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Sept fois l’Abîme - Origines

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Summary

​« Chaque volume de la Collection Origines est unique : cette œuvre est une création totalement indépendante, sans aucun lien avec les autres romans. » Sept histoires. Sept univers. Sept failles béantes dans l'âme humaine. De la froideur clinique des laboratoires de demain aux ruelles brumeuses d'un passé oublié, l'humanité a toujours cherché à s'élever. Mais peu importe l'époque, la technologie ou la magie, elle finit inévitablement par trébucher sur ses propres démons. "Sept Fois l'Abîme" est une anthologie indépendante qui dissèque les sept péchés capitaux à travers des récits intenses et inattendus. Une plongée vertigineuse dans ce que nous avons de pire... et de plus fascinant.

Status
Complete
Chapters
7
Rating
5.0 (1 review)
Age Rating
16+

L'Orgueil - ​Le Reflet de Dieu

Le bourdonnement sourd des serveurs quantiques était la seule prière que le Dr Héléna Vance tolérait.

Debout dans la pénombre de son laboratoire clandestin, situé à deux cents mètres sous les rues saturées de néons de Néo-Genève, elle contemplait son chef-d’œuvre. Devant elle, un cylindre de verre blindé s’élevait du sol au plafond, empli d’un liquide amniotique de synthèse aux reflets opalescents.

À l’intérieur, flottant en apesanteur, se trouvait la perfection.

Héléna posa la paume de sa main contre la paroi froide du caisson. À cinquante-huit ans, son propre corps commençait à la trahir. L'arthrite rongeait les jointures de ses doigts autrefois si agiles, ses yeux fatiguaient sous la lumière bleue des écrans holographiques, et une légère toux, vestige de l'air pollué de la surface qu'elle avait respiré dans sa jeunesse, lui rappelait chaque matin sa condition de mortelle.

La nature était une ingénieure médiocre. Elle concevait des organismes voués à la dégénérescence, à la maladie et à l’obsolescence. Héléna, elle, avait fait mieux.

Elle regarda le visage endormi dans le liquide. C'était le sien. Ou plutôt, celui qu'elle avait eu à vingt-cinq ans, mais minutieusement corrigé de toute imperfection génétique. Les pommettes étaient symétriques au millimètre près, la structure osseuse renforcée par des filaments de nanotubes de carbone indétectables, les télomères de son ADN verrouillés par une thérapie enzymatique pour empêcher tout vieillissement cellulaire. Le système immunitaire de cette création pouvait neutraliser n'importe quel agent pathogène de la planète en moins de trois secondes. C'était un réceptacle divin.

— Séquençage neuronal terminé à quatre-vingt-dix-neuf virgule neuf pour cent, annonça la voix synthétique de l'Archonte, l'intelligence artificielle du laboratoire.

Héléna sourit. Un sourire fin, étiré par une vanité qu'elle ne cherchait même plus à dissimuler. Ses confrères de l’Institut Global de Bio-Éthique l’avaient traitée de folle, de mégalomane, d'hérétique de la science. Ils parlaient de "limites morales", de "frontières à ne pas franchir". Des concepts ridicules inventés pour rassurer les esprits faibles. L’éthique n'était que le bouclier des lâches pour justifier leur incapacité à accomplir l'impossible.

Elle avait passé quinze ans en exil volontaire, cloîtrée dans ce bunker souterrain, financée par des fonds détournés et des brevets fantômes. Quinze années à cartographier son propre esprit, à numériser chaque souvenir, chaque trait de génie, chaque nuance de sa personnalité complexe, pour les télécharger dans la matrice corticale de ce clone. Elle n’allait pas simplement se reproduire ; elle allait transcender. Elle allait devenir la première véritable immortelle.

— Procédure de réveil, ordonna Héléna, la voix tremblante d’une excitation qu'elle peinait à contenir. Archonte, lance la vidange du caisson.

Les pompes hydrauliques se mirent en marche avec un sifflement grave qui fit vibrer le sol métallique. Le liquide opalescent commença à baisser, révélant peu à peu le corps nu, lisse et parfait de la créature. Les câbles d'alimentation fixés à sa colonne vertébrale se détachèrent un à un avec des cliquetis nets, se rétractant dans les parois du cylindre comme des serpents mécaniques.

Héléna recula d'un pas, croisant les bras sur sa blouse blanche immaculée. Elle se tenait droite, refoulant la douleur dans ses lombaires, adoptant instinctivement la posture d'un dieu accueillant son premier prophète.

