Prologue
Cinq ans.
Cinq ans que son prénom faisait battre mon cœur.
Tout avait commencé par le plus ridicule des hasards. Ce jour-là, j'étais assis sur un banc de l'université, complètement détruit après avoir été largué par celle que je croyais être l'amour de ma vie. En voulant ramasser mes affaires, j'avais bousculé une inconnue, échangé nos sacs par erreur et fini par éclater en sanglots devant elle.
N'importe qui serait parti.
Pas elle.
Elle s'était simplement assise à côté de moi, avait sorti un paquet de mouchoirs de son sac et me l'avait tendu avec un sourire.
— Tu peux continuer à pleurer... je ne juge pas.
J'avais ri malgré moi.
Ce rire avait été le premier depuis des semaines.
On avait parlé pendant des heures. De tout. De rien. De nos rêves, de nos peurs, de nos familles. En rentrant chez moi ce soir-là, je ne savais pas encore que cette inconnue deviendrait la personne la plus importante de ma vie.
Trois années d'une amitié indestructible avaient suivi.
Des nuits blanches à réviser.
Des repas improvisés à deux heures du matin.
Des kilomètres parcourus simplement pour aller admirer un coucher de soleil.
Puis, un soir, elle avait pris ma main.
— Et si... on arrêtait de faire semblant ?
Je l'avais regardée sans comprendre.
— Semblant de quoi ?
Elle avait baissé les yeux avant de souffler :
— Semblant de n'être que des amis.
À partir de cet instant, tout avait changé.
Personne ne comprenait ce qu'elle faisait avec moi.
« Elle est trop belle pour toi. »
« Tu ne la garderas jamais. »
« Tu finiras par la perdre. »
Je n'avais jamais écouté.
Parce qu'elle m'avait choisi.
Moi.
Pas un autre.
Moi.
Alors je m'étais juré une chose : la protéger jusqu'à mon dernier souffle.
Aujourd'hui devait être le plus beau jour de notre vie.
Nous avions décidé de respecter la tradition. Elle voulait que je la découvre seulement au bout de l'allée, lorsque les portes de l'église s'ouvriraient.
Je ne savais même pas à quoi ressemblait sa robe.
Je l'imaginais depuis des semaines.
Mon cœur battait si fort que j'avais l'impression qu'il allait sortir de ma poitrine.
Trois mois plus tôt, nous avions traversé une période compliquée. Une étrange distance s'était installée entre nous, sans que je comprenne vraiment pourquoi. Mais tout semblait enfin derrière nous.
Plus rien ne pouvait gâcher cette journée.
Ni le vent.
Ni la pluie.
Ni le destin.
On frappa à la porte.
Je souris.
— Entrez !
Je pensais voir arriver l'organisateur ou un membre de ma famille.
Mais lorsque la poignée s'abaissa...
Le monde s'arrêta.
C'était elle.
Dans sa robe de mariée.
Elle était à couper le souffle.
Le tissu épousait parfaitement sa silhouette, comme si cette robe avait été créée uniquement pour elle.
Pourtant...
Ce ne fut pas sa beauté qui me frappa.
Ce furent ses yeux.
Rouges.
Gonflés.
Ils étaient remplis de larmes.
Elle tremblait si fort que ses mains s'accrochaient désespérément aux plis de sa robe.
Un frisson parcourut mon dos.
— Mon amour...
Ma voix n'était plus qu'un murmure.
— Pourquoi tu pleures ?
Elle baissa les yeux.
— On n'est même pas censés se voir avant la cérémonie..., ajoutai-je avec un sourire maladroit. Tu étais la première à vouloir respecter cette tradition.
Elle ne répondit pas.
Son silence me fit plus peur que n'importe quel mot.
Je m'approchai.
— Hé... regarde-moi.
Elle releva lentement le visage.
Une larme roula sur sa joue.
— Math...
Sa voix se brisa.
— Je suis tellement désolée...
Mon sourire disparut.
— Désolée de quoi ?
Elle secoua la tête.
— Dis quelque chose.
— Je t'aime...
Mon cœur reprit espoir.
Puis elle termina sa phrase.
— Mais je ne peux pas t'épouser.
Le temps cessa d'exister.
Je la regardais sans comprendre.
— Explique-moi...
Ma voix tremblait.
— Dis-moi ce qui se passe.
Elle porta une main à sa bouche pour étouffer un sanglot.
