans une vie qui semblait être la sienne, à quelques détails majeurs près. Ses draps, l’emplacement de sa voiture, son poste de travail dans son entreprise, et même le passé médical de sa propre sœur... tout avait été subtilement réécrit autour d’elle du jour au lendemain. Malgré des tests médicaux et psychologiques poussés, aucune explication rationnelle n’a jamais pu effacer sa certitude : elle avait changé de dimension.
Cette détresse humaine et ce mystère fascinant m’ont poussé à me poser une question : Et si notre science moderne passait à côté de quelque chose d’immense ?
Pour donner vie à cette exploration, j’ai choisi de créer des personnages totalement fictifs. À travers le personnage d’Audrey, j’ai voulu pousser le réalisme psychologique à son maximum. Mais au-delà du drame humain et médical, ce roman apporte une explication inédite et fantastique : l’idée que l’ADN humain est un récepteur quantique avancé, capable de capter les signaux des ondes parallèles, et que sous l’effet d’un stress extrême, ce signal peut s’amplifier au point de nous faire “switcher” de réalité.
Ce livre est un voyage aux frontières de la médecine, de la psychologie et de la bio-physique. J’espère que l’histoire d’Audrey vous fera vibrer, douter et réfléchir à la fragilité de notre propre réalité.
Merci pour votre soutien indispensable sur Inkitt, et bonne lecture.
Stéphane Fortin
Le froid fut la première chose qui s’infiltra sous sa barrière de conscience. Un froid étrange, non pas celui d’une brise hivernale, mais la sensation rêche et glaciale d’un tissu qui ne lui appartenait pas. Audrey papillonna des paupières, le cerveau encore englué dans les résidus d’un sommeil lourd, presque artificiel. Une migraine sourde battait la mesure derrière ses tempes, comme un métronome déréglé.
Elle bougea les jambes, s’attendant à retrouver la douceur familière de ses draps de satin gris perle, ceux qu’elle avait achetés la semaine précédente pour célébrer sa promotion. Au lieu de cela, sa peau frotta contre une flanelle rugueuse, d’un bleu marine sombre qui lui souleva le cœur d’une inexplicable pointe d’angoisse.
Audrey se redressa brusquement sur un coude. Sa vision, d’abord floue, peina à faire la mise au point dans la pénombre de la chambre. Ses yeux balayèrent la pièce. Le réveil digital sur la table de chevet affichait 06 h 42. Les chiffres lumineux, d’un vert électrique, étaient identiques. L’heure était la bonne. Mais la table de chevet, elle, était en pin verni, alors que la sienne était en verre trempé.
Un frisson lui parcourut l’échine. Elle tourna la tête vers la gauche. La place était vide, imprimée d’un creux léger, mais l’odeur habituelle de la pièce — ce mélange de lavande et de cire de bois qu’elle aimait tant — avait été remplacée par une effluve stérile, presque chirurgicale, teintée d’une pointe de peinture fraîche.
— Qu’est-ce que... murmura-t-elle, sa propre voix lui paraissant lointaine, étrangère.
Elle rejeta la couverture et posa les pieds sur le plancher. Le contact du bois franc lui parut réel, trop réel pour un rêve. Elle se leva, les jambes légèrement flageolantes, et se dirigea vers la fenêtre. En écartant le rideau — un tissu lourd qu’elle n’avait aucun souvenir d’avoir acheté —, elle baissa les yeux vers la rue en contrebas.
Le monde extérieur semblait fonctionner à son rythme habituel. La grisaille du matin enveloppait les maisons du quartier, et une fine pluie d’automne faisait luire le bitume. Mais le véritable choc l’attendit sur l’allée. Son garage était fermé. Et sa berline grise, qu’elle garait religieusement à l’intérieur chaque soir pour éviter le gel, était stationnée le long du trottoir, au bord de la rue, à moitié couverte de feuilles mortes.
La panique, encore diffuse, commença à mordre ses viscères.
