HEARTBREAK
POINT DE VUE DE SLOANE.
Tout le monde dit que le chagrin d'amour, c'est comme se noyer.
Ils ont tort.
Le mien, c'est comme le feu.
Un feu dans mes poumons, ma poitrine, au fond de ma gorge.
Un feu dévorant, brûlant, ardent.
Matt, mon meilleur ami, le garçon que j'aime depuis toujours, celui pour qui je faisais des silhouettes en carton en imaginant le moment où il me demanderait enfin d'être à lui, est là, à rire avec la fille qui fait de ma vie un enfer depuis deux ans que je suis dans ce lycée.
Il n'a pas seulement brisé mon cœur, il l'a offert sur un plateau en or massif.
Et maintenant, ils s'embrassent dans le couloir comme si le reste du monde n'existait pas, comme si je n'existais pas pour lui.
Je n'étais pas censée voir ça, et je ne pense que quiconque l'était. Le couloir était calme, trop calme, désert, mais j'ai tourné au coin, et il était là.
Il riait avec elle, ses mains posées sur sa taille alors qu'il déposait ses lèvres sur sa joue.
Et mon monde, le peu qu'il en restait, s'effondre et vole en éclats sous le poids de sa trahison.
Il l'a choisie elle.
Celle qui ricane devant mes chaussures de seconde main.
Celle qui me traite de « cas social » assez fort pour que tout le monde l'entende.
Celle qui me rappelle chaque jour que mon père travaille pour le père de son petit ami… et que ma mère n'est rien d'autre qu'un fantôme dans mon dossier.
Sauf qu'elle n'est pas morte.
Elle est juste… perdue.
Et maintenant, moi aussi.
Ravenscroft High n'était pas fait pour des filles comme moi.
Pas avec mes formes, mes uniformes de friperie et ma bourse complète.
Pas quand les couloirs sont envahis par les descendants de milliardaires et des egos dignes de la royauté.
C'était une bénédiction déguisée, un cadeau de M. Ravenscroft à mon père pour ses services exceptionnels en tant que secrétaire. Et pourtant, le seul garçon qui connaissait ma situation par ma propre bouche, loin des tabloïds ou des ricanements de l'élite de cette école, se tient avec celle qui me tourmente à ce sujet.
Il l'embrasse, il la serre, il la touche.
J'ai serré mes livres contre ma poitrine et j'ai reculé avant qu'ils ne me remarquent.
Mais j'aurais dû m'en douter.
On est à Ravenscroft.
Il y a toujours quelqu'un pour remarquer quelque chose.
Je me tourne sur ma droite, prête à détaler du couloir avant de hurler, à la recherche d'un coin pour pleurer et évacuer cette trahison. C'est là que je l'ai vu.
Lucien Knox Ravenscroft.
Le dieu de cette école, le roi, son trésor, champion de hockey et de crosse, fils d'Eldric Ravenscroft et le vrai fléau de mon existence. Celui qui allait hériter des milliers de milliards de son aristocratique famille était en train de me fixer.
Ses yeux bleus sur moi imprègnent l'air d'une sensation étrange. Leur nature glaciale rend soudain la pièce froide et des frissons parcourent mon échine.
Ses tatouages dépassent du col de sa chemise, le dessin d'une tête de mort sur son cou est on ne peut plus clair.
C'est mon bourreau, le fils de l'employeur de mon père, et mon bienfaiteur, celui qui a lancé toute cette campagne de harcèlement contre Sloane.
Tout a commencé un jour à la cafétéria. Sans savoir, je me suis assise sur une place qui semblait libre, prête à entamer mon déjeuner pour mon premier jour.
« Pour la chance », avait-il dit.
J'étais loin de me douter que je venais d'entrer en enfer.
Le hall était devenu silencieux dès que je me suis posée sur ce siège au coussin blanc, qui semblait fait pour la royauté.
Soudain, du coin de l'œil, j'ai vu quelqu'un, une fille aux cheveux sombres et au look gothique, murmurer.
« Lève-toi, maintenant ! » J'aurais dû écouter.
J'aurais dû bondir du siège comme s'il s'agissait d'acide ou de lave, plutôt que de ce fauteuil paradisiaque, et fuir.
Loin de la cafétéria, de cette école, de cette ville.
La porte du grand hall s'est soudain ouverte, frappant le mur et me faisant sursauter alors que j'allais croquer dans mon sandwich.
J'ai levé les yeux, et il était là, le golden boy.
En uniforme : pantalon bleu marine, chemise blanche et veste bleu marine. Ses vêtements ne cachaient rien de ses tatouages. Avec son regard perçant et un sourire narquois aux lèvres, il est entré. Son mètre quatre-vingt-cinq dominait tout le hall, entouré de ses amis.
