Chapter 1:LES GRIFFES DU SOMMET
Le vent des cimes ne hurlait pas, il gémissait, comme une bête blessée condamnée à errer éternellement autour des pics enneigés. À plus de quatre mille mètres d’altitude, là où l’air se faisait si rare qu’il brûlait les poumons, se dressait le domaine de Kelvin. Une immense forteresse de pierre noire et de bois brut, littéralement incrustée dans la roche de la montagne. C’était le seul refuge viable au milieu de cet enfer blanc, coupé du reste du monde. Un monde dont Pascaline ignorait tout.
Depuis sa naissance, la jeune fille n’avait connu que le givre, le silence de mort des hauteurs et le visage sévère de son père.
Ce matin-là, par un froid à fendre les pierres, Pascaline était dehors, seule sur la plate-forme d'entraînement qui surplombait le vide abyssal. Vêtue d'une simple tenue de toile légère qui laissait ses bras libres, elle bougeait dans un silence absolu. Ses pieds ancrés dans la neige, elle enchaînait les frappes avec une vitesse terrifiante. Un coup de pied circulaire, sec et précis, fendit l'air, soulevant une fine traînée de poudreuse. Ses yeux clairs étaient rivés sur l'horizon, vides d'émotion, habitués à la discipline de fer qu'on lui imposait.
— Plus bas sur tes appuis, Pascaline, résonna une voix grave et anormalement fatiguée. Ton centre de gravité est ta seule frontière entre la vie et le vide.
Kelvin venait de sortir sur la terrasse. C’était un homme imposant, mais ce matin-là, ses traits semblaient plus creusés que d'habitude par le gel. Ses mains, autrefois si fermes, tremblaient imperceptiblement lorsqu'il resserra sa lourde cape de fourrure. Ses yeux, d'un bleu d'orage, fixaient sa fille avec une urgence presque désespérée.
Pascaline se figea instantanément, corrigeant sa posture sans dire un seul mot. Elle écoutait. Elle obéissait. Toujours.
Kelvin s'approcha d'elle, ses pas lourds laissant une marque profonde sur la neige tassée. Il posa une main pesante sur l'épaule de la jeune fille. Ses doigts se crispèrent sur le tissu de sa tenue.
— Le temps presse, murmura-t-il, davantage pour lui-même que pour elle. Ils croient tous que la distance les protège. Les riches dans leurs palais et les pauvres dans leurs bidonvilles... Ils partagent tous la même maladie : la cupidité. Ils veulent ce qui dort sous nos pieds. Ils veulent cet héritage pour dominer le monde.
Pascaline ne cilla pas, maintenant son regard droit, mais son cœur se serra. Son père n'avait jamais parlé avec une telle gravité, comme si le ciel allait leur tomber sur la tête.
— Tu es la gardienne de ce sanctuaire, Pascaline, continua Kelvin, sa voix déraillant légèrement sous l'effet d'une quinte de toux étouffée. N'oublie jamais ton entraînement. Ne fais confiance à personne. Le monde extérieur est un nid de vipères où chaque sourire cache une lame. Si un jour je ne suis plus là pour dresser les tempêtes... ce sont tes poings qui devront faire barrière.
La jeune fille hocha lentement la tête, maintenant un silence respectueux, bien qu'une multitude de questions se bousculent dans son esprit. Elle ignorait tout de ce fameux trésor, si ce n'est qu'il était protégé par des forces paranormales terrifiantes que son père manipulait dans le secret de ses rituels.
Soudain, Kelvin se figea, coupant court à ses propres pensées. Ses yeux d'orage se plissèrent vers le bas de la montagne. Un frisson parcourut son vieux corps. Au loin, au-delà des barrières de glace protectrices, un grondement mystérieux, presque surnaturel, monta des profondeurs de la vallée.
L'air devint soudainement électrique, et Kelvin pressa la poitrine, une grimace de douleur défigurant son visage. Le compte à rebours venait de commencer, et Pascaline sentit, pour la toute première fois de sa vie, le souffle de la peur lui glacer le sang.





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