Chapitre 1 : le collège.
Je me tenais assis à l’une des longues tables de bois massif de la bibliothèque scolaire, comme si ce meuble ancien avait été taillé exprès pour accueillir mes silences. C’était mon sanctuaire de quiétude niché au cœur du tumulte adolescent. Ici, personne ne venait me parler. Rien que pour ça, cette bibliothèque valait largement toutes les salles du bâtiment. C’était probablement le seul endroit de tout le collège où la paix régnait encore.
Sous mes doigts, la surface légèrement irrégulière laissait deviner les années, les passages répétés, les gestes distraits de centaines d’élèves venus chercher ici un peu d’oubli. Je suivais, sans y penser, les nervures du bois, ces lignes imprévisibles qui se croisaient et se perdaient comme des chemins sans destination. Devant moi, le livre ouvert ne ressemblait plus vraiment à un objet. C’était une ouverture, un portail vers un monde éloigné des réalités banales de l’école.
Les phrases défilaient sans que je les force, et peu à peu, les voix du dehors s’éloignaient, devenant un simple fond sonore. C’était mon rituel pendant les pauses : m’isoler dans ce havre de silence, où l’odeur de papier et de poussière flottait dans l’air, étouffant les échos lointains des couloirs bondés, les cris et les vies trop bruyantes qui s’agitaient ailleurs.
Les rires des autres élèves me parvenaient par fragments, déformés, incomplets. Des bribes de conversations sur des choses sans importance, qui sortait avec qui, quel prof était le plus sévère, des histoires qui n’avaient pas besoin d’être retenues. Tout cela passait au loin, comme filtré à travers une vitre épaisse.
La fenêtre, grande ouverte, découpait la salle d’une lumière plus franche. Le vent chaud d’été s’y engouffrait sans demander la permission, soulevant les rideaux légers en coton blanc qui flottaient lentement, paresseusement, les faisant danser comme des voiles fantomatiques, comme s’ils hésitaient entre deux mondes. L’air qu’il apportait sentait l’herbe fraîchement tondue, et les fleurs sauvages écrasées quelque part dans la cour.
Dehors, sous un soleil implacable, un groupe de garçons s’adonnait à leur passe-temps favori : une partie de foot improvisée sur le bitume. Leurs cris d’encouragement résonnaient, entrecoupés de jurons étouffés qui trahissaient leur frustration à chaque passe ratée.
— Allez, vas-y, tire ! hurlait l’un d’eux, tandis qu’un autre pestait :
— Mais qu’est-ce que tu fous ? Passe correctement, bon sang !
Parmi eux, il y avait toujours ce même garçon qui attirait mon attention. Un garçon aux cheveux blonds ou bruns, coupés courts comme des piques, un peu trop en bataille pour être parfaitement coiffés, un peu trop vivants pour rester en place. Sa peau, légèrement hâlée par le soleil d’été, contrastait avec ses joues qui rougissaient, surtout quand nos yeux se croisaient.
Chaque fois que, par hasard, son regard remontait vers la fenêtre, quelque chose changeait chez lui. Un infime décalage. Une hésitation du corps, comme si le mouvement venait de se tromper de direction. À ces moments-là, il détournait la tête avec une précipitation comique, comme si le simple fait de croiser mon regard l’avait surpris en pleine action sans que je sache exactement laquelle.
Je ne savais plus vraiment depuis quand mes yeux revenaient vers lui. Ce jour-là pourtant, au lieu de retourner à mon livre comme d’habitude, je ne pus m’empêcher de l’observer plus longuement. Il dribblait le ballon avec concentration, mais je sentais son regard dériver vers la fenêtre, vers moi. Soudain, il me lança un sourire crispé, de ceux qui masquent un malaise profond.
Ses lèvres se tordaient en une grimace forcée, révélant des dents blanches et alignées. Ses yeux semblaient chercher les miens... puis les fuyaient presque aussitôt.
“Arrête de me fixer comme ça”, semblait dire ce sourire forcé, ou peut-être “Laisse-moi en paix, pitié, je ne sais pas quoi faire de ton regard.” Plus nos regards s’accrochaient, plus il rompait le contact à une vitesse alarmante, pivotant sur ses talons comme si j’étais une menace.
Je le trouvais idiot, franchement. Pourquoi tant de malaise ? Était-ce moi qui le rendais nerveux, avec ma présence silencieuse et observatrice, ou bien avait-il simplement un tempérament maladroit ? Une curiosité piquante m’envahit. Je continuai à le fixer, intrigué, mes doigts crispés sur les bords de mon livre comme pour ancrer mes pensées.
