CHAPITRE 1 : LâANOMALIE
Mon mĂ©tier consiste Ă trouver ce qui manque. Une virgule mal placĂ©e. Un actif dissimulĂ©. Une colonne de chiffres qui ne sâĂ©quilibre pas. Je suis payĂ© une fortune pour repĂ©rer lâanomalie dans des bilans parfaits.
Le problĂšme, câest que je ne peux plus mâempĂȘcher de la voir chez moi.
Je regardai Sophie.
Elle Ă©tait assise Ă lâautre bout de lâĂźlot en marbre blanc, Ă©clairĂ©e par la lumiĂšre crue des suspensions design. Une fourchette de salade dans une main, son tĂ©lĂ©phone dans lâautre. Pas un bruit de mastication. Pas une tache. Pas un cheveu qui dĂ©passe de son chignon parfait. Tout chez elle Ă©tait net, contrĂŽlĂ©, impeccable. MĂȘme son corps, ce corps que je nâavais plus vraiment touchĂ© depuis des mois, semblait sculptĂ© pour la perfection plutĂŽt que pour le plaisir.
Je sentais ma bite molle dans mon pantalon, comme si elle avait compris avant moi que rien ne se passerait ce soir. Encore.
â Tu as vu lâheure ? demandai-je.
Elle ne leva pas les yeux.
Sophie : Je boucle le dossier Lamarre. Jâen ai pour cinq minutes. Mange, ça va tiĂ©dir.
Je piquai une pomme de terre rÎtie. Elle avait le goût de rien. Comme tout le reste depuis longtemps.
â Jâai croisĂ© Simon aujourdâhui, dis-je en essayant de percer la bulle. Il mâa montrĂ© les photos de sa petite derniĂšre. Elle a six mois. Elle commence Ă âŠ
Sophie : Julien.
Le ton Ă©tait sec. Elle posa sa fourchette un peu trop fort sur la cĂ©ramique et verrouilla son tĂ©lĂ©phone. Quand elle releva la tĂȘte, ses yeux bleus, ces yeux que jâavais autrefois trouvĂ©s magnifiques, Ă©taient aussi froids que le marbre sous nos coudes.
Sophie : Sâil te plaĂźt. Ne commence pas.
â Je ne commence rien. Je raconte ma journĂ©e.
Sophie : Non. Tu racontes ta journĂ©e pour essayer de glisser ton agenda dans la conversation. Câest ta technique prĂ©fĂ©rĂ©e, non ? Lâusure.
Une bouffĂ©e de chaleur monta dans mon cou. Pas seulement de la colĂšre. De la frustration sexuelle aussi. Pure, brute. Depuis des mois, chaque fois que jâessayais dâapprocher Sophie, câĂ©tait la mĂȘme chose : un soupir, un « pas ce soir », ou pire, un sexe tiĂšde et poli oĂč elle restait Ă peine mouillĂ©e, comme si câĂ©tait une corvĂ©e administrative.
Je posai mes couverts.
â On a trente-cinq ans, Sophie. On a lâargent. On a la place. La chambre dâamis sert juste Ă empiler tes dossiers. Est-ce que câest vraiment si insensĂ© dâen reparler ?
Elle se leva. Sa jupe crayon Ă©pousait parfaitement ses hanches Ă©troites, son ventre plat, ce corps quâelle refusait de « gĂącher » avec une grossesse. Elle contourna lâĂźlot et vint se planter devant moi, droite, contrĂŽlĂ©e, comme devant un client difficile.
Sophie : Regarde autour de toi, Julien. Regarde cette vie. On est libres. On voyage quand on veut. On dort la nuit. On a des carriÚres que tout le monde nous envie. Pourquoi tu veux absolument saboter ça avec des couches, des cris et du vomi ?
â Parce que je me sens vide, lĂąchai-je. Parce que tout ça⊠(je fis un geste vague) ⊠ça ne sert Ă rien si on ne le transmet pas.
Elle posa une main sur mon épaule. Un contact léger. Distant. Presque clinique.
Sophie : Câest ton vide, Julien. Pas le mien. Moi, je suis complĂšte.
Elle recula dâun pas, reprenant sa distance de sĂ©curitĂ©.
Sophie : La rĂ©ponse est NON. Elle Ă©tait NON il y a quatre ans. Elle est NON ce soir. Et elle sera NON demain. Je ne veux pas ĂȘtre mĂšre. Je ne veux pas sacrifier mon corps et ma carriĂšre pour satisfaire ton besoin de « transmission ». Si tu as besoin de materner quelquâun, achĂšte un chien. Mais arrĂȘte dâattendre que je change. Je ne changerai pas.
Les mots restĂšrent suspendus dans lâair climatisĂ©.
Je ne changerai pas.
Dans ma tĂȘte, je revoyais les rares fois oĂč on avait couchĂ© ensemble ces derniers mois. Sophie allongĂ©e sur le dos, jambes Ă peine ouvertes, me laissant entrer en elle comme on laisse entrer un plombier. Pas de gĂ©missements. Pas de sueur. Pas de « plus fort ». Juste ce petit soupir poli quand je jouissais, comme si elle validait un rapport.
Ma bite tressaillit malgrĂ© moi dans mon pantalon. Pas de dĂ©sir pour elle. Juste de la frustration. De la rage. Et en dessous, quelque chose de plus sombre : lâenvie de baiser quelquâun qui me voudrait vraiment. Qui me sucerait comme si elle en avait besoin. Qui crierait mon nom au lieu de regarder le plafond.
Sophie reprit son téléphone, le visage déjà éclairé par la lumiÚre bleue des notifications.
Sophie : Je vais prendre ma douche. Ne mâattends pas pour regarder ta sĂ©rie.
Elle tourna les talons. JâĂ©coutai le claquement rĂ©gulier de ses talons sâĂ©loigner dans le couloir, puis le bruit de la porte de la salle de bain qui se verrouillait.
Le silence retomba. Plus lourd quâavant.
Je restai assis, lâassiette Ă moitiĂ© pleine, la bite Ă moitiĂ© dure dans mon pantalon pour la mauvaise raison. Je regardai mon reflet dans la baie vitrĂ©e. Un homme de trente-cinq ans, en forme, bien habillĂ©, qui avait tout⊠et qui se sentait en train de crever Ă petit feu.
Jâeus soudain envie de tout casser. De jeter mon assiette contre le mur blanc. De crier. De baiser. De sentir quelque chose de rĂ©el.
Je me levai brusquement.
â Je sors, dis-je Ă lâappartement vide.
Personne ne répondit.
Dehors, il pleuvait. Une pluie sale, froide, de novembre. CâĂ©tait exactement ce quâil me fallait.
Je descendis dans le parking, montai dans lâAudi, et roulai sans but. Les tours de verre du centre-ville laissĂšrent place aux briques noircies, aux nĂ©ons clignotants, aux vitrines opaques des « Massage ThaĂŻ ».
LĂ oĂč la ville cesse de faire semblant.
Je garai la voiture dans une rue mal Ă©clairĂ©e. Lâodeur me frappa dĂšs que jâouvris la portiĂšre : asphalte mouillĂ©, friture rance, urine sĂ©chĂ©e. Une bouffĂ©e dâair toxique. Je la respirai Ă pleins poumons.
CâĂ©tait exactement ce que je voulais.
Une odeur réelle. Vivante.
Devant moi, un nĂ©on clignotait au-dessus dâune porte Ă©troite. Le « E » de « MOTEL » grĂ©sillait, agonisant.
JâĂ©teignis le moteur.
Et pour la premiĂšre fois depuis longtemps, je sentis mon cĆur battre plus fort.








