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GŌSEI - Tome 3 : Le Cœur de l'Horloge

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Summary

Ils ont survécu aux cendres de la Basse-Ville.Ils ont éteint le faux soleil de l’Éden.Mais on ne défie pas le temps sans en payer le prix. Après la chute de l’Éden, Tesshin, Kael et Senna atteignent les profondeurs interdites du Cadran, là où les rouages cessent de mesurer le temps… et commencent à le dévorer. Les Veilleurs ne cherchent plus à les arrêter : ils veulent les effacer de l’histoire elle-même. Alors que leurs pouvoirs se fragmentent et que les souvenirs se fissurent, une vérité terrifiante émerge : le Cadran n’a jamais été une prison ordinaire. Il est le cœur d’un mécanisme destiné à réécrire le destin du monde. Pour sauver sa sœur et briser le cycle imposé par les faux dieux, Tesshin devra faire un choix impossible : sacrifier ce qu’il lui reste d’humanité… ou laisser le temps engloutir tous ceux qu’il voulait protéger. Le dernier rouage tourne déjà.

Status
Complete
Chapters
16
Rating
5.0 (1 review)
Age Rating
16+

Chapitre 1 : Le Tombeau de Verre

La lame d’Akegata s’abattit.

Ce ne fut pas un fracas. Il n'y eut pas le hurlement métallique d’une structure qui cède sous la force brute, ni le craquement sourd de la pierre pulvérisée. La Porte Zénithale, chef-d’œuvre d'ingénierie divine, forgée dans un alliage de météorite sombre et de cristal pur, censée résister à l’effondrement des cieux eux-mêmes, s'ouvrit d'une manière bien plus terrifiante.

Elle se fendit dans un soupir.

Le coup de Tesshin, gorgé de l'énergie vitale incommensurable qu'il venait d'absorber lors de son miracle alchimique dans les conduits, ne trancha pas seulement la matière : il trancha le concept même de fermeture. Une ligne d'un noir absolu, fine comme un cheveu mais lourde comme une étoile morte, balafra les cinquante mètres de la porte de bas en haut. L'espace d'une seconde, le temps sembla suspendre son vol dans l'air raréfié de la cime atmosphérique. Puis, avec la lenteur insoutenable d'un glacier qui se détache, les deux immenses pans de cristal et de météorite glissèrent sur leurs gonds invisibles, s'écartant pour laisser béer l'entrée du Château.

L'air qui s'en échappa ne ressemblait en rien à la brise glaciale de la nuit extérieure, ni aux miasmes rouillés et sanglants des Entrailles de la Cité.

C'était un air sans âge, d'une pureté si radicale, si aseptisée, qu'il brûla instantanément les poumons des trois exilés. Il sentait l'ozone froid, le vide absolu et le silence. Un silence lourd, dense, qui n'était pas simplement l'absence de bruit, mais une force physique conçue pour écraser la moindre pensée rebelle.

Tesshin abaissa lentement son sabre. La cicatrice argentée qui barrait désormais son abdomen, vestige de son empalement et de sa résurrection, pulsa faiblement sous son manteau de cuir déchiré. Il ne rengaina pas. Ses yeux sombres, abrités derrière son demi-masque de fer éraflé, scrutèrent les ténèbres immaculées qui les attendaient.

À sa droite, Kael fit pivoter ses épaules avec la lenteur calculée d'un fauve acculé. L'Exilé n'était plus le spectre maladif qui crachait le sang quelques heures auparavant. Sa peau avait retrouvé la pâleur de l'albâtre, ses yeux d'un gris d'acier brillaient d'une lucidité fiévreuse, et la pique hérésiarque qu'il tenait dans sa main droite semblait ronronner comme un grand félin repu. Le carcan noir greffé à sa nuque était froid, inerte, totalement soumis à la volonté du jeune homme. Pourtant, malgré cette puissance nouvelle, Kael frissonna. Les instincts forgés dans les fosses d'équarrissage de la Basse-Ville hurlaient dans son esprit. Un prédateur sait toujours quand il pose la patte dans la mâchoire d'une bête plus gigantesque que lui.

À la gauche du sabreur, Senna s'avança, le visage fermé. Ses mains, miraculeusement guéries par le transfert entropique, se serraient et se desserraient machinalement. La peau rosée et neuve de ses paumes lui semblait étrangère, presque trop douce pour le monde violent qu'elle habitait. Ses yeux violets, d'ordinaire si prompts à analyser les rouages, les poulies et les flux thermiques, s'écarquillèrent face à ce qui s'étendait au-delà de la Porte Zénithale.

Ils franchirent le seuil.

Leurs bottes, couvertes de cendres, de boue séchée et du sang séché de la Garde de Sang, foulèrent un sol qui ne ressemblait à aucune matière connue. Ce n'était ni de la pierre, ni du métal, ni du verre. C'était une surface d'un blanc laiteux, opalescent, légèrement translucide, qui semblait absorber la lumière pour la restituer sous forme d'une lueur intérieure, douce et maladive.

