La bimbo de mon père / Jett
Jett
Je n’arrive pas à croire que je suis là, plantée juste devant le Great American Music Hall à San Francisco. Si je cache mon trac derrière mes lunettes de soleil malgré la nuit tombée, c’est parce que j’ai une bombe entre les mains. J’ai reçu une invitation ultra-secrète de la part des producteurs d’une grande chaîne de télévision américaine. Ce soir, ils enregistrent un concert hommage et une émission spéciale pour célébrer les cinquante ans de mon père, Masson Valentine. Officiellement, il pense simplement lancer la tournée du 30e anniversaire de son groupe, Savage Velvet. En réalité, une immense fête surprise télévisée l’attend en direct. Et le clou du spectacle, le secret le mieux gardé de la production pour faire grimper les audiences, c’est moi.
Je n’ai encore jamais rencontré sa nouvelle amoureuse, une certaine Bambi. J’ai bien fouillé les magazines people et Instagram pour essayer de deviner à quoi elle ressemblait, mais mon père s’affiche avec tellement de femmes que je ne savais plus laquelle était la bonne. Quoi qu’il en soit, je m’en fiche : la chaîne de télé m’a demandé de lui préparer un medley souvenir que je vais interpréter seule sur scène pour le surprendre.
Pourtant, le trac me tord violemment l’estomac. Je ne connais presque personne ici. Nos univers sont tellement déconnectés. En passant les portes dérobées grâce au badge « Accès Total » envoyé par la production, j’observe les dorures baroques et les fresques centenaires du théâtre. Toutes ces fioritures m’étouffent.
Accoudée contre un imposant pilier de marbre, j’ajuste les manches de ma robe de soie rouge, un trésor déniché dans une friperie de Brick Lane, à Londres. Le genre de robe qui fait plaisir à mon père, mais que je ne porte jamais dans ma vie de tous les jours. J’ai l’impression d’être une intruse au milieu de ce tout-San Francisco qui joue des coudes pour apparaître dans le champ des caméras. Autour de moi, les projecteurs s’allument, les flashs des photographes crépitent déjà. L’odeur de la sueur se mêle aux parfums de luxe des invités VIP et des techniciens qui courent avec des oreillettes. Tout ce cirque n’existe que pour une seule chose : célébrer la légende de Masson Valentine. Mass, pour les intimes.
Un peu plus loin, près de la scène, j’observe les musiciens du groupe qui passent le temps en riant, une bière à la main, tandis qu’un assistant de réalisation leur micro-cravate le torse. Je les connais à peine, vagues silhouettes sur des pochettes de vinyles usés. Mass m’a farouchement protégée des médias et des dérives du show-business pendant ma jeunesse. Pour ces gens de la télé, je suis le coup de théâtre parfait. Pour le grand public, je n’existe pas. J’opère dans l’ombre à Londres, sous mon nom purement britannique hérité de ma mère, Vivienne Kensington. Mais pour lui, je sais que je suis son trésor le plus précieux, la seule part de sa vie qu’il n’a pas brûlée par les deux bouts.
Soudain, le réalisateur hurle dans son mégaphone : « Plateau en place ! Entrée du groupe dans cinq secondes ! » La rumeur de la foule se tait, instantanément remplacée par le clic-clac frénétique des objectifs et le signal rouge des caméras.
— Ils sont là ! hurle un type près de l’entrée.
Une salve d’applaudissements assourdissants fait vibrer le vieux parquet sous mes talons. Je tourne la tête. Les portes monumentales viennent de s’ouvrir sur Mass Valentine tandis que le public lui crie son bon anniversaire. Mon cœur se serre. Il a toujours cette allure de vieux lion du rock : musclé, charismatique, séducteur. Mais à son bras oscille une vision cauchemardesque. Une gamine d’environ vingt-deux ans aux extensions blondes vertigineuses, moulée dans une robe fourreau rose bonbon à paillettes, avec des seins... des seins beaucoup trop gros. Bambi. Elle salue les objectifs avec un sourire carnassier, savourant visiblement son statut de « petite amie trophée » devant des millions de futurs téléspectateurs.