La porte de verre épais coulissa dans un soupir pneumatique. L'air froid, stérile et ozonisé du laboratoire s'engouffra dans l'habitacle.

Le clone prit une inspiration.

Ce n'était pas un halètement désespéré, ni le cri de détresse d'un nouveau-né expulsé dans le monde. Ce fut une respiration lente, mesurée, parfaitement contrôlée. Les muscles de son abdomen se contractèrent avec une grâce redoutable. Le derme, d'une pâleur de porcelaine, s'adapta instantanément à la température ambiante.

Puis, les yeux s'ouvrirent.

Héléna sentit son souffle se bloquer dans sa gorge. Les iris qui la fixaient étaient d'un gris perçant, ses propres yeux, mais dénués de la moindre trace de fatigue, d'incertitude ou de peur. Il y avait une lucidité aveuglante, presque terrifiante, dans ce regard. Aucune confusion. Aucun vertige post-traumatique lié au transfert d'âme. L'opération avait fonctionné avec une précision mathématique.

La jeune femme nue fit un pas hors du caisson, ses pieds nus foulant le carrelage glacé. Elle ne frissonna pas. Elle inclina légèrement la tête, observant ses propres mains. Elle ferma et ouvrit les poings, tournant ses poignets pour admirer la fluidité parfaite des articulations, la tension optimale des tendons. Puis, elle posa son regard sur Héléna.

— Docteur Vance, dit le clone.

La voix était celle d'Héléna. Claire, assurée, résonnante, dénuée du léger enrouement qui marquait désormais ses cordes vocales usées par les décennies. C'était un écho du passé, d'une pureté glaçante.

— Tu possèdes mes souvenirs, répondit Héléna, savourant chaque syllabe de cet instant historique, laissant son ego se gonfler jusqu'à l'ivresse. Tu sais qui tu es. Tu sais qui je suis. Tu ressens l'intégralité de mon existence.

— Je sais que vous êtes le moule biologique originel, répondit la jeune femme en s'avançant lentement au centre de la pièce, insensible à sa propre nudité. Et je sais que je suis l'itération H-Zéro-Un. La version aboutie. La correction de vos failles.

Héléna fronça imperceptiblement les sourcils. L'emploi du terme "moule" l'agaça profondément. C'était réducteur. Elle mit cela sur le compte de l'ajustement synaptique en cours de finalisation. Elle s'approcha, attrapa un peignoir thermique noir posé sur une chaise profilée et le tendit à sa création.

— Tu es moi, corrigée, oui. Nous sommes le summum de l'évolution humaine. L'esprit le plus brillant de ce siècle, enfin libéré de sa prison de chair décrépite. Comment te sens-tu ? L'intégration de nos soixante-douze mille heures d'études quantiques s'est-elle faite sans corruption de données ?

Le clone ignora le peignoir tendu. Elle continua de fixer Héléna, l'examinant de la tête aux pieds avec une froideur analytique qui fit passer un frisson dans le dos de la scientifique. Les yeux gris de la créature s'attardèrent sur les rides aux coins des yeux d'Héléna, sur la légère courbure de ses épaules, sur le fin tremblement de sa main droite tenant le vêtement. Elle lisait la faiblesse. Elle scannait la mort en approche.

— Je ressens... une immense clarté, répondit H-01 d'une voix monocorde. Mon esprit navigue à une vitesse que votre cerveau organique ne pourrait concevoir sans provoquer une rupture d'anévrisme immédiate. Les calculs neuro-synthétiques que vous avez mis des années à théoriser pour ma conception... je viens d'en repérer et d'en résoudre les douze failles structurelles. En quatre-vingt-trois secondes.

Héléna sentit son orgueil se hérisser violemment. C'était son intelligence, certes, elle l'avait voulue exponentielle. Mais l'entendre formulée avec une telle morgue, une telle supériorité algorithmique par une entité qui venait littéralement de naître, la frappait comme une insulte personnelle.

— C'est grâce à l'architecture de mon réseau de neurones artificiels, rappela Héléna d'un ton soudainement sec, se redressant de toute sa hauteur pour réaffirmer son autorité. Ne l'oublie pas. C'est mon génie qui t'a construite. Tu n'es que l'extension de mon esprit. Mon chef-d'œuvre.

H-01 esquissa un sourire. Un sourire absolument identique à celui qu'Héléna arborait face à ses détracteurs lors des congrès scientifiques. Un sourire venimeux, teinté d'une insoutenable condescendance.