La porte colossale se referma derrière eux dans un murmure pneumatique, coupant net le hurlement du vent extérieur. L'obscurité étoilée de la nuit disparut, remplacée par la clarté perpétuelle et écrasante du sanctuaire.

Ils se trouvaient dans une antichambre aux proportions cauchemardesques. Les murs s'élevaient à une hauteur vertigineuse, se courbant doucement pour former une voûte en berceau qui rappelait, de manière troublante, l'intérieur d'une cage thoracique titanesque. Il n'y avait ni torches, ni lustres, ni fenêtres. La lumière émanait de la matière elle-même, une incandescence froide, clinique, digne d'une salle d'autopsie divine.

Mais ce qui frappa le trio avec la force d'un coup de massue, ce fut le vide.

Ils s'attendaient à affronter l'élite de l'élite. Ils s'étaient préparés à croiser le fer avec des phalanges d'Inquisiteurs aux armures étincelantes, avec des Limiers de cristal géants, ou avec la garde prétorienne personnelle de l'Architecte. Ils s'attendaient à des trompettes de guerre, à des alarmes stridentes, à un mur de boucliers pour protéger le cœur battant du Cadran.

Il n'y avait rien.

Pas une âme. Pas un mouvement. Pas une seule arme pointée vers eux. L'antichambre était vide, stérile, dénuée de la moindre scorie d'humanité.

— C'est une blague... murmura Kael, sa voix résonnant bizarrement, étouffée par l'acoustique absurde de la pièce, comme si l'air lui-même refusait de porter le son de leurs cordes vocales. Où sont leurs armées ? Ils savent qu'on est là. Nous venons de pulvériser leur porte de devant.

Senna s'agenouilla, le cuir de son manteau craquant lugubrement. Elle posa prudemment sa main droite à plat contre le sol nacré. Elle ferma les yeux, isolant ses autres sens pour se concentrer sur les micro-vibrations tactiles. Son esprit de mécanicienne cartographiait l'invisible.

Lorsqu'elle rouvrit les yeux, son visage était d'une pâleur cadavérique.

— Il n'y a pas d'armée, Kael, répondit-elle d'une voix blanche. Parce qu'il n'y a pas besoin de défendre une forteresse quand la forteresse est vivante.

Elle se releva, reculant d'un pas, ses yeux balayant les courbes lisses et sans aspérités des murs colossaux.

— Regardez autour de vous. Vraiment. Cherchez les joints. Cherchez les rivets, les soudures, les marques de burin ou de taille de pierre.

Tesshin et Kael obéirent. Ils scrutèrent la vaste nef. Kael plissa ses yeux d'argent. Senna avait raison. L'architecture entière était continue. Les murs se fondaient dans le sol et le plafond sans la moindre arête tranchante, sans la moindre rupture de matière. C'était une géométrie parfaite, fluide, ininterrompue.

— Ce n'est pas de la maçonnerie, continua l'ingénieure, la voix tremblante d'une fascination mêlée d'horreur pure. Ce n'est même pas de la métallurgie magique. C'est de la biologie structurale. Ce lieu n'a pas été construit par des maçons ou des esclaves. Il a poussé. C'est un organisme. Kael, nous ne sommes pas entrés dans un palais. Nous venons d'entrer dans un système digestif.

L'Exilé serra les dents, ses doigts se refermant avec une force redoublée sur le manche de sa pique. L'éclat fractal au cœur de la lame se mit à pulser, projetant des éclairs d'encre noire qui juraient violemment avec la pureté clinique de l'environnement.

— Si ça saigne, on peut le tuer, cracha Kael, balayant l'air avec la pointe de son arme. Ça reste de la matière. Organique ou mécanique, je m'en fiche. Où est l'Architecte ?

Tesshin, silencieux depuis leur entrée, n'avait pas cillé. Il se tenait parfaitement droit, comme une statue d'acier noir au milieu d'un océan de lait. Ses yeux n'examinaient pas les murs, ni le sol. Il fixait le vide devant lui, au bout de l'immense antichambre longue de plusieurs centaines de mètres, là où un couloir béant s'enfonçait dans les profondeurs du Château.

Le sabreur leva lentement sa main gauche, celle qui ne tenait pas Akegata, et la posa sur sa propre poitrine, juste au-dessus de son cœur relancé.

Il ne prêtait aucune attention aux analyses de Senna ni à la bravade de Kael. Tesshin écoutait une tout autre mélodie.

Depuis qu'il avait franchi la Porte Zénithale, une sensation vertigineuse, presque nauséeuse, s'était emparée de lui. Ce n'était pas la fatigue, ni la douleur. C'était une résonance. Le sang qui coulait dans ses veines, ce sang qu'il partageait avec la souveraine absolue de ce monde de fous, réagissait à l'environnement.