Je retiens un soupir en observant mon père. Il est estomaqué par la surprise. Il s’avance, ses yeux sombres balayant la pièce avec une anxiété palpable face à tout ce déploiement de projecteurs, jusqu’à ce qu’ils s’accrochent aux miens, cachée près de mon pilier. À cet instant précis, son visage tendu par la surprise s’irradie d’une immense tendresse. Il me sourit. Il se fout des caméras. Il s’en fout d’être en direct.
Ignorant les journalistes, les notables et les patrons de la chaîne qui lui tendent la main, papa fend la foule, les bras grands ouverts. Les invités se retournent, suivis par l’œil lourd de la caméra principale, pour voir vers qui Masson Valentine se dirige avec un tel élan.
— Jett ! s’écrie-t-il, la voix brisée par l’émotion.
Avant que j’aie pu faire un pas, papa se jette sur moi et m’enveloppe dans une étreinte étouffante. Je ferme les yeux, inspirant son odeur de cuir, un sourire sincère aux lèvres. Ce père si lointain, si dysfonctionnel, m’aime de tout son cœur. Ce simple moment efface d’un coup les milliers de kilomètres qui nous séparent d’ordinaire. Fidèle à son humour de vieux dieu de la route, il me glisse à l’oreille la seule blague que lui seul peut se permettre sans recevoir mon poing sur la gueule :
— Pourquoi refuses-tu toujours mon argent pour te faire grossir les seins ?
Je roule les yeux au ciel. Mais avant que je ne puisse rouspéter, notre instant de grâce est brutalement interrompu. Une ombre rose surgit. À travers les flashs, Bambi nous fixe. De loin, l’étreinte passionnée de Mass avec une jeune femme en robe rouge ne ressemble pas à des retrouvailles familiales. Pour elle, c’est une rivale. La panique et la jalousie finissent par fissurer sa façade de poupée. Elle fonce.
— Hé ! Qu’est-ce que tu fais là ?! hurle-t-elle, sa voix stridente couvrant le brouhaha.
Je n’ai même pas le temps de reculer. Des ongles en acrylique s’enfoncent cruellement dans mon cuir chevelu. Bambi agrippe ma chevelure brune et la tire en arrière d’un coup sec, d’une violence inouïe.
— Aïe ! Salope, il est à moi ! glapit-elle.
La douleur me vrille le crâne. Prise par surprise, mes talons glissent sur le sol ciré. Mon équilibre se dérobe. Pendant une seconde terrifiante, je vois le parquet se rapprocher et je m’effondre lourdement.
— Bambi ! Mais qu’est-ce qui te prend ?! rugit la voix de mon père, paniqué, tandis que ses mains agrippent désespérément le bras de sa fiancée pour me libérer.
Je me retrouve assise au sol, étalée devant des milliers de gens et les caméras de la régie. Dans les haut-parleurs, la voix du réalisateur tonne : « On coupe ! On passe à la pub, tout de suite ! »
Ma surprise se mue instantanément en une fureur noire, glaciale, celle que ma mère m’a appris à utiliser comme un bouclier.
Une main ferme et chaude se glisse sous mon bras. Quelqu’un m’aide à me redresser. Portée par cette force soudaine, je me remets sur mes pieds. Au moment précis où mes doigts frôlent sa peau pour me stabiliser, une étrange secousse me traverse le corps. La haute silhouette qui vient de me remettre sur pied se glisse immédiatement entre nous deux avec la fluidité d’un prédateur.
Scott Stone. Le bassiste du groupe.
Il fait barrage de son corps imposant, son dos vêtu d’un t-shirt moulant gris qui dessine ses muscles puissants me coupant net la vue de Bambi. Je relève les yeux, croisant pour la première fois son regard. Ténébreux, le visage impassible, il dégage cette aura sauvage propre aux puristes du rock.
Adossée au torse de Scott, je plante mes yeux dans ceux de la blonde hystérique et lâche d’une voix glaciale :
— Hé, Bimbo ! C’est mon père, espèce de psychopathe.
