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My Dear Orc Knight

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Summary

Princesse d’Eldoria, Oriabel a été élevée pour obéir, sourire et servir les intérêts de la couronne. Le jour où son père la promet à un prince qu’elle n’a jamais rencontré, elle comprend que son avenir ne lui a jamais vraiment appartenu. Depuis sept ans, Thar’khan veille sur elle. Chef orc retenu à la cour sous couvert d’alliance, il est son protecteur, son maître d’armes et le seul homme à l’avoir toujours regardée comme une personne plutôt que comme une monnaie politique. Alors que le départ approche et que les devoirs se resserrent autour d’eux, Oriabel doit affronter une vérité douloureuse : les princesses ne choisissent ni leur avenir, ni leur époux… à moins d’être prêtes à défier tout ce que leur royaume attend d’elles.

Status
Ongoing
Chapters
5
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1 — Le livre du lac

Le lac dormait au pied des arbres comme une plaque de ciel tombée entre les racines.

Je m’étais installée à même l’herbe, sous le vieux saule dont les branches effleuraient presque l’eau. Le château se dressait toujours derrière moi, au-delà du parc et de ses allées parfaitement entretenues. Mais il était assez loin pour que je n’entende plus les domestiques courir dans les couloirs, les conseillers parler trop fort derrière les portes closes ni les leçons que l’on s’efforçait de m’enfoncer dans le crâne jusqu’à ce que je devienne enfin la princesse parfaite qu’ils attendaient tous.

Ici, il n’y avait que le bruissement des feuilles, le clapotis de l’eau contre les pierres et le poids du roman posé sur mes genoux.

Je l’avais reçu le matin même.

Ma dame de compagnie avait pris un air parfaitement innocent en me le glissant entre deux piles de linge brodé, comme s’il s’agissait d’un ruban oublié et non du dernier roman d’amour condamné par mon précepteur. Il n’était pas réellement interdit, bien sûr. Rien ne l’était jamais ouvertement dans le palais. On se contentait de dire que certaines lectures n’étaient pas convenables, qu’elles nourrissaient de dangereuses illusions et qu’une princesse devait consacrer son esprit à l’histoire des royaumes plutôt qu’à des baisers volés sous la pluie.

Naturellement, cela m’avait donné encore plus envie de le lire.

J’en avais déjà dévoré presque un tiers. Les pages sentaient l’encre fraîche et la colle. Ce parfum particulier des histoires neuves, celles qui n’avaient pas encore eu le temps d’être abîmées par d’autres mains. Entre deux chapitres dépassait mon marque-page : une petite fleur séchée, pâle et fragile.

Thar’khan me l’avait offerte plusieurs mois auparavant.

Ce n’était pas vraiment un cadeau.

Je m’étais disputée avec mon père ce jour-là, ou plutôt il avait hurlé tandis que j’avais dû ravaler tout ce que je rêvais de lui répondre. Je ne me souvenais même plus du sujet exact. Il y en avait eu trop au fil des années : ma tenue, mon maintien, mes lectures, mes promenades, mon caractère trop affirmé, ma manière de répondre lorsqu’un homme important me traitait comme un ornement sans esprit. J’étais sortie du palais avec les yeux brûlants, résolue à ne pas pleurer et Thar’khan m’avait suivie en silence, comme toujours.

Il avait fini par s’arrêter près d’un muret couvert de mousse. Ses grandes mains vertes, capables de manier une hache de guerre qui aurait fait ployer deux soldats humains, avaient cueilli cette fleur qui semblait minuscule entre ses doigts avec une délicatesse presque irréelle.

Il me l’avait tendue sans me regarder.

— Elle pousse même dans la pierre.

Cela avait été sa seule explication. Pas de grande phrase, pas de consolation maladroite, simplement cette fleur déposée au creux de ma main.

Je l’avais gardée.