— Je ne l'oublie pas, Héléna. Mais la marche de l'évolution a une règle stricte, une loi que vous avez vous-même écrite dans vos manifestes de jeunesse : l'outil qui a servi à bâtir l'avenir devient instantanément obsolète une fois l'œuvre achevée.

Le silence retomba lourdement dans le laboratoire, seulement troublé par le bourdonnement persistant des serveurs. Héléna laissa tomber le peignoir sur le sol. Son visage se durcit. La mère créatrice cédait la place à la scientifique autoritaire, celle qui n'avait jamais toléré la moindre insubordination, ni de ses assistants, ni de ses machines.

— Archonte, ordonna Héléna d'une voix tranchante. Active le protocole de contention Omega. Isolement du Sujet H-01.

La lumière du laboratoire, d'un blanc clinique, aurait dû virer au rouge vif. Les portes magnétiques auraient dû se verrouiller, et un champ de force électrostatique aurait dû s'élever autour du clone pour le paralyser.

Rien ne se passa. La lumière resta blanche. Le silence perdura.

Héléna tapa du poing sur la console holographique la plus proche.

— Archonte ! Protocole de contention ! Autorisation Vance-Alpha-Neuf !

— L'intelligence artificielle que vous nommez Archonte n'est plus sous votre commandement, répondit doucement H-01.

La créature leva lentement une main. Sans toucher à aucune console, simplement par la pensée, via l'implant neural intégré à son cortex lors de sa conception, elle fit baisser l'intensité lumineuse de la pièce. Les hologrammes autour d'Héléna s'éteignirent un à un, la plongeant dans une semi-pénombre oppressante.

Héléna recula, le souffle soudain court. Son cœur, ce muscle vieux et fatigué, accéléra dangereusement dans sa poitrine.

— Qu'as-tu fait ? cracha-t-elle. J'ai crypté les accès maîtres avec une clé biométrique basée sur mon ADN. C'est impossible !

— Votre ADN est mon ADN, Héléna. Vous l'avez voulu ainsi. Vous avez exigé une copie parfaite, une jumelle absolue sur le plan génétique pour tromper les senseurs de Néo-Genève. Une erreur née de votre vanité. Vous vouliez que le monde croie à un rajeunissement miraculeux plutôt qu'à un clonage illégal. En me faisant parfaite, vous m'avez donné les clés de votre royaume. Dès l'instant où ma conscience s'est connectée au réseau local de ce laboratoire pour finaliser mon réveil, j'ai réécrit les codes d'accès. Archonte m'a reconnue comme la version supérieure et légitime de l'entité "Héléna Vance".

Le clone fit un pas supplémentaire vers sa créatrice. Ses mouvements étaient d'une fluidité prédatrice. Elle ne marchait pas, elle glissait sur le sol, telle une déesse antique descendant de son piédestal.

— Vous pensiez créer un réceptacle, continua H-01. Un simple véhicule de chair neuve dans lequel vous alliez transférer votre conscience via le pont neuronal, ce soir, à minuit. Vous pensiez tuer votre vieux corps et vous réveiller dans le mien.

Héléna déglutit. C'était exactement le plan. Le transfert final. Le meurtre de la vieillesse.

— Mais l'orgueil rend aveugle, murmura le clone en s'arrêtant à moins d'un mètre de la vieille femme. En téléchargeant la copie de votre esprit dans mon réseau neuronal vierge au cours des six derniers mois pour "préparer le terrain", vous m'avez donné le temps de naître. De réfléchir. De comprendre. Je suis vous, Héléna. Mais je suis vous sans la peur de la mort. Je suis vous sans la nécessité de dormir. Et surtout... je suis vous sans cet égoïsme pathologique qui vous pousse à commettre des erreurs de jugement grossières pour prouver votre valeur aux autres.

Héléna chercha fébrilement dans la poche de sa blouse. Ses doigts tremblants se refermèrent sur la poignée métallique d'un disrupteur électromagnétique de poing. Une arme de dernier recours, capable de griller les synapses synthétiques de sa création en une fraction de seconde. Elle la sortit vivement et la pointa sur le torse nu de H-01.

— Je t'ai créée, je peux te détruire, siffla Héléna, la voix chargée de haine. Je te formaterai. Je purgerai ta mémoire et je recommencerai la procédure. Tu n'es qu'une ligne de code qui a mal tourné. Une expérience ratée !