Quatre grands gars.
Kai Blackthorne.
Theo Maddox.
Lucian Stone.
Prescott Smith.
Les quatre cavaliers, comme on les surnomme dans cette école, et Roxanne, la bimbo du lycée, accrochée au bras de Lucien.
Le premier endroit où Ravenscroft a regardé, c'est la place que j'occupais.
Je me souviens de ses yeux, de son expression de pierre, de la rage qu'ils contenaient, et de la façon dont j'ai failli me faire pipi dessus de peur.
Ce jour-là, j'ai compris une chose : cette école était un enfer, et je n'étais guère mieux qu'un animal parce que j'étais une boursière.
Avalant ma salive et luttant contre ma peur, j'ai croisé son regard, serrant mes livres contre ma poitrine si fort que j'ai cru qu'ils allaient s'écraser sous mes mains.
Et le pire, c'est qu'il a esquissé un sourire en coin.
Comme s'il pouvait goûter mon chagrin.
Comme s'il l'attendait.
« Une journée difficile, la boursière ? » a-t-il lancé en se décollant du mur avec une élégance nonchalante qui n'aurait pas dû être aussi attirante.
Je le détestais.
Ou du moins, j'étais censée le faire.
Lucien était le genre de garçon qui ne se contentait pas de diriger l'école : il la possédait.
Littéralement.
Sa famille a fondé le groupe Ravenscroft. Son père siège au conseil d'administration et son nom est gravé sur l'aile est du bâtiment.
Et moi, j'étais la fille de l'employé.
Je me suis raidie. « Va au diable, Ravenscroft. »
Il a ricané, comme si j'étais une blague qu'il était impatient de déchiffrer, sans jamais quitter mon regard.
« J'y suis déjà, chérie. Tu veux m'accompagner ? »
J'ai voulu passer devant lui, mais il s'est mis en travers de mon chemin, bloquant le couloir d'une main posée au-dessus de ma tête. Son odeur m'a frappée. Son parfum fort rappelait le cuir et quelque chose de plus sombre. Quelque chose de si cher que cela pourrait acheter tout ce que je possède et bien plus encore.
« Tu comptes aller pleurer dans les toilettes des filles ? » a-t-il demandé, plus près que jamais. Si près que je sentais ses genoux contre mes cuisses ; le contraste entre ses genoux fermes et mes cuisses douces m'a donné des frissons jusque dans le ventre.
J'ai refusé de répondre, préférant me mordre la langue avant de dire quelque chose qui coûterait son travail à mon père.
Son sourire s'est élargi.
« Ils ne méritent pas tes larmes, Sloane, je suis le seul. » Son regard cruel plongeait dans le mien tandis que ses cheveux blonds dorés retombaient parfaitement sur son front.
On aurait dit qu'il avait été sculpté par des dieux grecs, un objet capable de faire perdre la tête aux femmes, jeunes comme moins jeunes. Le scandale de sa liaison avec une prof l'année dernière avait fait le tour du lycée comme une traînée de poudre.
La rumeur disait qu'une enseignante lui avait fait une petite gâterie.
Peu de temps après, la prof a été mystérieusement renvoyée le lendemain, et Lucien ?
Il a reçu des excuses et a été envoyé en consultation pour une « évaluation de santé mentale due au tort qui lui a été causé ».
Le directeur a soudainement été renvoyé lui aussi.
Et soudain, plus personne n'a osé chuchoter à ce sujet, par peur que leur vie ne soit rayée de la carte.
Entendre mon nom sur ses lèvres a provoqué un frisson malsain le long de mon dos.
« Tu ne sais rien du tout », ai-je rétorqué.
Il a jeté un œil vers le couloir où Matt et sa nouvelle petite amie se tenaient encore ; inconscients, amoureux et répugnants.
« Oh, j'en sais assez », a dit Lucien doucement. « Comme le fait qu'il était ton meilleur ami. Comme le fait que tu l'aimais, mais qu'il ne t'a jamais vue, jamais accordé une minute de son temps. Tout le monde peut le voir, c'est presque écoeurant. »
Ma gorge s'est nouée. « Qu'est-ce que tu veux ? »
Son regard est descendu sur mes lèvres, puis est remonté à mes yeux.
« Te faire une proposition. »
La sonnerie stridente retentit dans la cafétéria alors que les élèves sortaient pour déjeuner.
En voyant les élèves tourner au coin, Lucien fait quelques pas en arrière, les mains négligemment enfoncées dans ses poches, et lâche, me laissant stupéfaite :
« Sors avec moi. »