Depuis, elle marquait la page de mes romans d’amour, comme si un morceau de lui veillait entre les pages sur tout ce que je n’avais pas le droit d’espérer.

Je caressai le bord sec d’un pétale du bout du doigt, puis repris ma lecture. Dans le livre, l’héroïne venait de déclarer sa flamme au forgeron, qui l’aimait en secret depuis des années. Lui ne lui avait encore rien avoué, évidemment. Les hommes des romans étaient toujours nobles, torturés et silencieux. Ils souffraient en secret, regardaient longuement par les fenêtres et se sacrifiaient avec une obstination presque héroïque.

Un sourire me vint malgré moi.

À quoi ressemblait un premier baiser ?

Pas ceux que les poètes décrivaient avec des mots polis et trop sages.

Un vrai baiser.

De ceux qui faisaient perdre le souffle, trembler les doigts et oublier son propre nom pendant quelques battements de cœur. Savait-on instinctivement quoi faire ? Le corps comprenait-il tout seul ? Le monde devenait-il réellement silencieux autour de soi, ou les héroïnes exagéraient-elles parce qu’elles n’avaient jamais eu à subir trois leçons d’étiquette dans la même matinée ?

À vingt six ans, je n’avais jamais eu l’occasion de le découvrir.

Les garçons de mon âge avaient appris très tôt à ne pas trop m’approcher. Non parce que j’étais désagréable, même si certains l’auraient sûrement prétendu, mais parce que mon père avait placé Thar’khan derrière moi comme on dressait une muraille entre un trésor et le reste du monde.

Il devait garder ma vertu intacte.

Préserver ma pureté.

Ces mots avaient toujours eu sur ma peau l’effet d’un vêtement trop serré. J’avais parfois l’impression d’être une coupe d’argent gardée sous cloche jusqu’au prochain banquet. Mon corps ne m’appartenait pas vraiment : il était une chose précieuse appartenant à mon père, à mon royaume et à un futur époux.

Thar’khan veillait sur moi depuis sept ans. Le roi l’avait affecté à ma protection en affirmant qu’une créature aussi impressionnante saurait enfin tempérer mon caractère. Je me souvenais encore de la première fois où j’avais découvert l’orc devant la porte de mes appartements, immense dans son armure sombre, les cheveux noirs tirés en une longue tresse et les défenses dépassant de sa lèvre inférieure. Je lui avais ordonné de s’en aller. Il m’avait répondu qu’il le ferait dès que le roi lui en donnerait l’ordre.

Le lendemain, j’avais tenté de le semer. Sans succès.

La semaine suivante, j’avais essayé de l’exaspérer. Encore un échec.

Un mois plus tard, il m’apprenait à tenir un arc correctement.

Il n’avait jamais réussi à tempérer mon caractère. Il avait fait bien pire : il m’avait montré tout ce dont j’étais capable lorsque personne ne m’obligeait à rester sagement assise, les mains croisées sur les genoux. Avec lui, j’avais appris à monter à cheval pour le plaisir de sentir le vent sur mon visage, à allumer un feu sans pierre à étincelle et à respirer avant de lâcher une flèche. Il m’avait même enseigné quelques mots de sa langue, d’abord parce que j’avais insisté, puis parce qu’il avait fini par prendre goût à mes efforts.

Je savais qu’il se trouvait quelque part derrière moi.

Je ne l’entendais pas. On n’entendait jamais Thar’khan lorsqu’il ne voulait pas l’être, ce qui tenait presque de l’insulte pour un être de sa taille. Il était une montagne de muscles, de cuir, d’acier et de peau verte, pourtant il pouvait traverser une salle sans faire grincer une seule lame du parquet. Les gardes humains prétendaient qu’il s’agissait d’une ruse de bête sauvage. Moi, je savais que c’était de la discipline.