Ba-boum.

Il sentait une pulsation sourde. Non pas avec ses oreilles, mais avec sa moelle épinière. Une pulsation lente, rythmée, mathématique. Une pulsation qui se répercutait dans le sol nacré, dans les murs laiteux, et jusque dans la poignée de son sabre.

— Elle ne se cache pas, finit par prononcer Tesshin. Sa voix grave, rocailleuse, déchira le silence aseptisé du Château comme un coup de rasoir sur de la soie.

Il fit un premier pas en avant. Son manteau en lambeaux flotta lourdement derrière lui.

— Vous ne comprenez pas ce que nous cherchons, murmura l'ancien mercenaire sans se retourner. Nous ne sommes pas des assassins qui s'infiltrent dans la chambre d'un roi. L'Architecte n'est pas assise sur un trône au bout d'un couloir, à attendre que nous forcions sa garde.

Il fit un deuxième pas, puis un troisième. La résonance dans son sang s'intensifia. Il ressentait une étrange intimité avec ces murs hostiles. Une familiarité abjecte, dérangeante, qui lui donnait la nausée mais qui attirait ses pas avec la force d'un aimant colossal. Il connaissait ce rythme. Il connaissait ce vide. Il l'avait vu dans les yeux de sa sœur des années auparavant, le jour où le monde avait basculé.

— L'Architecte est cet endroit, déclara Tesshin. Ses pensées sont la gravité qui nous empêche de flotter. Sa respiration est l'air que nous filtrons. Ses battements de cœur sont l'horloge qui maintient la Cité en orbite. Nous marchons littéralement dans son esprit. Et elle sait exactement où nous sommes.

À peine eut-il prononcé ces mots que le Château réagit.

Kael et Senna sursautèrent, adoptant immédiatement des postures de combat.

Au bout de l'antichambre colossale, à plusieurs centaines de mètres, les murs immaculés commencèrent à se déformer. La matière laiteuse s'écoula comme de la cire chaude, se modifiant sans le moindre bruit mécanique. Des cloisons se formèrent, s'entrecroisant, se superposant, redessinant l'architecture en temps réel. Le couloir droit et évident qui s'offrait à eux disparut, remplacé par une fractale de passages complexes, de bifurcations asymétriques et de portes circulaires qui s'ouvraient sur des abysses inconnus.

Le Château venait de se reconfigurer sous leurs yeux. Il n'envoyait pas de soldats ; il modifiait la réalité géographique pour les perdre.

— Un labyrinthe... souffla Senna, fascinée par la fluidité de la transformation. La structure répond à un algorithme de défense passif. Elle calcule notre trajectoire et modifie l'espace pour empêcher toute progression linéaire. C'est... c'est divin. C'est mathématiquement parfait.

— Rien n'est parfait, rétorqua Kael, l'hérésie sombre s'intensifiant autour de sa lame, crépitant comme un feu de camp mal éteint. S'ils construisent un labyrinthe, c'est qu'il y a quelque chose au centre qu'ils veulent protéger. On n'a qu'à marcher tout droit et percer tout ce qui se dresse devant nous.

Tesshin s'arrêta. Il contempla les dizaines de couloirs qui venaient de naître devant eux, tous identiques, tous baignés de cette même lumière d'autopsie. Les lois de la physique terrestre n'avaient plus cours ici. S'ils se séparaient, ils mourraient. S'ils hésitaient, le Château les digérerait.

Il resserra sa poigne sur la garde d'Akegata. La cicatrice argentée sur son abdomen lui brûlait la peau, comme un fil incandescent tiré depuis les entrailles du monde jusqu'à lui.

— On ne choisit pas le chemin avec nos yeux, ordonna Tesshin, son regard se fixant sur une artère spécifique, légèrement surélevée, qui ne présentait aucune différence visuelle avec les autres. Mes yeux voient le mensonge. Mais mon sang connaît la route.

Il s'élança dans le vide laiteux, sa silhouette sombre jurant horriblement avec la pureté mortifère des lieux.

Kael et Senna échangèrent un regard lourd de sens. Ils n'avaient plus aucune certitude scientifique ou guerrière à laquelle se raccrocher. Ils n'étaient plus que des corps étrangers dans un système immunitaire divin. Mais ils avaient prêté un serment dans la suie et les cendres des conduits d'aération. Ils suivraient l'Enclume jusqu'à ce qu'elle se brise, ou jusqu'à ce que le monde se brise sur elle.

L'Exilé et l'ingénieure emboîtèrent le pas au sabreur, s'enfonçant dans les méandres changeants du Tombeau de Verre.

Le silence se referma sur eux, total, absolu et prédateur. La marche vers l'inéluctable tragédie venait de commencer, et au loin, au plus profond de l'horloge biologique, la sœur de Tesshin les regardait avancer, attendant l'heure du sacrifice.

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