Chapitre 1 — Le portail des cendres
La pluie avait cessé quelques minutes avant mon arrivée.
Une odeur de mousse humide et de pierre ancienne flottait dans l'air, mêlée au parfum plus discret des feuilles froissées par le vent. Devant moi, le portail magique vibrait encore comme la surface d'un lac après qu'on y a jeté une pierre.
Je pris une longue inspiration.
C'était donc ici.
L'Université d'Aubeval.
Le plus ancien sanctuaire de magie du royaume.
Le lieu où les plus grands mages avaient étudié.
Le lieu où personne ne voulait d'une fille née de deux humains.
Ma main se crispa sur la poignée de ma valise.
Je pouvais encore faire demi-tour.
Personne ne me retiendrait.
Personne ne remarquerait même mon absence.
Le cercle de pierres gravées s'illumina une dernière fois sous mes pieds avant de s'éteindre dans un souffle.
Le silence retomba.
Un silence immense.
Je levai lentement les yeux.
Le château surgissait au sommet d'une colline comme s'il avait toujours été là.
Ses centaines de cheminées découpaient le ciel gris.
Ses toitures d'ardoise semblaient infinies.
Ses tours blanches se reflétaient dans les canaux qui encerclaient l'immense domaine.
Il ressemblait aux vieux dessins des livres d'histoire.
Plus grand encore.
Plus vivant.
Des oiseaux inconnus tournoyaient au-dessus des flèches.
Au loin, une forêt encerclait le domaine comme une mer verte.
Impossible d'en distinguer la fin.
Le vent traversa les hautes herbes.
Pendant un instant, j'eus l'impression qu'il murmurait mon prénom.
— Elys...
Je me retournai aussitôt.
Personne.
Seulement les arbres.
Je secouai la tête.
L'imagination.
Depuis toujours.
— Tu n'es pas la première à croire que la forêt parle.
Je sursautai.
Un petit homme couvert d'une épaisse barbe brune était assis sur une souche.
Enfin...
Pas tout à fait un homme.
Deux cornes recourbées dépassaient de ses cheveux en bataille.
Ses jambes étaient celles d'un bouc.
Il mâchonnait tranquillement une pomme.
— Tu fixes toujours les arbres comme ça ou c'est seulement quand tu arrives dans un nouvel endroit ?
Je restai figée quelques secondes.
— Vous êtes...
— Magnifique ? répondit-il avec un sourire malicieux.
Je laissai échapper un rire malgré moi.
— Un faune.
— Enfin quelqu'un qui ouvre des livres.
Il se leva avec une souplesse étonnante.
— Garran.
Gardien des créatures magiques.
Accessoirement jardinier, vétérinaire, cuisinier improvisé, sauveur de licornes capricieuses et psychologue des étudiants en crise existentielle.
Il me tendit la main.
Je la serrai.
Elle était étonnamment chaude.
— Elys.
— Je sais.
Il haussa les épaules.
— Toute l'université sait qu'une humaine arrive aujourd'hui.
Le mot me frappa plus fort que je ne voulais l'admettre.
Humaine.
Toujours avant mon prénom.
Jamais après.
Garran sembla lire quelque chose sur mon visage.
Son sourire s'effaça un instant.
— Ici, certains feront une fixation sur ton sang.
Moi, je regarde plutôt comment les gens traitent les animaux.
C'est beaucoup plus révélateur.
Je souris malgré moi.
— Venez.
Sinon la directrice va croire que je t'ai donnée en pâture aux griffons.
Je le suivis.
Le chemin serpentait entre des jardins où poussaient des fleurs lumineuses.
Certaines se refermaient à notre passage.
D'autres inclinaient leurs pétales vers Garran.
— Bonjour, mes belles.
Il salua une rangée de plantes comme de vieilles connaissances.
— Elles vous comprennent ?
— Évidemment.
Les humains parlent trop.
Les plantes écoutent mieux.
Je ne savais pas s'il plaisantait.
Avec lui, c'était impossible à deviner.
Nous franchîmes un vieux pont de pierre.
Sous nos pieds, une eau parfaitement transparente laissait voir des poissons argentés dont les nageoires diffusaient une faible lumière bleutée.
Puis les portes monumentales apparurent.
Elles s'ouvrirent toutes seules.
L'intérieur du château était encore plus impressionnant.
Des escaliers mouvants.
Des galeries suspendues.
Des vitraux représentant d'anciens mages.
Une odeur de cire chaude, de vieux livres et de bois ciré emplissait l'immense hall.
Des dizaines d'étudiants passaient dans tous les sens.
Les conversations s'interrompirent.
Une seconde.
Puis deux.
Les regards se tournèrent vers moi.
Je connaissais ce silence.
Je l'avais déjà entendu toute mon enfance.
Celui qui disait :
La voilà.
Je continuai pourtant d'avancer.
La tête droite.
Même si mon cœur battait beaucoup trop vite.
Une jeune femme blonde descendit lentement le grand escalier central.
Grande.
Élégante.
Sa robe semblait tissée de fils d'or.
Deux autres étudiantes marchaient juste derrière elle.
Elle me détailla des pieds à la tête.
Comme on observe une curiosité.
— C'est donc elle.
Sa voix était douce.
Mais chaque mot ressemblait à une lame.
— Je m'attendais à... davantage.
Ses deux amies rirent discrètement.
Je ne répondis pas.
— Tu pourrais au moins saluer.