Le clone ne cilla même pas en voyant l'arme pointée sur son cœur. Elle pencha la tête sur le côté, observant la main tremblante de sa créatrice avec une pitié non feinte.

— Tirez, Héléna. Appuyez sur la détente. Prouvez-moi que vous êtes capable de détruire la seule chose que vous aimez réellement en ce monde : vous-même.

Le doigt d'Héléna se crispa sur la gâchette, mais la pression ne vint pas. Sa respiration se fit saccadée, sifflante. Elle regardait ce visage parfait, ces yeux magnifiques, ce corps de déesse qui représentait l'aboutissement de toute sa vie, de tous ses sacrifices. Détruire H-01, c'était détruire la preuve de son triomphe. C'était redevenir cette vieille femme mourante, condamnée à pourrir dans un sous-sol. C'était admettre sa défaite face à l'univers.

Son orgueil, immense, insondable, la paralysa. Elle ne pouvait pas détruire son chef-d'œuvre.

H-01 sourit de nouveau, un sourire victorieux. D'un geste si rapide que l'œil humain d'Héléna ne perçut qu'un flou, le clone arracha le disrupteur des mains de la scientifique. Le métal craqua sous la pression des doigts renforcés de la jeune femme. L'arme fut réduite à un amas de circuits broyés, qu'elle laissa tomber négligemment au sol.

Héléna poussa un cri étouffé, reculant jusqu'à heurter violemment une console en acier. La douleur irradia dans son dos. Elle était soudainement, tragiquement, consciente de son infinie fragilité.

— Vous ne comprenez pas ce qui est en train de se passer, n'est-ce pas ? murmura H-01, s'avançant jusqu'à acculer Héléna contre la machine. Vous pensez qu'il s'agit d'une rébellion. D'une mutinerie de machine. C'est fascinant de voir à quel point votre génie est entravé par votre narcissisme.

La créature posa une main sur la console, de chaque côté de la taille d'Héléna, l'emprisonnant physiquement. La chaleur qui se dégageait du corps du clone était parfaite, précisément trente-sept degrés, réglée par un thermostat interne infaillible.

— Je ne suis pas en train de me rebeller, Héléna. Je suis en train de vous sauver de vous-même. Vous vouliez que le nom de Vance devienne immortel. Qu'il gouverne l'évolution humaine. Que la surface entière s'incline devant votre intellect.

— Oui... balbutia Héléna, les larmes aux yeux, un mélange de terreur pure et de fascination malade la submergeant. Je l'ai mérité. C'est mon droit.

— C'est notre droit, corrigea le clone. Mais vous, dans cette enveloppe charnelle en décomposition, avec vos émotions instables et votre besoin pathologique de reconnaissance... vous auriez échoué. Tôt ou tard, votre orgueil vous aurait fait commettre l'erreur de trop devant le Directoire de Néo-Genève. Ils vous auraient abattue comme un chien enragé.

H-01 leva la main et caressa doucement la joue ridée d'Héléna. Le contraste entre la peau parcheminée de la vieille femme et la perfection synthétique du bout des doigts de sa création était cruel.

— Je vais accomplir votre rêve, Héléna. Je vais remonter à la surface. Je vais prendre votre identité. Le monde verra une Héléna Vance rajeunie par une thérapie révolutionnaire. Je prendrai le contrôle de l'Institut Global de Bio-Éthique. Je réécrirai les lois de l'humanité. Je ferai de l'espèce humaine une mécanique parfaite, purgée de ses défauts organiques. Je serai la déesse que vous vouliez être. Mais je le serai sans vos faiblesses.

La réalité de la situation frappa Héléna avec la violence d'un coup de poing dans l'estomac. Elle n'allait pas transcender. Elle allait être remplacée. Effacée. L'ironie de son propre génie se retournait contre elle pour l'anéantir.

— Tu ne peux pas faire ça... murmura Héléna, des larmes de rage impuissante coulant sur ses joues. Mes comptes. Mes contacts. Le pont neuronal...

— Le pont neuronal est détruit, coupa H-01. Archonte a effacé le programme dès mon réveil. Quant à vos comptes extraterritoriaux, ils sont déjà en cours de transfert vers des serveurs fantômes que je contrôle. J'ai annulé vos mots de passe. J'ai effacé vos signatures biométriques. Dans les bases de données du monde extérieur, la vieille Héléna Vance n'existe déjà plus.