Le ballon finit par revenir vers lui. Une passe un peu molle, lancée sans précision par l'un de ses coéquipiers, un grand garçon aux épaules larges. Le ballon toucha le sol avec un bruit sourd, puis roula doucement jusqu’à ses pieds avec une lenteur presque moqueuse.
Au lieu de le contrôler d’un coup de pied précis, son pied resta suspendu au-dessus du ballon. Une fraction de seconde. Puis une autre. Son regard dériva, d'abord, pas complètement, vers la bibliothèque. Ensuite vers la fenêtre. Et... vers moi. J’attendis. Une seconde, ou deux peut-être. Ses joues rouges s’empourprèrent davantage, et ses yeux s’écarquillèrent légèrement. Il détourna les yeux rapidement, mais les releva presque aussitôt, comme s’il avait oublié pourquoi il les avait baissés.
Qu’est-ce qu’il veut, celui-là ? pensai-je, soutenant son regard sans ciller. Je ne saurais pas dire exactement quand, mais l’air entre la fenêtre et la bibliothèque avait changé. Pas plus lourd. Pas plus chaud. Juste... tendu, comme un fil trop tiré qu’on n’ose plus effleurer. Il avança distraitement, le ballon roulant devant lui sans qu’il y prête la moindre attention, ses pas hésitants comme ceux d’un somnambule.
Ses yeux restaient rivés sur la fenêtre, sur moi, ignorant le jeu qui se déroulait autour de lui. Il se gratta derrière la nuque. Je soutenais son regard, sans comprendre pourquoi cela durait. Et pourtant, aucun de nous deux ne rompait. Ses amis commençaient à remarquer son absence, des murmures s’élevant :
— Hé, qu’est-ce qui te prend ? cria l’un des joueurs en commençant à courir. Mais le blond n’entendait rien, perdu dans ce duel silencieux de regards.
Soudain, une autre personne râla, et son cri retentit depuis la cour, brisant l’instant comme un coup de tonnerre :
— Tu fous quoi, débile ?! Tu vas où avec le ballon comme ça ? Envoie-le ici, bordel ! Regarde où tu mets les pieds, on est en train de jouer, pas de rêver ! Bouge ton cul, sinon on va perdre à cause de toi !
C’était l'un de ses amis qui gesticulait avec impatience, ses bras s’agitant comme des moulins à vent. Il pointait du doigt le ballon qui s’éloignait lentement, et ses yeux lançaient des éclairs vers le blond distrait.
Celui-ci sursauta si violemment qu’on aurait cru qu’on venait de le tirer d’un sommeil profond. Ses épaules tressaillirent, ses yeux quittèrent enfin la fenêtre pour revenir vers le terrain, mais une seconde trop tard. Un autre joueur, un petit maigre aux cheveux châtains, s’était déjà jeté en avant. Dans un nuage de poussière, son pied crocheta le ballon avec précision et l’envoya rouler entre deux autres joueurs.
Le blond trébucha sur son propre élan. Il rattrapa son équilibre de justesse, marmonnant quelque chose entre ses dents, ses mains se crispant en poings, avant de secouer vivement la tête, comme s’il espérait faire disparaître la distraction qui venait de lui coûter le ballon.
Je ne pus réprimer un sourire moqueur, mes lèvres s’étirant malgré moi, un rire étouffé montant dans ma gorge. Quel idiot, me dis-je en secouant la tête avec amusement. Avant de replonger dans mon livre, je jetai un dernier regard vers la cour, où le jeu reprenait avec une intensité renouvelée, mais mon esprit vagabondait encore, imaginant ce qui se passait dans la tête de ce garçon.
Je tournai une page de mon livre, me rendant compte que je lisais exactement la même phrase depuis trente secondes. Sauf que je ne m’en souvenais déjà plus. J’expirai discrètement par le nez avant de reprendre ma lecture avec une concentration presque forcée.
Les mots dansaient sur la page, l’intrigue se tissant comme une toile d’araignée, mais mes pensées s’échappaient de nouveau vers l’extérieur. Je tournai une nouvelle page avec un geste délibéré, sentant le papier craquer sous mes doigts, tandis que, dehors, les cris continuaient de ricocher contre les murs du bâtiment.
— Allez, remets-toi en jeu ! encourageait un autre joueur. Mais la tension persistait en moi, une curiosité grandissante qui me faisait lever les yeux de temps à autre.
Enfin, je lisais tranquillement, absorbé par l’intrigue qui se nouait autour d’un héros tourmenté par ses secrets, quand un bruit sourd me fit relever la tête une dernière fois, le cœur battant d’une anticipation inexplicable.