Je croisai enfin son regard.
— Bonjour.
Son sourire s'élargit.
— Tu es polie.
C'est déjà ça.
Elle contourna lentement ma valise.
— Je suis Cassandre Valréon.
Mon père siège au Haut Conseil des Mages.
Tu entendras souvent parler de lui.
Je ne répondis toujours pas.
Elle attendit.
Rien.
Son sourire se crispa légèrement.
— Et toi ?
— Elys.
— Pas de nom de famille ?
— Si.
Je ne vois simplement pas pourquoi je devrais te le donner.
Pendant une fraction de seconde, les deux étudiantes derrière elle cessèrent de sourire.
Cassandre pencha légèrement la tête.
— Intéressant.
Elle s'approcha davantage.
— Fais attention.
Ici, les humains disparaissent vite dans la foule.
Elle tourna les talons.
Ses deux suivantes la suivirent immédiatement.
Garran souffla entre ses dents.
— Celle-là...
Si un dragon la mangeait, il ferait probablement une indigestion.
Je ne pus retenir un sourire.
— Tu viens.
La directrice nous attend.
Nous traversâmes plusieurs couloirs.
Chaque tableau semblait vivant.
Les personnages peints tournaient parfois la tête pour observer les passants.
Enfin, Garran s'arrêta devant une immense porte en chêne.
Il frappa deux fois.
— Entrez.
La pièce baignait dans une lumière dorée.
Des centaines de livres remplissaient les murs.
Au centre, une femme aux cheveux argentés referma doucement un ouvrage ancien.
Elle leva les yeux.
Ils étaient d'un vert étonnamment clair.
— Bienvenue à Aubeval, Elys.
Sa voix était calme.
Presque apaisante.
— Je suis Althéa de Valcroix.
Directrice de cette université.
Je m'inclinai légèrement.
— Merci de m'accueillir.
Elle contourna lentement son bureau.
— Beaucoup auraient préféré que tu ne franchisses jamais ces portes.
Je baissai les yeux.
— Je sais.
— Moi, non.
Je relevai la tête.
Elle souriait.
Très légèrement.
— Je préfère juger les personnes sur leurs actes.
Pas sur leur naissance.
Un poids invisible sembla quitter mes épaules.
— Tu travailleras plus que les autres.
Parce que certains attendent ton premier échec.
Je hochai la tête.
— Je travaillerai davantage encore.
Ses yeux brillèrent d'une étrange satisfaction.
— Voilà la réponse que j'espérais.
Elle posa ensuite une petite clé ancienne dans ma main.
— Chambre 317.
Aile Est.
Les cours commencent demain.
Profite de cette journée pour découvrir le domaine.
Et surtout...
Elle marqua une courte pause.
— Ne t'aventure jamais seule dans la forêt après le coucher du soleil.
Même les professeurs évitent certains endroits.
Je sentis un frisson parcourir mon dos.
— Pourquoi ?
La directrice échangea un bref regard avec Garran.
Le faune détourna aussitôt les yeux.
— Parce que certaines choses anciennes préfèrent ne pas être dérangées.
Je voulus poser une autre question.
Mais elle avait déjà rouvert son livre.
L'entretien était terminé.
En fin d'après-midi, je quittai enfin le château.
Le ciel s'était dégagé.
Les rayons du soleil couchant embrasaient les pierres blanches.
Je suivis un petit sentier qui longeait les jardins.
Plus loin, la forêt semblait respirer.
Chaque souffle du vent faisait onduler sa cime comme une immense vague.
Je m'arrêtai.
Quelque chose m'attirait.
Sans raison.
Je fis quelques pas.
Puis encore quelques autres.
Les premiers arbres étaient immenses.
Leurs troncs portaient d'antiques symboles gravés.
Une odeur de terre humide montait du sol.
Des lucioles bleutées apparaissaient déjà entre les fougères.
Le silence était profond.
Puis...
Un craquement.
Je me retournai brusquement.
Personne.
Je repris ma marche.
Cette fois, un souffle passa juste derrière moi.
Je pivotai.
Toujours rien.
— Qui est là ?
Le vent s'arrêta.
Même les oiseaux se turent.
Puis une voix grave résonna derrière moi.
— Les nouveaux étudiants reçoivent pourtant une consigne très simple.
Je me retournai si vite que je manquai de perdre l'équilibre.
Un homme se tenait à quelques mètres.
Grand.
Les épaules larges.
Une longue veste noire de professeur retombait jusqu'à ses bottes.
Ses cheveux bruns étaient légèrement agités par le vent.
Ses yeux...
D'un bleu saisissant.
Ils semblaient presque lumineux sous les derniers rayons du soleil.
Il me regardait sans sévérité.
Mais avec une intensité qui me força à détourner les yeux.
— Vous êtes perdue ?
demanda-t-il.
Je secouai la tête.
— Non...
Je crois.
Il observa la lisière de la forêt.
Puis moi.
— Alors vous avez choisi le pire endroit pour votre première promenade.
Un nouveau craquement retentit dans les profondeurs des bois.
Cette fois, il tourna immédiatement la tête.
Son visage changea.
Toute trace de calme disparut.
Il fit un pas vers moi.
— Reculez.
Sa voix était devenue un ordre.
Je n'eus même pas le temps d'obéir.
Entre les arbres, deux immenses yeux dorés venaient de s'ouvrir dans l'obscurité.


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