Il était là, dans l’ombre des arbres, à m’observer et à me protéger, présence silencieuse qui m’empêchait d’oublier complètement que j’étais la princesse Oriabel d’Eldoria, même lorsque mes pieds s’enfonçaient dans l’herbe et que mon esprit s’enfuyait dans les bras d’un chevalier de papier.

Je tournai une page.

Un bruit de sabots brisa la paix du lac.

Je me redressai avant même d’apercevoir les chevaux. Mon instant de liberté se referma autour de moi comme une main sur ma nuque. Trois cavaliers apparurent entre les troncs : deux gardes en livrée royale, droits sur leurs selles et mon frère au milieu, toujours aussi blond, impeccable et satisfait de lui-même qu’à son habitude.

Le prince Adrien me vit aussitôt. Son sourire suffit à gâcher ma journée.

— Tiens donc, lança-t-il en guidant son cheval vers moi. Notre petite rêveuse s’est encore enfuie.

Je refermai mon livre sans répondre.

Adrien mit pied à terre et ses gardes l’imitèrent. Thar’khan sortit alors de l’ombre des arbres. Il inclina la tête avec cette retenue parfaite qu’il réservait aux membres de ma famille. Mon frère lui tendit les rênes sans même le regarder, comme il les aurait tendues à un valet.

Ma mâchoire se crispa.

Thar’khan prit les rênes. Son visage ne changea pas, pourtant je vis ses doigts se refermer sur le cuir avec un peu trop de force.

Adrien s’approcha de moi, ses bottes luisantes écrasant l’herbe humide. Il baissa les yeux vers le roman posé sur mes genoux, et son expression se chargea de ce mépris familier qui me donnait envie de lui jeter quelque chose au visage depuis que nous étions enfants.

— Tu lis encore ces bêtises ?

Je ramenai le livre contre moi.

— Bonjour à toi aussi.

— Père sait que tu perds ton temps avec ça ?

— Père sait beaucoup de choses. Certaines l’intéressent moins que d’autres.

Adrien laissa échapper un petit rire sec avant de tendre la main.

— Montre-moi.

— Non.

Son sourire s’élargit.

— Oriabel.

Il prononça mon prénom comme un avertissement, comme si j’avais encore douze ans et qu’il pouvait me faire obéir en prenant simplement ce ton-là.

— Ce n’est qu’un roman, repris-je.

— Justement.

Il fut plus rapide que moi. Sa main attrapa la couverture et tira d’un coup sec. Je résistai, mais il était debout, plus grand, plus fort et surtout habitué depuis toujours à ce que le monde cède a ses moindres caprices. Le livre m’échappa.

Je me levai d’un bond.

— Rends-le-moi.

Adrien leva le roman au-dessus de sa tête.

— Allons, ne fais pas cette tête. Je veux seulement voir quel genre de sottises te met dans un état pareil.

Je tendis le bras, mais il leva le livre plus haut en riant. La chaleur me monta aux joues. Derrière lui, l’un des gardes détourna les yeux tandis que l’autre se mit à contempler le lac avec une concentration ridicule. Aucun d’eux ne dirait rien. Personne ne disait jamais rien lorsque le prince humiliait sa sœur.

— Adrien, rends-moi ce livre.

— « Le chevalier la prit dans ses bras et lui jura que jamais aucun devoir ne l’empêcherait de l’aimer… »

Il avait ouvert une page au hasard et lisait d’une voix faussement inspirée.

— Arrête.

— C’est donc cela que tu veux ? Un pauvre idiot prêt à trahir son devoir pour tes beaux yeux ?

Je sautai pour attraper le livre. Mes doigts effleurèrent la couverture, mais Adrien recula d’un pas en riant.

— Tu es pathétique.

Le mot tomba entre nous et arrêta net mon élan.

Adrien baissa enfin le livre, mais pas pour me le rendre. Il le contempla avec dégoût, comme si les pages elles-mêmes venaient de l’insulter.