Scott a parfaitement entendu ma réplique. Un sourire en coin, lent, ironique et inexplicablement fasciné, étire ses lèvres charnues. À travers le chaos du plateau, ce simple contact et ce regard me font l’effet d’une décharge électrique, bien plus brûlante que la douleur qui lance encore dans mon cou.
Autour de nous, le temps semble se figer. Bambi reste pétrifiée, les bras ballants, la bouche ouverte. Elle réalise enfin l’ampleur du désastre qu’elle vient de provoquer sous l’œil de toute la régie. Elle prend une inspiration pour hurler de plus belle, mais l’animateur de la soirée lui coupe l’herbe sous le pied. Au micro, il reprend la parole avec directivité pour détourner l’attention des invités restés dans la salle.
Profitant de la diversion, je me dégage de l’orbite de Scott et m’éloigne d’un pas lent mais assuré vers le comptoir du bar. Je jette un coup d’œil en arrière : mon père est en pleine explication de texte avec sa fiancée, et l’ambiance est proprement électrique. Je me tourne vers le barman.
— Une tequila double et une bière, s’il vous plaît.
— Tu penses vraiment que ça va calmer la douleur ? lance une voix traînante derrière moi.
Je prends une grande respiration. Qui ose venir me chercher des poux après une situation pareille ? Très lentement, pour bien lui signifier mon mépris de prof londonienne, je pivote. Mon regard s’ancre dans les yeux rieurs de Ziggy Frost, le batteur des Savage Velvet.
— Salut. Si j’ai bien compris, tu es la fille de Mass ?
— Définitivement. Et pas sa prochaine conquête plastique, je précise.
— Je te crois, ricane-t-il en me jaugeant sans filtre. Tes seins sont trop petits pour ses critères habituels.
C’était quoi, ce complot général sur mon anatomie ce soir ? Passe encore pour mon père, je connais sa délicatesse de vieux pirate, mais venant d’un membre du groupe que je connais depuis deux secondes…
— Garde tes distances, champion. On n’a pas élevé les cochons ensemble.
Quelques instants plus tard, un bras lourd m’attrape par le cou. Quelqu’un éclate de rire juste à côté de mon oreille. Je me retourne, prête à dégainer les techniques de judo apprises à l’école primaire, mais je tombe sur mon père. Il a capté la fin de notre échange tendu et la situation l’amuse beaucoup.
— C’est bien ma fille ! Ça ne se laisse pas marcher sur les Doc Martens !
Papa me sourit et me serre à nouveau contre son torse de cuir. Les autres membres de la formation viennent de nous rejoindre au comptoir.
— Jett, tu te souviens des gars de Savage Velvet ? Je leur parle tout le temps de toi. Tu as fait la connaissance de Zig, notre batteur. Voici Scott, notre bassiste, et Zack, notre guitariste soliste.
Je salue Zack d’un hochement de tête poli, un peu désarçonnée par sa chevelure multicolore, mais mon regard dévie malgré moi vers Scott. Ses yeux sombres ne me lâchent pas d’un pouce. L’étincelle de tout à l’heure crépite encore dans l’air confiné, masquée par le brouhaha du bar. Le fauve m’observe.
Soudain, la voix tonitruante du réalisateur résonne dans les haut-parleurs, brisant l’atmosphère du comptoir :
— S’il vous plaît ! Le direct reprend dans cinq minutes ! Que tout le monde reprenne sa place ! Tout le monde en place, merci !
Les techniciens s’activent instantanément, poussant les invités VIP vers les tables et ajustant les éclairages de la salle. Mon père me jette un regard tendre avant d’être entraîné par un assistant de production vers le premier rang. Un régisseur me tape sur l’épaule, une oreillette vissée au crâne, et me pousse vers le couloir des loges :
— Grand bloc de pub, Jett ! C’est votre tour juste après. Foncez vous changer, l’habilleuse vous attend !
C’est le signal. Le moment est venu pour moi d’abandonner cette robe de soie rouge, de passer de l’ombre à la lumière et de leur montrer de quel bois se chauffe une Kensington.