Chapitre 1
Le souvenir avait l’odeur de la bière tiède, de la sueur et du parquet ciré de cette maudite fête d'intégration. Ciàran avait dix-neuf ans. Elle se rappelait les rires étouffés derrière la porte close de la chambre, ses supplications ignorées, et la sensation terrifiante de son propre corps qui s’engourdissait sous le poids de son agresseur. Le pire n’avait pas été cette nuit-là. Le pire, c’était le lendemain. Le regard fuyant de ses « amies ». Les chuchotements dans les couloirs de la faculté. Et enfin, le coup de grâce : le visage de sa mère, blême de honte, lui disant au téléphone : « Tu as trop bu, Ciàran. Tu as gâché ta vie toute seule, ne viens pas salir notre nom. » Le rejet familial avait été le ciment de sa cellule. Elle avait été exclue de leur monde pour avoir survécu.
Quatre ans plus tard, à vingt-trois ans, Ciàran traînait sa silhouette fantomatique dans les couloirs de l'Université de Lettres. Elle avait changé de ville, changé de vie, mais la dépression était restée sa plus fidèle boussole. Elle s'asseyait toujours au tout dernier rang des amphithéâtres, près de la porte, le sweat-shirt trop grand pour cacher ses formes, les yeux fixés sur ses notes pour n'avoir à croiser le regard de personne. Le monde extérieur était une menace permanente.Ce mardi-là, le professeur d'histoire contemporaine annonça un travail de recherche en binôme imposé, comptant pour la moitié de la note du semestre. Un murmure d'excitation parcourut la salle, tandis que la gorge de Ciàran se nouait instantanément. Une attaque de panique montait, violente.« …et enfin, Dorian Morel avec Ciàran Vance », conclut le professeur.Ciàran se figea. À l'autre bout de l'amphi, un grand jeune homme brun se retourna sur son banc pour chercher des yeux celle qui portait ce prénom si singulier. Quand son regard croisa celui, terrifié et sauvage, de Ciàran, il lui adressa un sourire détendu, presque arrogant. Un de ces sourires de garçon populaire à qui tout réussit, le genre de type qui rappelait à Ciàran ses bourreaux d'autrefois.À la fin du cours, alors qu'elle rangeait ses affaires à toute vitesse, les mains tremblantes, une ombre projeta sa silhouette sur sa table.« Salut. Ciàran, c'est ça ? Moi c'est Dorian », dit-il d'une voix un peu trop assurée, s'appuyant nonchalamment contre le dossier du siège d'en face. « On va devoir bosser ensemble. Tu veux qu'on s'installe à la cafét' pour caler nos heures ? »Ciàran recula d'un pas, agrippant son sac à dos contre sa poitrine comme un bouclier. Ses yeux gris d'orage brillaient d'une colère défensive, une rage pure née de sa détresse.« Je ne vais nulle part avec toi », cracha-t-elle, le tutoyant d'emblée pour marquer sa distance et son hostilité. « On fera ce devoir par mail. Tu fais ta partie, je fais la mienne. Ne m'approche pas. »Dorian parut désarçonné. Son sourire s'effaça, remplacé par un froncement de sourcils agacé. « Attends, baisse d'un ton. Je te demande juste de boire un café pour un projet de fac, pas de m'épouser. T'as un problème ou quoi ? »« Oui, j'ai un problème avec les types dans ton genre », répliqua-t-elle, la voix sifflante, le corps tendu comme un arc, prête à mordre ou à s'enfuir. « Reste loin de moi. »Elle le bouscula pour s'engager dans l'allée centrale, le laissant planté là, furieux et profondément intrigué par cette fille qui venait de le traiter comme s'il était le dernier des monstres.