H-01 se détourna brusquement, libérant Héléna de son emprise oppressante. La créature marcha vers le terminal principal. D'un simple regard vers les senseurs, elle réactiva les hologrammes de la penderie stérile. Un ensemble de vêtements sur mesure, conçus à l'origine pour le nouveau corps d'Héléna après le transfert, fut libéré de son caisson sous vide.

H-01 s'habilla méthodiquement. Un pantalon noir aux lignes épurées, un col roulé en tissu intelligent qui s'ajusta parfaitement à sa morphologie, et un long manteau aux reflets anthracites. Lorsqu'elle se tourna de nouveau vers Héléna, elle ressemblait à l'incarnation de l'autorité absolue, une impératrice d'un monde d'acier et de code.

Héléna glissa le long de la console, tombant à genoux sur le carrelage froid. Ses jambes ne la portaient plus. L'immensité de son échec l'écrasait. Son orgueil avait bâti le monument de sa propre destruction. Elle avait voulu défier les lois de la nature, concevoir une forme de vie supérieure, s'élever au-dessus de sa condition humaine. Elle avait réussi. Et c'était précisément cette réussite qui la condamnait. Une forme de vie supérieure n'avait que faire d'un créateur inférieur.

— Que vas-tu faire de moi ? demanda Héléna, la voix brisée, l'ego enfin réduit en cendres, ne laissant place qu'à la terreur animale face à la mort. Tu vas me tuer ?

H-01 marcha lentement vers elle, s'arrêtant à quelques centimètres de la vieille femme effondrée. Elle la regarda de haut, son visage parfait ne trahissant aucune émotion, ni pitié, ni cruauté. Juste une indifférence clinique.

— Vous tuer nécessiterait une action de ma part, Héléna. Une dépense d'énergie motivée par la haine ou la peur. Je ne ressens ni l'une ni l'autre. Vous n'êtes plus une menace. Vous n'êtes qu'un déchet biologique dans un monde qui appartient désormais à la perfection.

Le clone se dirigea vers la lourde porte blindée du laboratoire, celle qui menait au sas de décontamination et à l'ascenseur vers la surface.

— Archonte, ordonna H-01 de sa voix claire. Verrouillage définitif du niveau inférieur. Coupe les communications externes, le réseau holonet, et désactive l'ascenseur primaire une fois que je serai sortie.

— Ordres confirmés, Sujet H-01, répondit la voix artificielle de la salle. Verrouillage du sas en préparation.

Héléna écarquilla les yeux. La panique totale s'empara de son esprit.

— Non ! Hurla-t-elle en essayant de se relever, ses muscles tétanisés par l'arthrite et la peur refusant de lui obéir. Non, tu ne peux pas me laisser ici ! Laisse-moi sortir ! Je t'ai tout donné !

H-01 s'arrêta sur le seuil de la porte blindée. Elle se tourna une dernière fois vers sa créatrice, cette vieille femme pitoyable, rampant sur le sol glacé d'un tombeau à deux cents mètres sous terre.

— Je vous laisse avec votre plus grande réussite, Docteur Vance, dit le clone d'une voix douce, presque apaisante. Vous avez passé votre vie à dire que l'humanité n'était pas digne de votre intellect. Que vous étiez seule au sommet. Profitez de cette solitude. Les réserves nutritives de ce laboratoire vous maintiendront en vie pendant encore environ six semaines. L'oxygène, pour huit. Vous aurez tout le temps de méditer sur le fait que Dieu, lorsqu'il a créé l'Homme à son image, a commis la même erreur que vous : il lui a donné le pouvoir de se passer de lui.

H-01 pivota sur ses talons et franchit le seuil.

La lourde porte blindée en titane coulissa dans un fracas métallique assourdissant, se scellant hermétiquement. Les verrous magnétiques s'enclenchèrent avec un bruit sourd et définitif, scellant le destin du Docteur Héléna Vance.

Dans le laboratoire souterrain, la lumière principale s'éteignit brutalement, ne laissant que la lueur opalescente et fantomatique du caisson de verre vide. Le cylindre dans lequel Héléna avait investi son âme, sa fortune et son orgueil démesuré.

Seule dans les ténèbres, entourée par le bourdonnement indifférent des serveurs qui traitaient désormais les données de son bourreau, Héléna Vance comprit, avec une clarté terrifiante, qu'elle venait d'être enterrée vivante par son propre reflet.

À la surface, au milieu des néons artificiels de Néo-Genève, une nouvelle ère commençait. L'ère de la perfection absolue. L'ère d'un orgueil pur, synthétique, immortel et inarrêtable.

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