— À mon enterrement de vie de jeune fille... j'avais beaucoup bu.
Elle inspira difficilement.
— Je t'ai confondu avec quelqu'un.
Je fronçai les sourcils.
— Avec qui ?
Elle ferma les yeux.
— Avec ton frère.
Un silence écrasant s'abattit sur la pièce.
Je restai figé.
Elle continua entre deux sanglots.
— J'ai couché avec lui.
Je n'entendais plus rien.
Seulement les battements désordonnés de mon cœur.
— Je te jure que je croyais que c'était toi...
— Arrête.
Ma voix était froide.
— Math...
— Arrête.
Elle s'effondra en larmes.
— Je voulais te le dire... mais j'avais peur. Peur que tu me quittes.
Je reculais d'un pas.
Puis d'un autre.
Comme si l'air lui-même était devenu irrespirable.
— Trois mois...
Ma gorge se serra.
— Tu as attendu trois mois avant de me l'avouer...
Elle essaya d'attraper ma main.
Je la retirai immédiatement.
Ce n'était pas seulement une trahison.
C'était la pire qui soit.
Toutes les femmes que j'avais aimées avaient fini par regarder mon frère.
Certaines étaient parties.
D'autres avaient attendu la première occasion.
Nous étions identiques.
Le même visage.
La même voix.
Les mêmes yeux.
Mais lui possédait ce que je n'aurais jamais.
Cette assurance insolente.
Ce magnétisme naturel.
Cette facilité à séduire.
Toute ma vie, j'avais vécu dans son ombre.
Et je croyais...
J'avais vraiment cru...
Qu'elle serait la première à me choisir, moi.
— Comment tu l'as découvert ? demandai-je d'une voix blanche.
Elle hésita.
— Réponds-moi.
— C'est... lui qui me l'a dit.
Je levai brusquement la tête.
— Quoi ?
— Je pensais qu'il plaisantait... jusqu'à ce qu'il m'embrasse l'autre jour dans son bureau.
Je sentis mon estomac se retourner.
— Il ne s'est rien passé, je te le jure ! Je l'ai repoussé immédiatement.
Elle éclata en sanglots.
— Mais ce baiser m'a rappelé cette nuit... sa façon de me toucher...
Elle s'interrompit trop tard.
Je l'avais vu.
Cette hésitation.
Ce souvenir.
— Tu as aimé.
Elle resta silencieuse.
Son silence suffisait.
— Réponds !
— Oui...
Elle s'effondra.
— Parce que je croyais que c'était toi...
Puis elle releva lentement la tête.
— Mais après... j'ai eu envie de recommencer.
Mon monde venait de s'écrouler.
À cet instant précis, quelqu'un frappa à la porte.
— Petit frère ?
Sa voix.
La sienne.
— Tout le monde t'attend. La cérémonie va commencer.
Quelques secondes passèrent.
Puis il ajouta en riant :
— Si tu ne veux plus te marier... je peux toujours prendre ta place.
Avant, cette plaisanterie m'aurait fait sourire.
Aujourd'hui...
Je comprenais enfin.
Il la voulait.
Comme il avait toujours voulu tout ce qui m'appartenait.
Je n'ai plus réfléchi.
J'ai ouvert la porte d'un geste violent.
Il n'a même pas eu le temps de parler.
Mon poing s'est écrasé contre son visage avec une force que je ne me connaissais pas.
Il s'est écroulé au sol.
Du sang coulait de sa lèvre.
Il me regarda, abasourdi.
— Tu le sais...
Sa voix était presque un souffle.
— Je ne voulais pas que tu l'apprennes comme ça.
Je serrai les poings jusqu'à m'en faire mal.
— Comme ça, tu aurais pu continuer à coucher avec ma future femme dans mon dos ?
Il baissa les yeux.
Je sentis quelque chose mourir en moi.
— Tu m'as tout pris.
Ma voix était étrangement calme.
— Depuis toujours.
Je me tournai une dernière fois vers elle.
Elle pleurait.
Elle tendait les mains vers moi.
— Math... ne pars pas...
Je secouai lentement la tête.
— Tu la voulais...
Je fixai mon frère droit dans les yeux.
— Alors prends-la.
Je te la donne.
Sans attendre leur réponse, je quittai la pièce.
Je n'avais aucune idée que ce jour-là n'était pas la fin de mon histoire.
C'était le début de la pire obsession de nos vies.