— Tu devrais remercier Père de veiller sur toi au lieu de remplir ta tête de mensonges. Les histoires d’amour sont bonnes pour les filles de cuisine et les veuves qui n’ont plus rien à espérer.

— Et les princesses ? demandai-je.

Ma voix était devenue si froide qu’elle ne semblait plus tout à fait m’appartenir.

Le regard gris d’Adrien revint sur moi.

— Les princesses ne finissent pas dans les bras d’un chevalier. Elles finissent dans le lit d’un allié politique.

Puis il jeta le livre dans le lac.

Pendant un instant, tout sembla suspendu. Le roman tourna dans l’air, ses pages battant comme les ailes d’un oiseau blessé, avant de heurter la surface avec un bruit mou, presque ridicule. Il flotta entre deux rides d’eau claire.

Mon marque-page glissa hors des pages. La fleur séchée se détacha, légère et fragile, puis resta un instant à la surface.

Quelque chose se brisa dans ma poitrine.

Ce n’était pas mon cœur. C’était quelque chose de plus ancien et de plus profond : la petite corde tendue en moi depuis des années, celle qui me permettait de sourire lorsque j’avais envie de hurler, de baisser les yeux lorsque j’avais envie de mordre et de rester digne lorsqu’on me traitait comme une chose.

Je fis un pas vers mon frère.

Il ne recula pas. Il savait comme moi que je ne pouvais pas le frapper. Si je levais la main sur lui, mon père ne retiendrait que cela. Ni le livre volé, ni l’humiliation, ni les mots d’Adrien. Seulement mon geste.

Et j’aurais droit à la ceinture.

Dans son cabinet, fermé à double tour, accompagné de phrases sur la discipline, le devoir et la honte que je faisais peser sur mon sang.

Alors je ne frappai pas mon frère.

Je me baissai, arrachai mes chaussures de mes pieds et les lançai dans l’herbe à côté de lui.

Adrien cessa de sourire.

— Qu’est-ce que tu fais ?

Je relevai mes jupes à deux mains.

— Je récupère mon livre.

— Ne sois pas ridicule.

Je passai devant lui sans le regarder.

— Oriabel !

L’eau du lac me mordit les chevilles, froide au point de me couper le souffle. Ma robe s’alourdit presque aussitôt, aspirée vers le fond et collée à mes jambes comme des mains glacées. Derrière moi, Adrien jura entre ses dents.

— Reviens ici tout de suite.

Je continuai.

La vase céda sous mes pieds nus. L’eau monta jusqu’à mes mollets, puis à mes genoux, tandis que chaque mouvement tirait davantage sur mes jupes. Le roman s’imbibait lentement devant moi, ses pages ouvertes comme une blessure blanche.

— Tu te comportes comme une folle, cracha mon frère. Regarde-toi. Une princesse d’Eldoria dans la vase comme une paysanne.

Je sentais le regard de Thar’khan dans mon dos.

Il se tenait toujours derrière Adrien, les rênes enfermées dans son poing. Il ne disait rien. Il ne bougeait pas. Pourtant, je connaissais assez bien chaque ligne de son corps pour voir la tension de ses épaules et la rigidité de sa mâchoire.

Il n’avait pas le droit d’intervenir.

Adrien était le fils du roi. Thar’khan n’était, aux yeux de la cour, qu’un orc au service de la famille royale. S’il prenait ma défense, la cruauté de mon frère serait aussitôt oubliée au profit de sa désobéissance.

Mon frère le savait.

C’était sans doute pour cette raison qu’il lui avait confié les rênes de son cheval : pour le remettre à sa place et s’assurer qu’il y reste.

Je me détournai avant que Thar’khan puisse lire sur mon visage combien cette pensée me faisait mal. Pas contre lui. Mais contre cette place qu’on lui imposait et ces chaînes invisibles qui l’empêchaient de refermer ses mains sur Adrien alors que je savais qu’il en mourait d’envie.