Audrey courut vers la salle de bain. Elle ouvrit le robinet d’eau froide à fond, s’éclaboussa le visage à plusieurs reprises, espérant briser l’hallucination. Lorsqu’elle releva la tête vers le miroir, son reflet lui renvoya l’image de ses quarante et un ans : les mêmes yeux marron, les mêmes cheveux châtains coupés au carré, mais ses traits étaient tirés, marqués par une pâleur spectrale. Sur son visage, le stress se lisait comme une blessure ouverte. Les semaines de pression accumulées au cabinet de conseil, les nuits blanches passées sur le dossier de fusion d’entreprises, les palpitations cardiaques qu’elle avait ignorées... Tout cela semblait avoir laissé une trace indélébile.
— Calme-toi. Tu es fatiguée. C’est le contrecoup de la semaine, se répéta-t-elle en serrant les rebords du lavabo. Tu as bougé la voiture hier soir pour nettoyer le garage. Tu as changé les draps dans un moment d’absence. Tu ne t’en souviens plus, c’est tout.
Mais au fond d’elle, une voix glaciale lui hurlait qu’elle mentait. Elle se rappelait chaque détail de la veille. Elle se rappelait être rentrée à 21 h 30, avoir garé la voiture dans le garage, avoir verrouillé la porte et s’être glissée dans ses draps gris. Il n’y avait aucun trou dans sa mémoire. Aucun vide. Juste une contradiction physique impossible entre ses souvenirs et la réalité.
Volontairement, elle força son corps à entrer dans sa routine administrative. S’habiller. Choisir son tailleur noir. Enfiler ses escarpins. Chaque geste devint une ancre à laquelle elle se raccrochait désespérément pour ne pas sombrer. En sortant de la maison, elle ne prit pas la peine d’ouvrir le garage. Elle marcha droit vers sa voiture, sortit ses clés de son sac et pressa le bouton de déverrouillage. Les phares clignotèrent. C’était sa clé. C’était sa voiture.
Elle s’installa au volant. L’habitacle sentait le cuir neuf, alors que sa berline traînait d’ordinaire une légère odeur de café de la veille. Sur le tableau de bord, le GPS était allumé, affichant l’itinéraire habituel vers la tour du cabinet de conseil Nexus, au centre-ville.
Le trajet se fit dans un silence de mort. Audrey conduisait comme un automate, ses yeux rivés sur la route, refusant de regarder de trop près les enseignes des magasins ou les panneaux publicitaires, de peur d’y trouver une autre anomalie. Le trafic était dense, les gens pressaient le pas sur les trottoirs, parapluies ouverts. Le monde roulait, indifférent à la fêlure qui s’était ouverte dans son esprit.
Lorsqu’elle gara son véhicule dans le stationnement souterrain de la tour Nexus, elle resta de longues minutes assise, les mains crispées sur le volant de cuir. Son cœur battait un rythme fou dans sa poitrine, un tambour de guerre qui lui cisaillait le souffle. Le stress, ce vieil ennemi qui la rongeait depuis des mois, avait atteint un pic d’intensité qu’elle n’avait jamais connu. Ses doigts picotaient, une sensation de vibrations électriques lui parcourant les bras jusqu’à la nuque.
Elle prit une grande inspiration, attrapa son attaché-case et sortit.
L’ascenseur en verre la propulsa vers le 14e étage, celui de la direction des stratégies. À chaque étage franchi, la sensation d’irréalité augmentait. Quand les portes coulissèrent dans un bruissement pneumatique familier, Audrey retrouva le tapis de moquette beige et les cloisons vitrées du cabinet. Un soupir de soulagement franchit ses lèvres. Elle était chez elle, dans son empire.
Elle avança le long du couloir menant au bureau d’angle, celui qui portait sa plaque de directrice depuis à peine un mois. Mais à mesure qu’elle approchait, son pas se ralentit.
À travers la vitre de son bureau, elle vit une silhouette. Une femme aux cheveux blonds attachés en chignon, vêtue d’un tailleur bleu roi, était assise à sa place, derrière son bureau en acajou. Elle consultait des dossiers sur l’écran tactile, tapotant du bout des doigts avec une assurance tranquille.
Le sang d’Audrey ne fit qu’un tour. La confusion se mua instantanément en une rage défensive, l’ultime mécanisme de protection de son esprit saturé. Elle poussa la porte vitrée sans frapper.