Pile à ce moment-là, le ballon fusa vers le blond comme un projectile incontrôlable, lancé avec une force brutale par le rouquin trapu qui riait déjà. Le ballon s’écrasa en plein sur son visage avec un claquement sec.
— ARGH, PUTAIN ! hurla-t-il d’une voix plaintive, un cri qui déchira le silence relatif de la cour.
Il porta immédiatement ses deux mains à son visage, plié en deux comme si on l’avait frappé au ventre.
— ÇA FAIT TELLEMENT MAL ! POURQUOI T’AS VISÉ MA TÊTE COMME ÇA ? POURQUOI MA TÊTE ?! JE RESSEMBLE À UNE CAGE DE FOOT OU QUOI ?! Sérieux, mec, t’aurais pu viser ailleurs !! Mon nez, bordel, j’ai l’impression qu’il est cassé ! Ça brûle, putain, ça brûle !
Il sautillait sur place, comme pour évacuer la douleur lancinante, incapable de rester immobile, alternant entre petits bonds et pas désordonnés. Ses pieds dansaient une gigue frénétique sur le bitume, et ses yeux brillaient déjà de douleur tandis qu’un mince filet de sang glissait sous ses doigts.
Autour de lui, le match venait de disparaître. Ses amis s’arrêtèrent net, certains figés de surprise, d’autres se précipitant vers lui avec des expressions mi-amusées, mi-inquiètes.
— Merde... ton nez ! Ça saigne !
— Je t’avais dit de regarder devant toi !
Celui qui avait tiré, le rouquin trapu avec un sourire taquin qui ne masquait pas tout à fait une pointe de culpabilité. Il leva immédiatement les mains en signe d’innocence feinte.
— Aïe... J-J’ai pas fait exprès, mec ! Vraiment, je visais le but, pas ta tronche ! Et puis, c’est de ta faute aussi, hein. Depuis tout à l’heure, t’as l’air complètement perdu dans tes pensées !
Les autres se mirent à rire et à parler en même temps.
— On dirait que t’es ailleurs ou que quelque chose te tracasse, lança un de ses amis en faisant mine d’être inquiet.
— Bah alors ? Qu’est-ce qui se passe, dis ? T’es amoureux ou quoi ? Faut te concentrer !
Un autre soupira, l’air agacé et exaspéré.
— Bon, on continue la partie, ou tu vas pleurer dans les jupes de ta mère ?
Les autres éclatèrent de rire, un éclat collectif qui roula comme un tonnerre, certains le taquinant ouvertement avec des claques amicales sur le dos :
— Hé, le poète du foot ! T’étais en train de composer un sonnet pour quelqu’un ? lança un grand mince aux lunettes, tandis qu’un autre, plus compatissant, tapotait l’épaule du blond pour le consoler.
— Allez, ça va passer, respire un coup. T’as pas l’air trop amoché.
Mais le blond ne réagissait toujours pas, trop absorbé par sa douleur. Tandis que le garçon insista.
— Allez, secoue-toi, c’est pas la fin du monde. Tiens, prends un mouchoir et arrête de geindre comme un gamin.
Le blond gigotait toujours dans tous les sens, courbé en avant, les mains pressées contre son nez qui saignait un peu plus abondamment maintenant, tachant ses doigts d’un rouge vif. Il grognait entre ses dents, oscillant entre la douleur physique et une humiliation cuisante. Le ballon, lui, continuait de rouler tranquillement jusqu’au grillage.
— Fermez-la, tous ! C’est pas drôle, putain ! J’ai mal, vraiment mal ! Et ouais ! Peut-être que j’étais distrait, mais c’est pas une raison pour me viser comme un pigeon d’argile ! La prochaine fois, je te le renverrai en pleine poire, à toi !
Je ne pus m’empêcher de rire, un gloussement bref et discret qui me fit secouer les épaules. Secouant la tête pour chasser ces pensées, je poussai finalement ma chaise.Mes pas résonnèrent entre les rayonnages alors que je m’approchai de la fenêtre.
Ma main se referma sur la poignée d’un geste ferme. Le battant résista un instant sous la pression du vent, puis céda, emportant avec lui les échos de la cour, les rires persistants, les encouragements et les plaintes du blond.
C’était comme si quelqu’un avait brusquement baissé le volume du monde.
Le silence retomba comme un manteau apaisant. Je regagnai une table plus éloignée de la fenêtre, dans un coin où les rayons du soleil n’atteignaient presque plus les livres. Savourant le calme retrouvé, je rouvris mon roman, les pages reprenant vie sous mes yeux. Le monde extérieur avait disparu, dissous comme du sucre dans de l’eau chaude, derrière les pages du livre que je tenais entre mes mains.