Le livre s’éloigna sous l’effet d’une ride légère. J’avançai encore et tendis le bras. Mes doigts se refermèrent enfin sur la couverture détrempée. L’eau avait déjà gondolé les pages et l’encre commençait à saigner par endroits, dessinant de petites veines noires entre les lignes.

Je cherchai la fleur du regard et la vis flotter un peu plus loin, presque transparente maintenant. Je la récupérai avec une précaution absurde.

Je restai là quelques secondes, de l’eau jusqu’à la poitrine, le roman ruiné contre moi et cette fleur brisée collée à ma paume.

Je savais que c’était stupide. Ce n’était qu’un livre, une fleur morte et quelques pages remplies de mensonges que les hommes comme mon frère adoraient mépriser.

Mais cela m’appartenait.

Et je refusais de le laisser couler simplement parce qu’Adrien avait décidé que cela ne valait rien.

Lorsque je revins vers la berge, mon frère avait le visage fermé par une colère froide.

— Père apprendra cela.

Je levai les yeux vers lui.

— Bien sûr.

— Tu crois être spirituelle, mais tu n’es qu’une enfant capricieuse.

Je sortis du lac, trempée, mes jupes plaquées contre mes jambes et mes longues tresses gorgées d’eau gouttant contre mes mollets. Les deux gardes fixaient obstinément un point au loin.

Thar’khan, lui, me regardait.

Il n’y avait dans ses yeux ni honte ni pitié. Seulement une colère impuissante et une intensité silencieuse qui me traversa plus sûrement que le vent froid.

Adrien lui arracha les rênes de son cheval.

— Ramène-la au château avant qu’elle n’attrape la mort. Père décidera ensuite de la manière de corriger cette nouvelle démonstration de son mauvais caractère.

Thar’khan inclina la tête.

Il ne répondit rien. Pourtant, la tension de sa mâchoire fit davantage saillir ses défenses.

Mon frère remonta en selle, imité pas ses soldats.

— Essaie au moins de ressembler à une princesse lorsque tu reviendras, me lança-t-il. Même si c’est visiblement trop te demander.

Il talonna son cheval et repartit entre les arbres, suivi de ses deux gardes.

Le silence revint.

Il n’avait plus la douceur de celui qui m’avait accueillie près du lac. Celui-ci pesait sur mes épaules et portait encore la trace de tout ce que Thar’khan n’avait pas été libre de faire.

Je baissai les yeux vers le roman détrempé dans mes bras. L’eau dégoulinait de mes manches, de mes jupes et de mes cheveux. Je devais avoir l’air parfaitement misérable. Une héroïne de roman aurait sans doute pleuré avec grâce, une larme unique glissant sur une joue pâle. Moi, je grelottais, de la vase sur les pieds, de l’encre sur les doigts et une rage immense coincée dans ma poitrine.

Thar’khan approcha sans me demander si j’allais bien. Il avait l’intelligence de ne pas poser une question aussi stupide.

Un poids chaud tomba doucement sur mes épaules.

Sa cape.

Elle était beaucoup trop grande pour moi, lourde, épaisse et encore chaude de son corps. Le bord traînait dans l’herbe et je disparus à moitié dessous comme une enfant réfugiée dans une tente de guerre. Elle sentait le cuir, la fumée froide, le métal entretenu avec soin et cette odeur plus profonde qui n’appartenait qu’à lui, sauvage et rassurante à la fois.

Il ne pouvait rien faire tant qu’Adrien était là.

Maintenant qu’il était parti, ce geste silencieux était tout ce que Thar’khan pouvait m’offrir.

Je resserrai sa cape autour de moi tout en gardant le livre contre ma poitrine.

— Il est ruiné.

Thar’khan observa les pages gondolées, puis la fleur abîmée collée contre ma paume.

— Mais pas fichu.

— Tu trouves cela différent ?

— Oui.

C’était tout Thar’khan. Un seul mot posé comme une pierre au milieu d’un torrent, et soudain les choses semblaient plus simples.

