Est ce que tu y crois ?
Il est vingt et une heure quand je claque la porte derrière moi. Baskets au pieds, écouteurs enfoncés dans les oreilles, l'âme en vrac, j'avance nonchalamment dans l'obscurité face à moi.
Ça fait plusieurs mois que ces pensées toxiques s'accumulent dans ma tête. Des mois, que je n'arrête pas de me questionner sur mon identité même.
Cette impression de tourner en rond. De stagner alors qu'autour, tout se meut avec une aisance affolante. Ce genre de sentiment qui donne la gerbe simplement.
Qui suis-je ? Je suis moi. Je suis un individu parmi des milliards. Une âme qui s'éteindra après s'être fait consommée par le destin. Un point dans le ciel parmi tout les autres points dans le ciel. Quelqu'un qui ne fera pas avancer le monde, qui n'impactera pas sa génération, qui a du mal à se dire qu'un lendemain existe.
Les lampadaires découpent la route en fragments de lumière sale. Je marche sans but précis, juste pour ne pas rester immobile dans ma tête. Le vent du soir est tiède, indifférent. Il passe sur moi comme si je n'étais qu'un détail du décor.
Au bout de quelques rues, la station-service apparaît. Un îlot fluorescent perdu dans le noir. Je prends une bouteille d'eau. Des clopes. Un briquet. Des gestes mécaniques, adoptés par habitude.
La caisse grésille légèrement. Derrière, une fille.
Jeune, épuisée. Peut-être étudiante économisant pour son diplôme ou alors une jeune mère dépassée par ses propres choix.
Elle scanne les articles sans vraiment me prêter la moindre attention, jusqu'à ce que finalement nos regards se croisent pendant une seconde trop longue.
Elle me demande si j'ai une carte de fidélité. Je lui réponds que non, j'ai jamais su que je pouvais en avoir.
Silence.
Puis, sans prévenir, comme si la nuit l'avait poussée à parler : « Tu crois en Dieu ? »
La question tombe mal, ou peut-être trop bien. Je ne sais pas. Je hausse les épaules, réflexe lâche d'un esprit qui ne veut pas trancher.
« Je sais pas... »
Elle sourit un peu, mais pas joyeusement. Un sourire fatigué, comme quelqu'un qui a déjà entendu toutes les réponses possibles.
Elle dit :
« Moi je crois pas trop... mais parfois je me dis que si on est capables de se demander pourquoi on souffre autant de nos propres émotions, pourquoi on a cherché à croire qu'un seul être pouvait être la réponse à tous nos maux... est-ce que ça ne voudrait pas dire que la vraie question, c'est peut-être pas "qui nous sauve", mais "comment on fait pour apprendre à rester vivants avec tout ça" ? »
Elle tend le sac, rend la monnaie.
« On cherche trop des preuves, » ajoute-t-elle,
« alors qu'on est déjà nous même la preuve qu'il se passe quelque chose. »
Je sors de la station sans savoir quoi répondre.
Dehors, la nuit est toujours la même. Mais quelque chose a changé, imperceptiblement. Comme si mon existence venait de perdre un peu de son accusation.
Je m'assois sur un muret. J'ouvre la bouteille. L'eau est froide, réelle.
Et pour la première fois depuis longtemps, je ne me demande pas si je mérite d'être là.
Je constate juste que j'y suis et que je n'avais jamais pris le temps de l'apprécier.