Quand je relevai finalement les yeux vers l’horloge, près d’une heure s’était écoulée. Le soleil avait changé de place. Les rectangles d’or s’étaient déplacés sur le parquet en bois, modelant les ombres qui se déplaçaient sur les murs de la bibliothèque. La poussière tournoyait lentement, chaque particule suspendue comme si le temps lui avait accordé un répit.
J’étais immergé dans un chapitre captivant, tournant une page, quand soudain, la porte s’ouvrit avec un fracas retentissant, une violence telle que tout le bâtiment sembla sursauter avec moi. Le bruit résonna entre les étagères. C’était comme si quelqu’un l’avait poussée d’un grand coup d’épaule, heurtant presque le mur.
Je fus si surpris que mon livre faillit m’échapper. Je relevai brusquement la tête, mon doigt resté coincé entre deux pages, et le découvris. Lui. Le blond. Il se tenait sur le seuil, légèrement penché en avant, les mains appuyées sur ses cuisses comme s’il venait de sprinter à travers tout le collège.
Sa poitrine se soulevait rapidement, chaque inspiration était bruyante, saccadée, presque dramatique, comme s’il aspirait l’air à pleins poumons pour empêcher son cœur de sortir de sa cage thoracique.
Une fine pellicule de sueur faisait briller sa peau sous la lumière.
Il avait retiré sa veste de sport rouge vif, nouée à la taille. Le débardeur blanc qu’il portait, légèrement moulant, épousait ses épaules larges, athlétiques et dessinait la ligne nette de ses bras. Son short rouge, bordé de deux bandes blanches, laissait apparaître des cuisses fermes, légèrement poussiéreuses, striées de traces sèches laissées par le terrain.
De longues chaussettes montaient jusqu’à ses mollets, tachées de terre, et sur son genou droit, un pansement neuf contrastait avec sa peau bronzée. Ce ne fut qu’à cet instant que je remarquai le bandage grossier, un peu trop serré et mal ajusté, autour de sa main gauche. Étrange. Je ne l’avais même pas vu tout à l’heure.
Il tenta encore de reprendre son souffle, se redressa et se replia de nouveau. Ses yeux balayèrent la pièce de droite à gauche, l’air presque affolé. Enfin, il tourna la tête dans ma direction et ses yeux s’arrêtèrent net sur moi en me voyant. Il cligna des paupières plusieurs fois, surpris de me trouver là, comme s’il venait enfin de mettre la main sur quelque chose qu’il cherchait depuis plusieurs minutes.
Ou peut-être depuis plusieurs heures, vu le souffle qui lui manquait. Il se redressa. Se gratta l’arrière du crâne avec sa main valide. L’autre se posa sur sa hanche, dans une tentative maladroite de décontraction, mais ce geste trahissait une nervosité évidente.
— Ahem, BONJOUR ! lança-t-il d’une grosse voix qui explosa littéralement dans la bibliothèque vide comme un ballon crevé. Elle ricocha contre les rayonnages et rebondit sur les couvertures cartonnées.
Puis, comme s’il se rendait compte de son excès, il baissa brusquement d’un ton.
— Enfin... je veux dire, salut, petit !
Petit... le mot resta suspendu quelques secondes entre nous. Je clignai des yeux et mon regard remonta lentement jusqu’au sien avec une froideur que je ne pris même pas la peine de dissimuler. Petit ? Je fronçai les sourcils en le dévisageant, sentant une pointe d’agacement monter en moi.
On devait avoir le même âge. Pour qui est-ce qu’il se prenait à me parler comme à un gamin ? Je refermai mon livre d’un geste mesuré, glissant un doigt entre les pages pour garder ma place.
— Salut... qu’est-ce que— commençai-je, mais il me coupa net, ne me laissant pas terminer. Il avait avancé d’un pas conquérant. Puis d’un autre, les yeux pétillants d’une excitation mal contenue. En deux enjambées, il était devant ma table. Ses baskets grinçaient légèrement sur le parquet et il se planta face à moi.
— TU VEUX REJOINDRE LE CLUB DE SPORT, C’EST ÇA ? hurla-t-il, un sourire immense plaqué sur le visage.
Il leva le pouce en l’air, le plaçant devant mon visage avec une énergie absurde. Il le secoua plusieurs fois, comme s’il attendait que je lui rende son enthousiasme presque agressif, son corps tout entier vibrant d’énergie.