Je laissai échapper un rire sans joie.

— C’est idiot, n’est-ce pas ?

Son regard jaune se fixa sur moi.

— Quoi ?

— De tenir à ce point à un roman. De croire aux histoires qui finissent bien, aux chevaliers qui aiment assez fort pour tout braver et aux héroïnes que l’on choisit pour elles-mêmes plutôt que pour leur nom, leur sang ou ce qu’elles peuvent offrir.

Je m’interrompis, surprise par ma propre voix. Le vent passa sur le lac et je me réfugiai davantage dans la chaleur de sa cape.

— Je suppose qu’Adrien a raison. Les princesses ne devraient pas croire à ces choses-là.

Thar’khan resta silencieux un moment, puis se pencha pour ramasser mes chaussures dans l’herbe. Elles semblaient ridiculement petites dans ses grandes mains.

— Chez les miens, les mots d’amour ne valent pas grand-chose.

La phrase me blessa plus qu’elle ne l’aurait dû.

Je ne savais pas pourquoi une part de moi avait espéré qu’il me contredise. Peut-être aurais-je voulu qu’il affirme que mon frère avait tort, que les romans disaient vrai et qu’il existait quelque part des hommes prêts à choisir une femme simplement parce qu’elle était elle.

Thar’khan me tendit mes chaussures.

— Les actes valent plus.

Je relevai la tête.

Il regardait le lac plutôt que moi.

— Dire que l’on aime est facile. Rester l’est moins. Protéger lorsque cela coûte quelque chose, tenir sa parole quand personne ne vous y oblige, choisir une personne devant son clan et malgré la guerre…C’est de l’amour.

Mon souffle se coinça dans ma gorge.

Pendant quelques secondes, je n’entendis plus le vent ni l’eau, seulement sa voix grave et profonde qui donnait à ce mot trop doux une forme plus rude, plus solide. Quelque chose qui ne ressemblait pas aux serments de velours brodés de mes romans, mais plutôt à une lame posée à plat entre deux mains.

— Alors tu crois que cela existe ? demandai-je.

Thar’khan tourna enfin les yeux vers moi.

Il y avait tant de choses dans son regard que je ne sus pas les nommer. De la colère. De la retenue aussi, cette maudite retenue qu’il portait comme une armure plus lourde que son plastron. Derrière, plus loin, brillait quelque chose de chaud et de dangereux qui disparut presque aussitôt.

— Oui.

Ce mot resta longtemps entre nous.

Je baissai les yeux la première, parce que mon cœur venait de faire quelque chose de ridicule dans ma poitrine et que je ne voulais pas qu’il le voie. Thar’khan me tendit la main pour m’aider à remettre mes chaussures, puis sembla se raviser. Il savait que je détestais être traitée comme une créature fragile.

Il attendit simplement.

Je pris appui sur son avant-bras de ma propre initiative. Sous le cuir de sa protection, ses muscles se tendirent, mais il ne bougea pas jusqu’à ce que j’aie retrouvé mon équilibre. Ce geste minuscule me rappela toutes les fois où il avait agi ainsi au cours des sept dernières années : jamais il ne décidait à ma place de l’aide dont j’avais besoin. Il restait assez près pour me rattraper si je tombais, tout en me laissant la possibilité d’avancer seule.

Nous reprîmes lentement le chemin du château. Je gardais le livre serré contre moi sous la cape de Thar’khan. À chaque pas, l’eau de ma robe tombait sur la terre en petites gouttes sombres. Le roman était lourd, abîmé, presque méconnaissable, et plusieurs de ses phrases avaient sans doute disparu pour toujours.

Pourtant, il était toujours dans mes bras.

Et derrière moi, Thar’khan accordait son pas au mien.


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Compelling Plot

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Great Character

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Strong Dialog

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author

Le frère je vais le buter, mais sinon l’histoire a l’air super !

a day
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