— C’est une blague ? lança Audrey, sa voix résonnant de manière trop aiguë dans la pièce. Qui êtes-vous et qu’est-ce que vous faites à mon bureau ?
La femme blonde sursauta, releva des yeux bleus empreints d’une surprise authentique, puis fronça les sourcils. Elle posa son stylet sur la table.
— Pardon ? Audrey, c’est vous ? Qu’est-ce qui vous prend d’entrer comme ça ?
— Si je sais qui je suis ? C’est à vous que je pose la question ! Vous êtes sur mon siège, avec mes dossiers. Où est ma secrétaire ? Où est l’équipe du projet Proxima ?
La femme blonde se leva lentement, lissant sa jupe. Son expression passa de la surprise à une condescendance teintée d’inquiétude. Elle contourna le bureau.
— Audrey... vous devriez baisser d’un ton. Je ne sais pas ce qui vous arrive ce matin, mais je vous rappelle que je suis la directrice de ce département depuis deux ans. Si vous cherchez votre poste, l’équipe des analystes juniors est au 9e étage. C’est là que se trouve votre box, comme tous les jours.
Chaque mot frappa Audrey comme un impact physique. Les parois du bureau semblèrent tanguer autour d’elle.
— Analyste junior ? Répéta-t-elle, les larmes lui montant instantanément aux yeux, brouillant la lumière crue des néons. Je... j’ai été promue le mois dernier. C’est Victor qui a signé ma nomination ! J’ai géré la fusion Nexus-Alpha !
— La fusion Nexus-Alpha a été abandonnée il y a trois ans, Audrey, répondit la femme d’une voix douce, presque thérapeutique, en s’approchant d’elle. Et Victor Vance est le commissaire du district, il n’a rien à voir avec le conseil d’administration de cette boîte. Allez vous asseoir, s’il vous plaît. Vous êtes en plein surmenage. Vous tremblez.
Audrey recula d’un pas, les mains levées devant elle comme pour repousser une menace invisible. Le nom de Victor Vance résonna dans sa tête comme un signal d’alarme. Le commissaire du district ? Non, Victor était le président-fondateur du cabinet.
Elle fit demi-tour et se rua dans le couloir, ignorant les regards des collègues qui s’étaient rassemblés près des cloisons vitrées, alertés par les éclats de voix. Elle croisa Julien, son adjoint, son pilier depuis deux ans. She l’attrapa par la manche de sa veste.
— Julien ! Dis-lui ! Dis-lui que c’est mon bureau ! On a passé la nuit de jeudi ensemble sur les graphiques de rendement, tu t’en souviens !
Julien la regarda, l’expression faciale totalement blanche, mêlée de pitié et de gêne. Il dégagea doucement sa manche de l’emprise d’Audrey.
— Audrey... Je suis désolé, mais je ne travaille pas avec vous. Je suis l’adjoint de directrice de Claire depuis dix-huit mois. Vous devriez descendre au service médical du personnel. Vous êtes en train de faire une crise.
Le monde s’effondra définitivement sous ses pieds. Ce n’était pas une mauvaise plaisanterie. Ce n’était pas un complot de bureau. Les visages autour d’elle exprimaient une vérité brute, collective, une réalité alternative où sa vie entière avait été réécrite, rétrogradée, effacée.
Elle lâcha prise. Ses forces l’abandonnèrent et elle se laissa glisser le long de la cloison de verre, ses mains agrippant ses cuisses si fort que ses phalanges en devinrent spectrales. Le sifflement électrique des néons devint assourdissant, se transformant en une onde vibratoire pure qui semblait résonner à l’intérieur même de ses cellules.
Dans son esprit, une certitude absolue, terrifiante et inébranlable se dressa au-dessus du chaos de sa panique : sa mémoire était intacte, elle se rappelait chaque seconde, chaque dossier, chaque détail de sa vie de directrice. Elle n’était pas en train de perdre la raison.
Le monde avait changé autour d’elle, ou c’était elle qui venait de changer de monde. Le grand saut venait d’avoir lieu, et le compte à rebours pour comprendre sa propre nature venait de commencer dans le silence de sa terreur.








